51ème congrès CGT (N° 8): premiers commentaires

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Ci-dessous un premier article de commentaire du 51ème congrès CGT. D’autres contributions seront écrites, car ce premier article est loin d’épuiser le sujet.  A vos plumes!

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51ème congrès CGT

Les congressistes veulent  un mouvement reconductible

Rarement un congrès CGT aura été l’expression directe d’une telle envie d’en découdre.  Même en décembre 1995, alors que le congrès s’ouvrait au début du grand mouvement de cet hiver-là,  l’atmosphère enthousiaste et les motions adoptées n’étaient pas aussi radicales.  En mars 2003 aussi, le 47ème congrès CGT se tenait alors que se préparait la bataille des retraites, et il avait adopté une motion d’actualité, mais au contenu peu comparable avec celle du 51ème congrès.  La CGT est maintenant devant un très grand défi : mettre en œuvre ce que son congrès a décidé. Et donc être en mesure de déclencher vraiment un mouvement de reconduction mettant le gouvernement en crise ouverte.

Dans cet article, je me bornerai à deux questions : le mouvement contre la loi Travail, et la question unitaire, qui ont été au cœur des débats. Pour tirer un bilan plus complet de ce congrès, qui est loin d’avoir réglé les problèmes d’orientation de la CGT (bien au-delà de la crise de direction de 2014), il faudra prendre plus de recul et travailler collectivement, en croisant les regards et les analyses.

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Les congressistes exigeaient un appel clair

Il n’est pas exagéré de dire que les congressistes attendaient dès les premières heures une position confédérale claire et un « appel du congrès ».  Dans le contexte du mouvement commencé le 9 mars, amplifié le 31 mars, avec ce moment d’incertitude qui va de la journée du samedi 9 avril  à la prochaine grande action interprofessionnelle du 28 avril, cette attente est bien sûr totalement compréhensible. 80% des délégué-es assistaient à leur premier congrès (ce taux est une constante dans les congrès CGT), mais toutes et tous étaient conscients de l’enjeu : il faut gagner le retrait de la loi. Il faut tout faire pour cela, il faut mettre les bouchées doubles, et d’ailleurs « on » va gagner si on met le paquet. La CGT est au pied du mur, elle doit montrer ce qu’elle sait et peut faire quand l’heure est grave. Telle était l’ambiance des délégations de toutes les professions et territoires, même si des nuances s’exprimaient aussi, ce qui est bien normal. Une telle ambiance collective reflète bien sûr une majorité du salariat et de la jeunesse, voire du peuple entier, celui qui s’exprime à une écrasante majorité en soutien au mouvement, et même pour le retrait de la loi. Le couvercle de plomb qui surplombait la combativité sociale depuis 2010 est brisé ou très fissuré : trop d’humiliations ont été subies, trop de colère est entassée dans les consciences depuis les revirements et les trahisons du gouvernement Hollande agissant à l’opposé du message entendu en 2012. Donc maintenant, il faut y aller !

Mais avec quelle stratégie ? Quelle analyse fine de la situation, du taux des grèves, des possibilités réelles et prévisibles de reconduction, des rapports entre jeunes et salarié-es, de la portée amplificatrice des Nuit Debout, quelle évaluation de la crise politique, etc : toutes ces questions, les congressistes se les posaient, les avaient posées dans leurs syndicats, voire proposaient des réponses partielles.  Mais ils et elles n’ont jamais eu l’occasion, au cours du congrès,  d’un vrai débat organisé, avec des positions nuancées ou contradictoires, sur cette question prise à bras le corps, introduite de manière un peu précise par la direction confédérale sortante.

Il s’est donc produit une sorte de mouvement d’exigences en crescendo pendant deux jours entiers : les congressistes voulaient une réponse rapide, mais la direction sortante tardait à faire une proposition, s’efforçant de conduire l’ordre du jour selon la tradition : rapport d’ouverture du secrétaire général, qui brasse toutes les questions, puis débat sur le bilan d’activité (englobant bien sûr la crise Lepaon de l’automne 2014, laquelle a laissé des séquelles profondes), le bilan financier, puis la résolution d’orientation découpée en cinq thèmes, et enfin une motion d’actualité ou « appel du congrès ».  Mais les délégué-es prenant la parole n’ont pas du tout respecté cet ordre du jour. Quelle que soit la question abordée (sauf sur le bilan d’activité), les interventions étaient en totalité ou en partie centrées sur l’action contre la loi Travail pour l’après 28 avril. La tribune, les rapporteurs avaient beau tenter de « recadrer les débats» (selon l’expression employée qui n’a eu aucun succès !), rien n’y faisait.

Il aurait sans doute été plus simple d’organiser dès le début un débat interactif sur l’action, mais les délégué-es ont dû attendre mercredi après-midi pour découvrir un projet d’appel, très vite mis aux voix. La température du congrès avait cependant été prise par la direction : le projet était globalement en phase avec ce que voulaient entendre les congressistes. Le vote à mains levées a été très majoritaire, sans doute un des plus majoritaires du congrès à vue d’œil (car il n’y a pas eu de comptabilisation).

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Paroles de congressistes

Dès le rapport d’ouverture de Philippe Martinez lundi après-midi, le ton était donné. Il est assez rare qu’un secrétaire général sortant ose mettre en discussion, de manière plutôt encourageante,  l’hypothèse d’une reconduction des grèves : « …à chaque mouvement social d’ampleur, se pose la question de la généralisation des grèves…Tout le monde est d’accord sur le sujet, la confédération la première. Mais soyons honnête entre nous, la grève générale ne se décrète ni à Montreuil, ni ailleurs ». Et de proposer ensuite « toutes les formes de lutte, y compris la grève reconductible ».

Mais le congrès en voulait plus. Beaucoup réclamaient un « appel du congrès ». « Partout les citoyens se mettent debout » dira une déléguée du 94, qui ne veut pas d’un document « aseptisé ». Il y a « un vent de révolte » note Amandine (Vaucluse), et le congrès doit être l’élément pour un « incendie social », ajoutant la réclamation d’un « salaire universel à vie ». « Il y a une crise politique », note Bruno des hôpitaux (« exemple la déchéance de nationalité » explique-t-il), en réclamant « un appel du congrès maintenant », ne serait-ce que pour « déposer des préavis de reconductibles ». Des délégués cheminots sont plus mesurés devant une situation jugée « complexe » : « ce qui compte, c’est le nombre de salariés réellement en grève », fait remarquer un militant de Lyon Perrache. Pour le 28 avril, « les syndicats doivent faire remonter les infos pour mesurer la situation ».

Mais les tonnerres d’applaudissements vont aux interventions les plus combatives. Gérald (UD 76), estime que si la grève générale ne se décrète certes pas, « un appel de 1000 délégués du congrès CGT s’engageant dans la reconductible » aurait un grand effet. Et avec lui, la salle scande « tous ensemble, tous ensemble ! ». Benjamin (FERC), estime que la CGT  a une « responsabilité historique » et que le document d’action « n’en prend pas la mesure ». Rémy (commerce de Paris), après avoir critiqué l’absence d’une vraie lutte contre la loi Macron, demande que sur la loi Travail « on ne fasse pas les mêmes erreurs ». Il préconise donc qu’après le 28 avril, « on ne rentre pas au boulot, on continue jusqu’au 3 mai » au moins. Pourquoi le 3 mai ? Parce que c’est le début du débat au Parlement. Pascale Montel, des métaux du Nord, après avoir décrit un processus de luttes quasi « permanent » dans les entreprises, notamment pour défendre le droit d’agir et le droit syndical, termine en disant qu’on ne « baissera pas l’échine s’il y a un appel à la grève ». Elle réclame « un débat interactif ».  C’est Julien (services publics, 94) qui résume sans doute le mieux l’attente du congrès : « Le congrès ne peut pas être hors-sol, il faut donner des perspectives…Le FN est actuellement mal à l’aise, mais si on perd, la situation sera désespérée…Comme le dit la Fédération des services publics, il faut proposer une grève reconductible du 28 avril au 3 mai. Oui la grève générale se construit. Il faut tenir des AG chaque jour après le 28, avec tous ceux qui sont pour la convergence des luttes et les Nuit Debout ».

La proposition d’appel du congrès reflète ces interventions en proposant un mode d’action en deux volets : « La CGT appelle toutes les organisations à amplifier la riposte, dès le 28 avril, par la grève interprofessionnelle et les manifestations ». Et elle préconise d’ici le 28, de réunir des assemblées générales « pour que les salariés décident, sur la base de leurs revendications et dans l’unité, de la grève et de sa reconduction pour gagner… ».  Le dernier jour du congrès, après sa réélection, Philipe Martinez amplifiera encore ce message en  appelant à une grève la plus massive possible le 28 avril, comme base d’encouragement pour la reconduction : « On ne lâche rien ».

Il faut donc bien voir la dynamique du débat du congrès pour comprendre les mots et les expressions figurant dans l’appel voté. Mais insistons : cet appel reste à mettre en œuvre. Aucun des problèmes les plus graves de l’histoire récente de la CGT n’est résolu, mais si le mouvement se généralise réellement, on peut penser que ce sera plus facile.

GREVE MANIFESTATION CGT ET FO CHEMINOTS CONTRE PLAN JUPPE REFORME SECURITE SOCIALE manifestation intersyndicale foule manifestants avec banderole defile sous fumee fumigene Dans le cortège : Bruno Dalberto (CFDT) et Bernard Thibault (CGT) Paris. 05/12/1995 ©Nicolas TAVERNIER/REA

GREVE MANIFESTATION CGT ET FO CHEMINOTS CONTRE PLAN JUPPE REFORME SECURITE SOCIALE
manifestation intersyndicale foule manifestants avec banderole defile sous fumee fumigene
Dans le cortège : Bruno Dalberto (CFDT) et Bernard Thibault (CGT)
Paris. 05/12/1995
©Nicolas TAVERNIER/REA

Un refus grandissant du « syndicalisme rassemblé »

Il y a cependant un envers à la médaille d’exigence de combativité. Le thème N° 3 du document d’orientation s’intitulait ainsi : « Notre rapport avec les autres organisations syndicales, le politique et le monde associatif ». Ce mélange des genres dans un même thème est en soi un grand facteur de confusion : pourquoi mettre ensemble le rapport complexe aux forces politiques et la question de l’unité syndicale ?

A tort ou à raison, le concept de « syndicalisme rassemblé », énoncé par Louis Viannet un peu avant 1995, a fini par être interprété, dans la CGT comme à l’extérieur de la CGT, comme l’expression d’une volonté de travail privilégié avec la CFDT. La raison en est sans doute que cette notion est devenue  figée, sans dynamique, contrairement à ce qu’elle était au départ. En 1995, elle symbolisait le plus grand mouvement unitaire connu depuis 1968. Elle était donc en phase avec la situation dans un contexte où la CGT prenait conscience qu’elle ne pourrait pas à elle seule organiser toutes les luttes. La logique aurait alors voulu, au moment où la direction Notat CFDT décide de tourner le dos au mouvement de 1995, provoquant une crise en son sein, que le « syndicalisme rassemblé » se traduise par un front syndical commun de tous ceux qui étaient restés dans une lutte enregistrant une victoire partielle. Il n’en a rien été, la CGT ne l’a pas voulu ainsi. Le même scénario s’est reproduit dans le mouvement de 2003, où l’union incluait la CFDT au début.  On connait les suites, ponctuées cependant du mouvement très unitaire et victorieux de 2006 contre le CPE.

Après 2012, la direction CFDT est devenue l’inspiratrice des contre-réformes de Hollande. Dès lors, dans les rangs de la CGT, l’exaspération est montée à son comble contre la CFDT. Mais les initiatives d’action de la seule CGT n’ont pas connu de succès. Seules les actions partiellement unitaires avec FO, FSU et Solidaires, comme le 9 avril 2015, ont marqué un certain réveil social. Sur la loi travail, la direction CFDT a hésité, sachant que dans ses rangs cette affaire ne passait pas. Puis elle s’est rangée, comme d’habitude. L’avenir dira si de nouvelles crises internes vont éclater, comme pourraient en témoigner les nombreux syndicats CFDT qui agissent avec l’intersyndicale contre la loi Travail.

Pour le 51ème congrès CGT, le document préparatoire restait assez classique, analysant une évolution incontestable (mais pas récente)  du « syndicalisme d’accompagnement de la vision patronale ». Avec Laurent Berger, la direction CFDT théorise de son côté la coupure stratégique avec le syndicalisme de contestation.  Connaissant la base CGT, Philippe Martinez, dans son  rapport d’ouverture, entre-ouvre la porte à une « autocritique » en décrivant « une erreur faite ces dernières années en favorisant peut-être nos relations avec la CFDT, au moment de l’accord puis de la loi sur la représentativité ». Il explique ensuite que cela est « corrigé » dans la conduite du conflit actuel.

C’est ce qu’une grande partie des congressistes voulaient entendre pour briser définitivement l’idée de « syndicalisme rassemblé » (140 amendements en ce sens !), sans pour autant préciser comment à l’avenir conduire une politique unitaire plus efficace.  Des sifflements retentissants ont accueilli dans le congrès l’annonce de la présence d’une délégation CFDT (et encore plus du PS !). Plusieurs délégués ont dénoncé ces invitations comme inadmissibles.

Au passage, l’évocation à peine audible dans le document d’orientation de la poursuite des relations avec la FSU est encore limitée par des interventions, venant notamment de délégués de la Fédération de l’enseignement et de la culture (FERC), pour encadrer strictement ces relations et surtout ne pas envisager qu’elles puissent aller au-delà des débats prévus sur… la fiscalité.  Un délégué de l’enseignement supérieur critiquera vivement l’Union générale des fonctionnaires CGT  (UGFF)  évoquant la proposition du congrès FSU d’envisager une « association » entre la FSU et la CGT (voire aussi avec Solidaires). Malgré la conclusion de Gilbert Garrel, qui pilotait ce thème pour la direction sortante, rappelant les processus unitaires chez les cheminots avec la CFDT (mais pas seulement) dans les luttes depuis 1995 (avec des crises successives) le congrès a rejeté assez massivement cette partie du document d’orientation. Le total des contre et des abstentions est de 36% des votants, ce qui est inédit dans un congrès CGT (ce taux est de 40% sur le bilan d’activité).

Au total, si ce congrès exprime une volonté (et le courage) d’en découdre avec le patronat, le gouvernement Hollande, il exprime aussi le risque d’un repli identitaire.  Les choses ne sont pas figées, car nombreux-euses sont les congressistes qui, par exemple, se disent en symbiose ou sympathie active avec le mouvement des Nuit debout, ou demandent de syndiquer directement les jeunes, etc. Bien d’autres questions (syndicalisation, rapport au salariat) feront l’objet d’autres articles ou d’autres regards sur ce congrès qui marque peut-être un tournant.  Le débat sur les ré-orientations stratégiques de la CGT n’est pas clos.

Jean-Claude Mamet

 

 

 

 

 

 

 

 

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