Le syndicalisme par l’écoute et la critique du travail

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L’interview de Claudine Cornil, militante CGT à la FERC (fédération éducation, recherche, culture), est particulièrement éclairante sur les retards pris par le syndicalisme sur la prise en compte de la dimension du travail (et pas seulement de l’emploi), et du renouvellement des pratiques CGT depuis quelques années. Cette interview est parue dans Alternative libertaire (mensuel) en mars et avril 2017 .

 

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« Alternative libertaire- Dans toute la propagande politique et syndicale, l’emploi est une des revendications principales. Pourtant quand on regarde l’histoire des luttes sociales, on se rend compte que ce n’est pas l’emploi qui est au cœur des revendications, mais le travail. Dans le sigle CGT, avec la contre révolution libérale des années 1980, on a parfois eu le sentiment que la CGT s’était muée dans ses revendications et son imaginaire en Confédération générale de l’emploi, et pas du travail. Or on constate depuis quelques années un retour à ce qui a fondé l’existence de la CGT, l’émancipation du travail. Qu’en est-il aujourd’hui de cette approche ?

Claudine Cornil- Oui, c’est vrai que la CGT s’est centrée sur la défense de l’emploi lorsque le chômage est devenu structurel et que des pans entiers de l’industrie ont été détruits avec des milliers de pertes d’emplois dans les années 1980. C’est la période où le capitalisme financier se met en place« .

[…]

Au tournant des années 2000, le travail fait son retour sur la scène publique de manière dramatique, avec les premiers suicides médiatisés à Renault Technocentre et à France Télécom. C’est, si on voulait parler comme Freud, le retour du refoulé. La CGT se réapproprie la question du travail mais d’abord sur le versant de la souffrance.

Des chercheurs comme Christophe Dejours et surtout Yves Clot mettent depuis plusieurs années en évidence la centralité du travail dans la vie personnelle et sociale. Ils démontrent en quoi l’engagement subjectif des travailleurs et des travailleuses est fondamental dans ce qu’ils et elles font, dans leur aspiration à faire un travail de qualité, qui ait du sens et qui soit fait selon les règles du métier.

[…]

« Alternative libertaire- Sur quoi portent les questions des camarades de la CGT qui mettent le travail au centre de leurs réflexions et activités militantes ?

Claudine Cornil- Les camarades de la CGT qui portent ces questions conçoivent la démarche syndicale comme ancrée dans le travail réel, tel qu’il est réalisé, dans telle ou telle condition, pour telle ou telle finalité. Partant de là, parce que seul.e la travailleuse ou le travailleur connaît son travail, qu’il ou elle en est « expert », cette démarche met la parole au point de départ de toute démarche syndicale. Plutôt que d’être dans l’idée qu’il faut convaincre les travailleurs et les travailleuses de se mobiliser, de se révolter, la démarche d’ouverture d’espaces de paroles sur le travail peut contribuer à créer de l’exigence sociale et du collectif par la confrontation des points de vue et des aspirations. C’est ce qui s’appelle « le syndicalisme de la feuille blanche ». Plutôt que de faire des tracts pour expliquer aux travailleuses et aux travailleurs ce qu’ils savent déjà, cette forme de syndicalisme préfère s’appuyer sur leurs paroles. Parler du travail, c’est reprendre du pouvoir dessus, c’est commencer à se le réapproprier, à sortir de l’aliénation. C’est se retrouver. Dire, penser et agir sont les trois pôles de cette démarche qui n’est autre qu’un retour au syndicalisme « originel ».

[…]

Pareillement, il faut interroger la grève comme moyen d’arrêter la production ou le service. On voit bien que c’est de plus en plus problématique pour les salarié.es de faire grève. Porter un jugement moral là-dessus ne mènera à rien. Il faut essayer de comprendre ce qui se passe. Des raisons comme l’endettement des ménages ou l’intoxication médiatique sont souvent avancées. Il est probable que les nouvelles organisations du travail pèsent aussi lourdement car elles ont pour point commun de rendre le ou la salarié.e seul.e comptable de son travail. C’est ce qu’on appelle en termes pédants « l’intériorisation de la contrainte » et cela explique, pour partie, les suicides de certains et certaines salarié.es.

[…]

Se cantonner dans la lutte syndicale aux questions de salaire, de retraite et d’emploi ne pose pas les questions de fond :qui travaille ? Pourquoi on travaille ? Pour qui ? Pour quels besoins ? Dans quel cadre ? Par ailleurs, la question de la dignité, qui est le point de départ de toutes les luttes dans l’histoire, n’est plus portée syndicalement et encore moins politiquement alors qu’elle est au cœur du discours « spontané » des travailleurs et des travailleuses sans emploi ou privé.es d’emploi. « […]. 

 

 

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