La formation des enseignant-es et les débats dans la FSU (revue Ecole Emancipée)

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Les deux articles ci-dessous sont publiés dans la revue N° 73 (septembre et octobre 2018) de l’Ecole Emancipée, courant de pensée de la FSU. Ils concernent l’enjeu de la formation des enseignants et les débats au sein de la FSU sur cette question. 

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  • Quels enjeux pour la formation ?

mercredi 10 octobre 2018  | 

 

“Enseigner est un métier qui s’apprend”. Cette maxime s’est progressivement imposée au cours des années 1990, qui ont vu la création des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). Si la formation des enseignant-es existait auparavant, elle est devenue en partie commune aux enseignant-es des premier et second degrés, et adossée aux savoirs universitaires sur le métier et les contenus d’enseignement. Mais les incessantes réformes depuis 2010 ont remis en cause les structures et les principes de la formation : modifications successives de la position du concours, changement de l’institution de formation (des IUFM aux Écoles supérieures du professorat et de l’éducation, ESPE), changements des contenus et des finalités de la formation, du profil des formateurs-trices, etc. La mastérisation de la formation a coïncidé avec la mise en œuvre de la loi sur l’autonomie des universités, ce qui a abouti à un éclatement des formations sur le territoire (en rupture avec le principe d’égalité devant le service public d’éducation) et à un sous-financement des formations.

À l’heure où une énième réforme est annoncée par Blanquer et Philippe, il est indispensable de s’interroger sur les principes même que nous défendons pour la formation. Apprendre à enseigner, oui, mais comment, et surtout pour quoi faire ? Quel type d’enseignant-es voulons-nous, pour quelle école ? Observer la situation actuelle de la formation des enseignant-es nous informe sur l’état de notre système éducatif et sur la conception de l’école qu’ont les gouvernant-es. Le pilotage des établissements par des indicateurs « objectifs », accentue la pression hiérarchique sur les professionnel-les et se traduisent par des injonctions aux « bonnes » pratiques, se développe (notamment via les évaluations des élèves remontées automatiquement dans les rectorats). Blanquer tente d’imposer des pratiques d’enseignement de la lecture ou de manuels et proclame sa croyance dans l’infaillibilité des neurosciences. L’objectif de la formation devient alors de fabriquer des enseignant-es exécutant-es, disposé-es à appliquer les consignes. Le lycée, a fortiori les études supérieures, décroche du collège et du primaire : le ministre annonce que les professeur-es des écoles et les certifié-es ne seront plus formé-es et recruté-es de la même manière.

Or c’est d’enseignant-es concepteurs-trices dont l’école a besoin, formé-es à l’esprit critique sur les savoirs et le système éducatif, ayant une maîtrise fine des savoirs à enseigner et des méta-connaissances sur ces savoirs. C’est en tout cas une condition indispensable à la lutte contre les inégalités socio-scolaires, qui continuent d’exclure ou de pénaliser notamment les nombreux enfants d’origine populaire. C’est aussi en améliorant le sens et les conditions de la formation que l’on peut contribuer à résoudre la grave crise de recrutement, et en permettant aux étudiant-es issu-es des classes populaires d’y accéder (notamment par la position du concours).

Ces questions ne concernent pas uniquement les professeur-es débutant-es ou les militant-es syndicaux spécialisé-es. Parce que la façon dont les enseignant-es sont formé-es aujourd’hui, et sélectionné-es par le concours de recrutement pèsera sur ce que sera l’école dans les décennies à venir, donc sur la société, elle concerne tou-tes celles et ceux qui luttent aujourd’hui contre le système politique et économique en place. Le dossier que nous proposons ici invite à réfléchir à la question : quelle formation voulons-nous, pour quelle école ? M. Jaubert et P. Sémidor dressent un tableau de la situation de la formation et des ESPE aujourd’hui (« Où en est la formation des enseignants aujourd’hui ? » page 18 ) qui montre l’état très dégradé dans laquelle elle se trouve, que ce soit du côté des formateurs-trices, des étudiants-professeur-es ou des stagiaires. Elle et il esquissent des pistes pour transformer les ESPE et les conditions de formation.

Le dossier aborde ensuite le nouveau projet de réforme annoncé par le ministre de l’Éducation nationale pour 2019 (« La cerise et le gâteau », page 20), projet qui peut sembler répondre aux demandes de la FSU (position du concours, pré-recrutements, contenus de formation), mais qui détricote un peu plus la formation. Derrière les changements des modalités de recrutement (changement de la nature des contrats d’assistants d’éducation, changement du statut des enseignants titulaires d’un concours mais pas encore stagiaires), c’est la disparition du recrutement par concours et la casse du statut qui sont esquissées.

Parce qu’elle concerne à la fois le statut des fonctionnaires enseignant-es, les contenus de l’école et la société, la formation est, pour l’École Émancipée, fédérale par nature. À l’approche du prochain congrès de la FSU en 2019, les débats au sein de la fédération sur la formation sont présentés (« Les débats dans la FSU », page 21), que ce soit entre les syndicats nationaux ou à l’intérieur de ceux-ci. Enfin, l’article « Mieux former plus d’enseignant-es » (page 23) présente l’ambition de l’École Émancipée pour la formation.

MARY DAVID, VÉRONIQUE PONVERT

  • Les débats dans la FSU

 

 

Le ministère veut aller vite. Les annonces et les rapports s’enchaînent et les projets de réformes obligent la FSU et ses syndicats nationaux à prendre position rapidement. Or, sur la question de la formation et du recrutement des enseignant-es et des CPE, l’élaboration d’une position de synthèse fédérale n’est pas évidente…

Déjà, le congrès de Rodez du SNUipp de juin 2016 avait rebattu les cartes au sein de la FSU. L’architecture de la formation y a toujours fait débat, néanmoins, un consensus se dégage : les conditions de formation sont dégradées, le métier d’enseignant-e ne se démocratise pas et la crise de recrutement s’installe. Face à ce constat, le SNUipp s’est doté d’un mandat de recrutement en fin de L3 suivi d’une formation, sous statut de fonctionnaire stagiaire, de deux ans reconnues par un master.

Cette position n’était pas gagnée d’avance car les réticences étaient nombreuses au sein d’UA. Mais ce qui a fait basculer le congrès, c’est le constat largement partagé qu’un concours placé au milieu du master scinde la formation en deux et ne permet pas aux futur-es enseignant-es de construire leur professionnalité. Chaque section départementale pouvant témoigner de la souffrance créée par ces conditions de formation chez les étudiant-es, les stagiaires et les formateur-trices.

Face à cela, un concours positionné en fin de L3, outre le fait de garantir une plus grande démocratisation et de répondre à la problématique du vivier, permet de garantir une véritable formation professionnelle : les stagiaires débarrassé-es du poids du concours changent de posture et deviennent des enseignant-es. Ce temps plus long, articulant formation universitaire adossée à la recherche et stages progressifs conçus dans une logique de formation et non d’emploi, leur permet d’intégrer les différentes dimensions d’un métier de conception.

Ce mandat a été largement adopté avec près de 70 % des voix. D’autre part, en revendiquant des pré-recrutements dès la L1 intégrant des critères sociaux, le congrès du SNUipp a reconnu la nécessité de démocratiser l’accès au métier d’enseignant-e où la proportion d’enfants d’ouvrier-es baisse de 5 points entre la licence et le master quand celle des enfants de cadres supérieur-es et de profession libérale augmente de près de 6 points. Les étudiant-es issu-es des classes populaires sont en effet souvent obligé-es de travailler afin de financer leurs études, ce qui nuit à leur réussite universitaire. Des pré-recrutements précoces, sans contrepartie de travail, et garantissant une rémunération suffisante pour suivre les études et préparer le concours, permettent de les protéger du salariat étudiant.

Un premier pas a donc été franchi sur la nécessité de favoriser les étudiant-es issu-es des milieux populaires. Les modalités de ces pré-recrutements et les conditions d’accès au concours des pré-recruté-es doivent désormais être définies ; ce sera un des enjeux du prochain congrès du SNUipp de juin 2019.

Des contradictions de plus en plus vives au sein des autres syndicats nationaux

C’est peu dire que ce nouveau mandat du SNUipp n’a pas été vu d’un bon œil par les militant-es UA qui défendent le recrutement après le master. L’espoir de ces militant-es, nombreux-ses surtout au sein du SNES et du SNEP, de fixer la position de synthèse fédérale sur celle d’un recrutement tardif, s’éteint définitivement. Un mandatement fédéral aurait pourtant permis d’asseoir une légitimité à cette position qu’il faut être capable de justifier après la mise en place de la mastérisation. L’argument principal opposé consiste à dire qu’un recrutement après le master serait un point d’appui pour revendiquer une revalorisation salariale. L’expérience montre, cela dit, qu’il n’y a pas d’automaticité entre niveau de recrutement et niveau de rémunération. Ainsi, avec la réforme Peillon et l’instauration d’un recrutement au niveau du M1, le ministère a refait débuter la carrière au 1 er échelon, comme c’était le cas avant la réforme Darcos, alors que le recrutement s’effectuait alors au niveau licence. Autre exemple de l’absence de corrélation directe entre niveau de recrutement et de rémunération, avec l’entrée à l’ENA qui a lieu après trois années d’études, mais dont le niveau de rémunération qui en découle est bien supérieur à celui d’un-e maître de conférence, recruté-e à Bac+8. La position d’UA SNES et SNEP est d’autant plus difficile à tenir qu’on voit mal comment elle pourrait apporter une réponse à la grave crise de recrutement que connaît la profession.

Recrutement après le master : une position aux pieds d’argile

Cette position s’est ainsi vue fragilisée au moment même où le ministère avançait ses billes. Pour critiquer le projet de JeanMichel Blanquer de déplacement des épreuves d’admissibilité, les militant-es UA du SNEP écrivaient dans la revue UA de décembre 2017 que ce projet délétère du ministère revenait à ramener le niveau de recrutement à celui de la licence, et donc à dégrader le niveau de formation des futur-es enseignant-es. Un coup de pied de l’âne à la position de l’École Émancipée qu’ils plaçaient du coup dans le même bateau que le projet du ministère. Sauf que le projet Blanquer, avec des épreuves d’admission en M2, revient à un recrutement en fin de master et non à la licence.

Dans ces conditions, l’élaboration d’une synthèse fédérale est contrariée par la volonté de militant-es des syndicats nationaux de jouer avec leurs seules cartes, n’hésitant plus à envisager un possible décrochage du niveau de recrutement entre le 1 er et le 2 nd degré, ce qui va pourtant à l’encontre des mandats de la FSU. Ce décrochage serait un argument de plus dont pourrait se saisir le ministère pour différencier les carrières et affaiblir le statut. Le danger existe, un rapport sénatorial paru fin juillet 2018 porte d’ailleurs cette proposition, entre autres menaces pour la Fonction publique.

La nécessité d’une position fédérale forte

La FSU a malgré tout su réagir rapidement en publiant un communiqué de presse lorsque Jean-Michel Blanquer a lancé les premières annonces au sujet de la réforme de la formation des enseignant-es et des CPE en juin 2018. Notre fédération aura besoin de cette unité et ne devra pas laisser les intérêts des différents syndicats nationaux primer sur ce qu’elle porte pour tous. L’exclusion du SNESUP de la dernière audience au ministère au sujet des soi-disant « pré-recrutements » à la sauce Blanquer n’est pas un bon signe de ce point de vue et nous aurons besoin de nous serrer les coudes pour faire face aux attaques. D’autant que c’est tout à fait possible puisque, par exemple, sur la question de la transformation du statut des AED pour les faire passer pour des « pré-recrutements », tous les syndicats nationaux sont d’accord pour dire que les contrats précaires ne peuvent pas tenir lieu de pré-recrutements, qui excluent par nature tout travail salarié : quand on est pré-recruté-e, on l’est pour faire ses études. Les militant-es de l’École Émancipée investi-es dans les différents syndicats nationaux et au sein de la FSU s’attellent à faire en sorte que celle-ci porte des mandats de synthèse, fédérateurs et combatifs, tout en poursuivant le travail de conviction sur l’urgence de défendre des mesures à même de démocratiser l’accès au métier et d’améliorer la formation.

ROMAIN GENTNER, LAURENCE PONTZEELE, VALÉRIE SOUMAILLE

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