Ateliers Travail et Démocratie

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Le 19 novembre 2018, des syndicalistes CGT, FSU, Solidaires, des chercheurs, des juristes, des économistes, des militant-es associatifs, des animateurs-trices de SCOP, des personnes intéressées, participaient à une réflexion en vue de mettre en place des Ateliers Travail et Démocratie (pour une enquête permanente sur la liberté au travail). Ils et elles répondaient à une invitation de Thomas Coutrot, Alexis Cukier et Julien Lusson,que nous reproduisons ci-dessous. Cette initiative s’inscrit dans la suite des Assises pour la liberté du travail (13/01/2018; cf. https://solidaires.org/Paris-Assises-pour-la-liberte-du-travail ; http://www.sante-et-travail.fr/assises-liberer-travail-et-travailleur) et du module Travail et Emancipation de l’Université des mouvements sociaux (24/08/2018; cf. https://ue2018.org/Travail-et-emancipation). Il faudrait aussi y ajouter le week-end de débats fin janvier 2018 sur le thème : « Tout le monde déteste le travail« , qui eu un grand succès (beaucoup de jeunes).

Outre l’invitation, nous publions ci-dessous les propos introductifs de Thomas Coutrot, Tony Fraquelli et Alexis Cukier, lors de la réunion du 19 novembre.

 

 
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  • Invitation : Ateliers Travail et Démocratie (pour une enquête permanente sur la liberté au travail)

Trop longtemps le mouvement ouvrier et citoyen a négligé le travail. Oubliant la critique de la subordination comme celle du taylorisme, nous avons obtenu des acquis sociaux mais laissé l’organisation du travail aux mains du patronat. Aujourd’hui le management néolibéral – appuyé sur le détricotage du droit du travail – détruit ces conquêtes et aggrave encore son emprise sur notre activité.

Les objectifs chiffrés, le reporting permanent, la pression et la peur, finissent par vider notre travail de son sens et par dégrader notre santé. L’explosion des maladies professionnelles mais aussi les scandales sanitaires, les pollutions et le réchauffement du climat, l’extinction des espèces démontrent la folie d’un système où le travail a pour seul but le profit.

Comment pourrons-nous renouveler nos conquêtes sociales et démocratiques, et protéger la vie elle-même, si nous échouons à reconquérir la liberté dans le travail, à prendre le contrôle de son organisation et de ses finalités ? Si nous ne parvenons pas à définir un horizon d’émancipation individuelle et collective, en rupture avec la logique de la concurrence de tous contre tous, à partir du travail lui-même ?

La tâche paraît démesurée mais nous ne partons pas de rien. Comme les sciences du travail l’ont montré, sans le savoir-faire, la sensibilité, l’intelligence, la coopération des femmes et des hommes au travail, aucune production ne serait possible. Des millions de personnes déploient chaque jour leur créativité pour bien faire leur travail, pour garder malgré tout au monde une forme humaine, bien souvent contre les organisations du travail en place. Cette résistance du travail vivant nourrit des expériences syndicales innovantes qui visent à recréer du rapport de forces, ainsi que des réflexions nouvelles sur le rapport entre travail et émancipation.

Il y a là – ainsi que dans diverses expérimentations conduites dans des associations, coopératives, collectifs de travail formels ou informels, etc. – une énergie sociale puissante mais moléculaire et dispersée. Comment l’aider à cristalliser en un mouvement social puissant porteur de pratiques transformatrices et susceptible de regagner les espaces conquis par le capital ?  Comment faire du travail vivant, un enjeu du débat politique et un outil de reconquête du pouvoir d’agir ?

Pour y contribuer nous proposons de formaliser, sous la forme d’une association qui pourrait s’appeler « Ateliers Travail et Démocratie  (pour une enquête permanente sur la liberté au travail)», une alliance entre chercheur.e.s, technicien.ne.s, expert.e.s et militant.e.s pour mener l’enquête sur le travail réel, comprendre ce qui s’y joue, analyser ses conséquences concrètes sur nous-mêmes, sur la nature, sur la démocratie, et contribuer au développement des pratiques collectives ancrées dans le travail vivant et porteuses d’émancipation.

Ces Ateliers seront autonomes dans leurs activités, mais en rapport avec celles de divers mouvements, organisations et espaces académiques, éditoriaux et militants, notamment syndicaux. Il pourrait permettre dans un premier temps d’échanger plus systématiquement au sujet des recherches et expériences déjà en cours concernant la liberté et la démocratie au travail, de façon à mieux identifier les contradictions existantes et les moyens de les dépasser dans un projet de libération collective du travail et de refondation de ses institutions.

Le mouvement syndical dispose déjà d’une riche tradition d’enquêtes ouvrières, dans laquelle s’inscriront les Ateliers Travail et Démocratie avec les objectifs suivants :

⁃  Connaître, faire connaître et approfondir le débat théorique autour du travail réel, du travail vivant et de la qualité du travail, et plus largement approfondir la réflexion sur la relation entre travail, liberté et nécessité ;

⁃ Récupérer la mémoire historique de la façon dont ces questions ont été traitées par le mouvement ouvrier et analyser les expériences de recherches-actions syndicales (ou autres) en cours, leurs apports et leurs limites

⁃  Connaître et partager les expériences syndicales de terrain, notamment en lien avec la fusion des IRP et la suppression annoncée des CHSCT ; mais aussi analyser les initiatives patronales sur le sujet (« entreprise libérée »,  « lean philosophique »…) et les réactions syndicales

⁃  Connaître, comprendre et analyser les expériences d’alliances entre syndicats, associations d’usagers et écologiques

⁃  Connaître, comprendre et confronter les expériences et les projets de salariat sans subordination.

Les séminaires pourraient déboucher sur des journées publiques de débat et des publications ; un site web dédié pourrait recueillir des analyses, expériences et témoignages qui alimenteraient le travail des groupes.

Thomas Coutrot, Alexis Cukier et Julien Lusson

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  • Restitution : Réunion de constitution des ateliers Travail et démocratie

19 novembre 2018

 

Thomas Coutrot : On a aujourd’hui une appropriation collective de certains acquis des sciences du travail : il devient possible d’inverser l’approche dominante, qui part de la souffrance au travail, pour se fonder plutôt sur l’aspiration à pouvoir bien travailler et à avoir son mot à dire sur le travail, à exercer la citoyenneté démocratique dans le travail. En partant de cette aspiration profonde écrasée par le management, il y a un pouvoir d’agir potentiel qui peut émerger. La reconstruction du collectif autour du bien travailler peut être un outil de la lutte des classes, pour une reprise en main à terme des finalités du travail et pas seulement de son organisation, avec en arrière-plan la question écologique.

La maturation a été collective ces dernières années, avec un patrimoine de coopérations syndicats-chercheurs (FSU, Solidaires, Cgt, et même CFDT…), partant d’une tradition plus ancienne. Sans remonter aux grandes heures du conseillisme, il y a la tradition autogestionnaire des années 1970, etc., qu’il nous semble important de revisiter. Créer une alliance entre militants syndicaux, chercheurs, militants associatifs et professionnels sur le champ travail-santé-écologie et sur les questions du travail de qualité. Formaliser une alliance, un lieu de confrontation, de débats, de capitalisation de savoirs qui sont épars aujourd’hui parmi nous, peu connus, qui circulent peu, et même parfois ne sont pas constitués par écrit. Donc, idée de constituer un patrimoine commun, fondé sur les expériences des acteurs de terrain, et un projet politique : mettre le travail au cœur de la démocratie et la démocratie au cœur du travail.

 Tony Fraquelli (Cgt) : Petite histoire d’une expérience menée, pour démontrer comment cette pratique transforme notre organisation et nos militants. Nous (activité travail-santé CGT) avons été contactés par un syndicat CGT des territoriaux d’une grande ville, pour discuter d’un éventuel partenariat que la direction leur proposait. D’après les copains, la direction de la municipalité était prête à mettre en place un dispositif co-construit sur la santé au travail. La direction les entendait, mais ils ne se sentaient pas assez aguerris, donc ils ont fait appel à nous. C’est rare qu’on nous appelle ainsi avant, en général on nous appelle une fois que les problèmes sont apparus. Il s’avère qu’ils prennent la décision, après discussion avec nous, de ne pas participer au dispositif, car c’était un piège, ça posait des questions sur la suppression des effectifs… Bref, ils nous demandent de les former. On accepte d’engager un processus avec eux, on les forme sur 3 jours sur le travail réel et le pouvoir d’agir. Et la dernière journée, on réfléchit avec eux sur les dispositifs qu’ils pouvaient mettre en place, puis on a plusieurs points d’étape ensuite. Donc, une formation-action qui entraine une petite moitié de la formation exécutive.

Dans les faits, à l’issue de cette formation, il y a eu mise en place de dispositifs concrets dans les crèches de la ville (c’était Lyon), dans les écoles avec les Atsem [agent territorial spécialisé des écoles maternelles, ndlr], les cantinières, les salariés responsables de proximité, les gardiens logés, à l’Opéra, à l’Auditorium, les services RH, et aujourd’hui avec les piscines et avec les jardiniers. Première question : comment réunir des salariés non syndiqués et non organisés sur un territoire éclaté ? Ils ont fait le choix, et culturellement c’était compliqué pour eux, de mettre à disposition des salariés non syndiqués les moyens du syndicat.

Cela a eu plusieurs impacts. Un exemple. Dans un atelier de costume au moment de la formation-action, un camarade mandaté dans un CHSCT est interpellé sur un harcèlement dans un atelier de costume du théâtre. Il arrive dans cet atelier, il y a une trentaine de travailleuses, costumières et couturières. Très rapidement, il s’aperçoit qu’il n’y a pas de harcèlement particulier, mais beaucoup de problèmes de travail en tant que tels. Il essaie de mettre ça en discussion avec elles, mais c’est compliqué, car chacune est à son poste et il y a un climat d’opposition entre elles et qui est délétère. Sur les 30 à 40 salariés, il y a 5 statuts différents de travailleuses. Donc, des tensions entre elles, sur ce qu’elles attendent de leur travail. Et puis, ressenti aussi de sa part, des revendications émergent, mais très individualisées. Elles n’arrivent pas à les rendre collectives. Il insiste, il passe toutes les semaines, et puis au bout de quelques semaines, en discutant avec une des costumières, elle fait remonter que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été que quelques mois plut tôt la direction avait décidé de délocaliser leur travail en Inde. Première humiliation. Et deuxième humiliation, le travail n’était ni fait, ni à faire, elles étaient obligées de reprendre les costumes constamment. Il prend cette question du travail dans son intervention et tout se décoince, il arrive à en discuter avec chacune d’entre elles, et très rapidement, quand il revient, la production s’arrête, la discussion s’engage avec elles sur leur travail, le sens qu’elles lui donnent, et à partir de là il arrive à leur faire écrire. Puis intervient une discussion avec la direction sur leurs revendications. Elle ne veut d’abord rien entendre, donc préavis de grève. Finalement la direction recule sur quasi tout., y compris la délocalisation  Ce qui est intéressant pour nous, c’est que sur un problème de harcèlement comme ça, dans la plupart des cas, on en fait des questions de personnes, et avant la formation, ils auraient tout fait pour faire péter l’agent de maîtrise, et finalement ils n’ont pas fait comme ça. Tout n’est pas réglé, mais ils ont réussi à avancer.

Alexis Cukier : On a réfléchi à des propositions avec cet objectif de mutualisation, d’élaboration, d’expériences, de pratiques et de réflexion avec une intention politique de faire exister à partir de ces expériences, cette question de la liberté au travail et du rapport entre travail et démocratie. On s’est demandé quoi proposer pour lancer la réflexion. Dans le texte d’appel, on avait fini par 5 points (rappel).

On avance l’idée d’ateliers bimestriels autour de pratiques qu’on discuterait, d’expérimentations, et pour ça, on s’est dit que des groupes de travail pourraient se constituer, selon les affinités, intérêts, intentions, si possible avec à la fois des chercheurs, des syndicalistes, des professionnels, des militants associatifs, etc., des groupes de travail qui pourraient préparer ces ateliers bimestriels, pour présenter un travail commun sur des thématiques à décider ensemble : mémoires des expériences de participation dans le travail ; les recherches-actions contemporaines ; les pratiques syndicales, etc.
Ces groupes de travail regrouperaient 3, 4 ou plus de personnes. Ils pourraient produire des textes, d’intervention, d’analyse de situation, de réformes à venir ou en cours, etc. Faire un travail utile.
C’est un premier ensemble de propositions à discuter. Sachant que l’idée serait de diffuser, donc idée d’un site, etc.

L’autre série de propositions, c’était de constituer ou de viser la constitution d’une association avec l’idée d’abord que ce soit un lieu rassemblant des individus issus de divers cadres; association qui tout de suite ne serait pas forcément utile, mais pourrait le devenir très vite pour organiser des initiatives, d’une part, et avoir la préoccupation de dialoguer, échanger, se croiser avec d’autres initiatives liées à la santé au travail (les états généraux de la santé des travailleuses et travailleurs, l’assemblée nationale des CHSCT du 4/12, etc.).

Et dernière proposition pour ça, constituer un groupe d’animation qui pourrait au-delà des groupes de travail, faire remonter les travaux divers de chaque groupe, pourrait être responsable d’organiser des initiatives, d’être en lien… On a pensé à une 10aine de personnes avec la parité de genre, de syndicalistes, chercheurs, professionnels, etc.

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