Force ouvrière : une interview de Karel Yon

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Nous avons demandé à Karel Yon,  spécialiste du syndicalisme (chargé de recherches en sociologie CERAPS – UMR 8026 CNRS / Université Lille 2) de faire le point sur la crise à Force Ouvrière, après la nomination de Yves Veyrier (photo ci-dessous à gauche) comme secrétaire général.

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Question : le nouveau secrétaire général de FO Yves Veyrier n’était sans doute pas très partisan du tournant adopté au congrès confédéral de FO. Cela ne va pas être facile pour lui de gérer une orientation qu’il n’approuve pas. Si on ajoute à cela la crise organisationnelle sur le fonctionnement et les finances, ne peut-on craindre une forte aggravation des tensions dans FO ? Voire des possibilités de ruptures ?

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« Il y a moins eu tournant au dernier congrès que redressement d’une ligne qui avait été infléchie par Jean-Claude Mailly dans la dernière année de son mandat. Celui-ci avait sans doute fait le constat qu’après l’échec du mouvement contre la loi Travail et au vu des projets de réforme de Macron sur les retraites, l’assurance chômage ou la formation professionnelle, il valait mieux faire profil bas, mettre en scène quelques avancées sur les ordonnances pour limiter les reculs sur les dossiers relatifs au paritarisme. Mais cette stratégie avait été mise en minorité sur le terrain et dans les instances de FO.

ci-contre : Karel Yon

Pavageau a incarné cette résistance lors du dernier congrès, alors que Veyrier avait adopté un profil plus légitimiste vis-à-vis de Mailly. Ceci étant dit, son élection en remplacement de Pavageau marque tout sauf un retournement. La ligne a été validée lors du congrès, tout comme les rapports de force enregistrés dans la composition de la CE confédérale, où ceux qui se qualifient de « réformistes » ne sont pas majoritaires. Veyrier a d’ailleurs été élu à la majorité relative, à un cheveu devant Grolier. S’il y avait eu un scrutin à deux tours, il aurait perdu.

Rappelons en outre qu’il n’était le candidat des « réformistes » que par défaut, ce qui est aussi un aveu de faiblesse de ces derniers. Quand il est arrivé au Bureau confédéral en 2004, il était même catalogué comme trotskiste ! Veyrier n’est donc pas l’incarnation de la ligne réformiste dans FO. C’est surtout un membre du bureau confédéral depuis 14 ans, quelqu’un qui est habitué à évoluer dans une organisation composite et à gérer les équilibres. Paradoxalement, il y aurait sans doute eu plus de remous si Grolier, davantage identifié à une ligne offensive et incarnant les intérêts des fédérations de la fonction publique, avait été élu. Car là ça aurait été un vrai désaveu pour les « réformistes » qui sont à la tête des grosses fédérations du privé. C’est d’ailleurs bien pour ça qu’il n’y a eu qu’un seul tour.

Les ruptures me paraissent donc peu probables, aussi pour d’autres raisons. Sur le très court terme, tout le monde est tendu vers un même but : faire le meilleur score aux élections professionnelles dans la fonction publique. Mais si FO perd du terrain, il sera toujours possible de faire porter le chapeau à Pavageau et à l’histoire du fichier. Ensuite, les nouvelles règles qui gouvernent le système de relations professionnelles, à la fois sur la représentativité et sur le financement des syndicats, n’encouragent pas à la scission, tout du moins au-delà des entreprises. Pour les fédérations professionnelles, il y a une contrainte d’attachement au sigle confédéral, liée au fait que leur reconnaissance dépend de l’addition des scores électoraux portés sur le sigle confédéral dans leur secteur, mais aussi parce que depuis 2015 et la mise en place du fonds paritaire de financement de la démocratie sociale, tous les financements liés à l’État ou au paritarisme sont centralisés.

Les turbulences à venir viendront davantage des surprises du réel que d’une mauvaise volonté du secrétaire général à appliquer la ligne confédérale. Les gilets jaunes d’abord : aujourd’hui Veyrier se positionne comme un recours institutionnel pour désamorcer la contestation, au risque de faire apparaître FO comme partie prenante de ce petit monde des élites coupé des réalités populaires, quand d’autres secteurs de la confédération appellent plus ouvertement à le soutenir. Et puis il y a surtout la question des finances et du fonctionnement. Ce qui a fait sauter Pavageau, au-delà de l’affaire du fichier, c’est le fait d’avoir posé la question de la solidité financière de la confédération et des circuits de cotisation. C’est ça qui a divisé sa majorité et son aile gauche. Or cette question va revenir, car c’est une tendance de fond, liée aux règles de représentativité et de transparence financière, aux réformes du paritarisme, à la fusion des IRP, à la contraction des finances publiques : le champ syndical est de plus en plus concurrentiel tandis que les ressources à se partager sont de plus en plus réduites. Face à cette réalité, sur les questions d’organisation et de financements, les problèmes sont loin d’être résolus.« 

 

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