Antiracisme et syndicalisme : un article de Théo Roumier

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Share on LinkedInEmail this to someonePrint this page

Théo Roumier est militant de SUD Education, syndicat désigné à la vindicte par le ministre Blanquer, à propos d’un stage syndical où il est question de « racisme d’Etat« . Nous reproduisons un article de son blog dans Médiapart.

Logo-sud-education

L’antiracisme, c’est aussi une question syndicale

La polémique lancée autour du stage de formation syndicale de SUD éducation 93, relayée de la fachosphère jusqu’au ministre Blanquer, nous montre le chemin qu’il reste à parcourir pour que les organisations syndicales se saisissent pleinement de la lutte contre les discriminations raciales et clarifient leurs stratégies antiracistes.

La quasi-totalité de l’Assemblée nationale qui se lève pour applaudir un ministre ayant annoncé vouloir porter plainte contre un syndicat, SUD éducation 93, qui a le tort de dénoncer un « racisme d’État ». C’est à la fois inédit et très grave.

Dans un retournement symptomatique des stratégies d’extrême droite, le stage très clairement antiraciste de SUD éducation 93 est devenu pour certain.es… un stage « raciste » qu’il fallait dénoncer ou dont il fallait se démarquer ! Malgré ça, un soutien s’est manifesté, notamment de la part de courants et d’organisations syndicales. Des communiqués sont parus (par exemple celui de la CGT éduc’action ou celui de la tendance École Émancipée) et parmi les près de 600 signataires de la tribune large de soutien publiée sur Libération et Politis on peut relever plus de 200 signatures de syndicalistes, de Solidaires bien sûr, mais aussi de la FSU, de la CGT, de la CNT… quelquefois même au nom de leur organisation. Ce qui n’est pas allé sans échanges internes, parfois tendus, reflétant les crispations malheureusement bien réelles dès lors qu’on interroge l’articulation entre antiracisme et syndicalisme.

Le racisme existe

La lutte antiraciste est pourtant bel et bien une question syndicale dont il faut se saisir pleinement. Dans une sorte de déclinaison prolétarienne de l’universalisme républicain, certain.es pensent pouvoir régler la question avec une affirmation de principe : « avant d’être noir, arabe, asiatique ou blanc, nous sommes toutes et tous des travailleurs et des travailleuses ». Mais c’est en quelque sorte croire que le but à atteindre le serait déjà, que rien ne diviserait le camp des exploité.es et donc faire fi des dominations réellement existantes ! C’est effectivement reprendre ce qui a été avancé contre le syndicat SUD éducation 93 : non, l’école, « sanctuaire républicain », ne peut pas être un lieu de discrimination, et donc ne l’est pas. Circulez, il n’y a rien à voir. C’est finalement, au nom d’un antiracisme qui tient quelque peu de la pensée magique, gommer la réalité du racisme d’aujourd’hui. Affirmer qu’on est égaux et égales suffirait à le rendre « vrai ».

Pourtant – et même si cela n’empêche nullement de rappeler sans cesse les intérêts communs qu’ont les exploité.es – si on reconnaît que les discriminations nous divisent alors il faut les combattre explicitement et pour cela un préalable est de les reconnaître et de les nommer.

On ne manque pas d’exemples de l’existence d’un racisme qui ne soit pas que de l’ordre des remarques privées. C’est le projet politique d’une extrême droite considérablement renforcée, la résurgence d’un antisémitisme virulent appuyé entre autre sur des scénarios complotistes. Mais c’est aussi une série de discriminations « d’État » ou « institutionnelles » – quelque soit le terme utilisé – dont témoignent des violences et pratiques policières, des atteintes aux droits fondamentaux des migrant.es et réfugié.es, des stigmatisations publiques à l’encontre d’une partie de la population, visant plus particulièrement les Rroms et les musulman.es ou considéré.es comme tel.les. Dans le dernier cas, ces stigmatisations prennent place dans la vague d’islamophobie attisée par les extrême droites en Europe comme en Amérique du Nord. Sans compter les situations coloniales dénoncées en Kanaky, Guadeloupe, Martinique… notamment par des organisations syndicales comme l’USTKE, l’UGTG ou la CDMT.

Encore ne s’agit-il là que d’un tableau général, brossé sans doute trop rapidement pour ce billet de blog. Dans la tribune « Syndicalistes, nous marcherons le 19 mars », publiée à l’occasion de la Marche pour la justice et la dignité, il était fort justement rappelé que « si les discriminations ne se réduisent pas à la domination sociale, elles s’articulent à celle-ci pour la renforcer. Combat social et antiraciste, loin d’être antagoniques, doivent se nourrir l’un l’autre. » C’est précisément de là qu’il faut repartir.

Pour un antiracisme social

Cela signifie d’abord privilégier l’auto-organisation des premières cibles du racisme, soutenir l’affirmation d’un mouvement antiraciste autonome auquel les organisations syndicales et politiques n’ont pas à se substituer, même si elles peuvent se tenir à ses côtés. En 1983, lors de la Marche pour l’égalité, des équipes syndicales CFDT avaient contribué à assurer l’accueil logistique des marcheurs et marcheuses sur plusieurs étapes. De la même façon, en 1996, le syndicat SUD PTT avait accueilli les sans-papiers en lutte dans ses locaux fédéraux après leur expulsion du gymnase Japy. C’est une des conditions pour qu’émerge un « front antiraciste et social », appuyé sur des mobilisations concrètes, tel que l’imaginaient là encore les syndicalistes signataires de la tribune du 19 mars et qu’on pouvait aussi retrouver dans l’appel puis les forums « Reprenons l’initiative ».

Ceci étant, dès lors qu’on est partisan.e de l’autonomie du mouvement social et syndical (y compris dans son sens politique), cela implique aussi que les organisations syndicales doublent cette démarche en développant leurs propres questionnements et stratégies antiracistes. D’autant que nous ne partons pas de rien. De la lutte contre les retraits abusifs de badges dans le secteur de l’aérien à celle pour les droits des personnels Antillais, Guyanais et Réunionnais aux PTT, en passant par les grèves et le soutien aux travailleurs et travailleuses sans-papiers (et celui aux élèves et étudiant.es sans-papiers dans lequel s’investissent de nombreuses et nombreux syndicalistes de l’éducation) ou encore le refus des stigmatisations et discriminations dans le contexte post-attentats, on ne peut pas dire que le syndicalisme soit atone. Et c’est tant mieux. Il faut aussi continuer de produire un discours et des argumentaires antiracistes à destination des salarié.es, comme ici pour dénoncer le fantasme du « grand remplacement », et faire pièce aux horreurs qu’assènent quasi-quotidiennement les Eric Zemmour et autres Alain Finkielkraut.

Mais il est encore possible d’aller plus loin, et pour cela de prendre en compte des aspects structurels du racisme au travail. On sait qu’à CV identique, la mention ou l’indice d’une « origine » autre qu’européenne (ou jugée telle), fera que la candidature sera moins considérée dans de nombreuses entreprises, ce qu’ont établi plusieurs campagnes de « testing ». Par ailleurs, certaines discriminations dans la division du travail peuvent sauter aux yeux. Reste que les difficultés à établir des statistiques dites « ethniques » empêchent des les mesurer pleinement comme de les croiser à d’autres facteurs. Alors que ce serait utile sur de nombreux lieux de travail, face à l’employeur et à l’encadrement, pour aider les équipes syndicales à construire des stratégies antiracistes.

L’enquête « Trajectoires et origines » menée conjointement par l’Ined et l’Insee en 2008 et 2009 donne des éléments qui mériteraient d’être approfondis et interrogés plus régulièrement : comment sinon arriver par exemple à déterminer si les discriminations raciales créent dans la durée et de manière systémique des écarts salariaux comme c’est le cas pour les femmes ? Si nous avons réussi à trouver les outils nécessaires pour mettre en lumière les inégalités liées au sexe, y compris au sein même de nos organisations, pourquoi ne pas également les mobiliser pour lutter contre les assignations et discriminations raciales ? Cette question se pose pour la non-mixité, on l’a vu avec le stage de SUD éducation 93, et soulève des débats qu’il ne faut pas avoir peur de mener. Aussi parce qu’être syndiqué.e n’est pas un « statut » qui épargnerait miraculeusement des représentations présentes dans la société, quand bien même on aimerait que ce soit le cas. Il ne s’agit pas forcément de « décalquer » ce qui a été fait sur les questions de genre, et permis d’avancer à ce sujet (même s’il reste toujours fort à faire), mais ce serait quand même bien dommage de se priver des expériences qu’a pu mener le mouvement féministe. L’enjeu restant quoi qu’il en soit de mettre en place les outils de mobilisation les plus pertinents pour créer de l’action collective et lutter contre les discriminations. Tout simplement parce que le syndicalisme ne peut pas rester à l’écart des combats pour l’égalité, de tous les combats pour l’égalité.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *