LIP : encore ! (un livre)

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Georges Ubbiali, dont le nom et la famille sont évoqués dans la biographie de Charles Piaget dont nous avons rendu compte (ici : https://wp.me/p6Uf5o-3Fr), nous envoie une chronique centrée sur l’histoire de la lutte, en commentant un livre de Reid Donald, qu’il présente comme « la contribution indispensable » sur LIP.

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« L’affaire LIP, 1968-1981 »

Reid Donald, L’affaire LIP, 1968-1981, Rennes, PUR, 2020, 539 pages

Magistral ! Publié en anglais en récemment (Opening the Gates. The Lip Affair, 1968-1981, Verso 2018), voilà enfin la contribution indispensable à la compréhension de ce conflit du travail majeur de la fin des années 70. En effet, au fil des années, le nombre de mémoires, de thèses, de livres[1], de films, de pièces de théâtre….), n’a cessé de se poursuivre, sans que l’on ne dispose pour autant d’un texte présentant une synthèse de ce conflit.

Rappelons en quelques mots en quoi consiste « l’affaire Lip » pour titre retenu pour l’édition française. Lip est une des plus anciennes usines d’horlogerie en France, située dans la ville de Besançon. En 1973, un plan social vise à licencier la majorité du personnel. Le personnel de l’entreprise, sous l’égide des équipes syndicales, épaulées d’un comité d’action, va alors entreprendre une très longue mobilisation, sans entrer dans la grève stricto sensu, pour s’opposer au chômage. Au bout d’un an d’occupation de l’usine, d’AG quotidiennes associant la quasi-totalité des 1200 salarié.es, de remise en marche de la production et de ventes directes des montres, les Lip comme on les appelle vont réussir à faire échouer le plan de démantèlement et de licenciement envisagé. La totalité du personnel restant (un tiers du personnel ne participe pas au mouvement), sera finalement ré-embauché, avec un nouveau patron, Claude Neuschwander. Les Lip conduisent donc un mouvement de lutte contre le chômage qui se traduit par une victoire.

Deux ans plus tard, un nouveau plan de licenciements est conduit. Si lors du premier conflit le chômage est encore une réalité balbutiante, deux ans plus tard, il s’est installé comme un phénomène de masse, avec des plans sociaux dans des dizaines d’entreprises à travers le pays. Les LIP entament une nouvelle étape de leur lutte, avec des résultats beaucoup moins positifs. Le climat politique a lui aussi été modifié de fond en comble. La perspective de l’arrivée de la gauche au pouvoir dans le cadre de l’Union de la gauche s’est estompée, avec la rupture du programme commun peu de temps avant les législatives de 1978. Acculés, les LIP décident de s’engager dans le processus de construction de coopératives, pour durer. Hélas, l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République en1981 ne donnera aucune perspective positive pour les LIP, dont la quasi-totalité des coopératives dépériront au fil des années 80. C’est ce conflit hors norme que décrit minutieusement l’historien américain au fil des pages, sur la base d’une documentation impressionnante par son volume. On laissera le soin aux lecteurs et lectrices de découvrir les soubresauts de ce conflit atypique.

Pourquoi atypique ? Les raisons en sont multiples. Evoquons en trois. La première est la durée du conflit. Notons d’ailleurs au passage que la narration de D. Reid ne se limite pas à la période ouverte par le conflit, mais commence en 1968, par l’évocation de la pratique (concertée entre les sections CGT et CFDT) de la grève active en Mai et qui se poursuivra durant la période qui suit. Donald Reid a parfaitement raison d’évoquer les années qui précèdent le conflit de 73, car celui-ci n’est pas pensable sans prendre en compte la période qui précède. En effet, deuxième raison, l’après Mai 68 jusqu’à l’éclatement de « l’affaire » est un temps de renforcement d’une pratique syndicale portée par une équipe syndicale CFDT d’exception (incarnée par l’émergence d’un leader charismatique, Charles Piaget). Débutée dès les années d’après-guerre au sein de la CFTC, poursuivie après la déconfessionnalisation, l’équipe syndicale promeut un syndicalisme faisant de la participation et de la démocratie la plus large un axe d’action. Conception qui sera mise en pratique lors du conflit et qui s’illustre par exemple par le soutien aux formes d’auto-organisation des salarié.es (d’une partie d’entre eux au moins) que constitue le comité d’action (CA). Regroupant de nombreux non-syndiqués, mais aussi des syndiqués de la CFDT, ce CA constituera l’aiguillon de la lutte durant la première phase du conflit (1973-74), puis une pièce décisive dans le prolongement de la deuxième phase (1976-1981). Enfin, dernier trait significatif de ce conflit, le renouvellement du répertoire d’action collective. On l’a évoqué plus haut, le conflit ne s’est jamais manifesté par une grève. Mais les formes les plus radicales du conflit ont été mises en œuvre tout au long du conflit. On peut évoquer au moins trois de ces formes. L’occupation de l’usine tout d’abord. Depuis les grèves du Front populaire, cette technique n’avait plus été promue par les syndicalistes, sauf à des moments limités (comme durant certaines grèves de la période suivant la Libération). L’usine Lip occupée devient le fer de lance d’un vaste mouvement d’actions directes conduites par les travailleurs. Les pouvoirs publics réagiront en faisant occuper l’usine par des escouades de CRS durant l’été 73. Mais, comme le déclarera Charles Piaget à l’occasion de la manifestation qui succède à l’évacuation de l’usine : « Ce n’est pas des murs, l’usine. C’est d’abord des travailleurs », la lutte se localisera dans différents lieux de la cité bisontine. Ensuite, la décision est prise de se constituer un « trésor de guerre », pour assurer la continuité des paies. Le stock de montres est déménagé à la barbe de la police qui entoure l’usine. La vente illégale (« sauvage ») à Besançon, puis dans toute la France (des ventes seront même organisées à l’occasion du congrès national du PS) permettra aux LIP de ne pas connaître la rupture de leurs revenus et le découragement qui l’accompagne. Le slogan affiché à l’entrée de l’usine illustre cette dynamique : « C’est possible, on fabrique, on vend, on se paie ». Enfin, l’accent est mis sur la popularisation du conflit. A l’aide d’une équipe de militants regroupée autour d’un journal issu de 68, Les Cahiers de Mai, les Lip éditent un bulletin, LIP Unité, diffusant à une échelle de masse, à travers tout le pays (et au-delà, car des comités de soutien à Lip émergent à travers différents pays européens), les informations sur les initiatives décidées par le collectif mobilisé. De multiples commissions animées par des travailleur-euses du rang, diffusent, informent, mobilisent, organisent la solidarité matérielle, s’impliquent dans le conflit.

Retenons par ailleurs, que les ouvrières de Lip seront particulièrement actives durant le conflit, ainsi qu’en fait foi l’émergence d’un groupe de femmes, qui publieront une brochure, d’abord éditée par le PSU, puis sous forme de livre par l’éditeur Syros, « Lip au féminin ». Document assez critique sur la conduite genrée de la lutte, manifestant l’émergence d’un féminisme populaire et ouvrier. Ces différents aspects sont parfaitement analysés de manière précise et détaillée au fil des chapitres par D. Reid. Après le rejet par une majorité de l’AG d’un premier plan, proposé par le médiateur Giraud, nommé par le gouvernement. Ce rejet provoquera la rupture entre la section CFDT et la CGT. Cette dernière, « réaliste », acceptait ce premier plan qui entérinait de nombreux licenciements. La lutte s’est donc poursuivie jusqu’à la victoire obtenue lors à la suite des accords de Dole (830 salariés sont progressivement ré-embauchés).

Cependant l’euphorie de la reprise sera de courte durée. C’est d’ailleurs une des grandes qualités du livre que de prolonger l’histoire au-delà de la période victorieuse et d’analyser la phase amère et douloureuse de l’échec dans les années qui suivent. Donald Reid livre aux lecteurs un récit ample et très informé de ces années et des évènements qui les structurent. Les dissensions avec la fédération métallurgie CFDT iront en s’accroissant au fil du temps. D’une part la structure CFDT ne considère pas positivement les tentatives de coordination des entreprises occupées que tentent de mettre en place les cédétistes de l’usine. D’autre part, l’enjeu de la construction des coopératives ne revêt pas le même sens pour les dirigeants fédéraux et confédéraux (la CFDT est entrée dans sa période de « recentrage » à partir de 1978). Pour les uns, les coopératives représentent un objectif final, pour les autres, un support pour durer.

Si l’on ne peut qu’inviter les lecteurs et lectrices à se plonger dans ce travail de longue haleine, il est néanmoins nécessaire de souligner ses limites. On en retiendra deux. La première est une limite temporelle. En choisissant 1981 comme borne arrêtant le récit, même si quelques pages débordent cette barrière chronologique, Donald Reid ne fournit pas éléments permettant de comprendre l’ampleur de la défaite finale. Si en effet, les LIP se résolvent à construite des coopératives à partir de 1978, ce n’est pas tant par un esprit autogestionnaire per se que pour se donner les moyens de poursuivre la lutte et espérer une transformation du climat politique offrant la possibilité d’une nationalisation de l’entreprise dans le cadre de la construction d’un plan industriel pour toute la filière horlogère. Cette perspective a toujours constitué la revendication portée par la section syndicale CFDT de Lip. Or, l’opportunité se présente finalement avec l’élection d’un président de gauche en 1981. Malgré de multiples rencontres et échanges avec la nouvelle équipe gouvernementale, l’ambition revendicative ne trouvera pas d’écho. Cette dimension du conflit aurait pourtant mérité de trouver un développement dans le cadre du livre.

Le deuxième aspect porte sur la place accordée au comité d’action dans le cadre de la seconde phase du conflit (après le dépôt de bilan d’avril 1976). En effet, l’analyse que propose Donald a été fortement influencée par la thèse d’un ancien militant de la Gauche Prolétarienne, Dominique Bondu[2], établi à Lip. Ce dernier défend l’idée (reprise de manière acritique par Reid[3]) que le conflit qui s’ouvre en 1976 marque le développement d’une forme communautaire. Avec des accents lyriques assez déconnectés de la réalité. Illustration à propos des coopératives : « Pour Dominique Bondu, les ateliers et services de Palente[4] étaient « en quelque sorte la mise en œuvre non préméditées des ‘séries passionnées » chères à Fourrier, où les individus s’associent selon leurs affinités et leurs centres d’intérêt », p. 369. Cette transition d’un collectif de lutte en « communauté » fusionnelle s’accompagne de développements plus ou moins mystiques [5] (en lien avec l’origine catholique de la plupart des responsables de la CFDT), bien éloigné de la réalité de la lutte en cours et des rapports de force qui y prévalent. Les propos de Charles Piaget semblent nettement plus réalistes dans l’analyse de la situation de la lutte des Lip : « Evoquant la fin de la prospérité d’après-guerre et le film Le Dernier Rivage[6], il faisait remarquer en 1980 : « Le syndicat a vécu en osmose avec un capitalisme en expansion. C’est fini, mais on a du mal à l’admettre : un peu comme un équipage de sous-marin qui réclamerait des « permes » en surface quand la moitié de la planète a déjà explosé (….) Vrai : vingt ans de luttes nous ont robotisés. », p. 440.  Entre la tonalité réaliste et les propos prophétiques de Bondu, il y a plus qu’un fossé. Il apparaît donc dommage que l’usage acritique par D. Reid de cadres d’analyse importés dans son intelligente et convaincante mise en perspective conduise ce dernier à mobiliser des propos peu convaincants, inutiles et même régressifs pour l’analyse du conflit[7].

Fort heureusement, l’ouvrage ne se limite pas à ces passages pour le moins discutables. Le livre se termine par l’évocation des principaux travaux et œuvres artistiques réalisés sur les LIP, films, pièces de théâtre. Presque un demi-siècle après l’éclatement du conflit, l’affaire LIP constitue un traumatisme pour les autorités, y compris pour la gauche (qui dirige la municipalité depuis l’après-guerre) : « il n’en reste aujourd’hui aucune trace mémorielle dans le paysage urbain de Besançon », p. 504.
Georges Ubbiali

[1] Parmi les derniers, citons notamment, Gourgues Guillaume, Neuschwander Claude, Pourquoi ont-ils tué Lip ? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral, Paris, Raisons d’agir, 2018 ; Mamet Joël, Piaget. Avant-Pendant-Après LIP. Charles Piaget, une figure du mouvement ouvrier international. Biographie, Besançon, Les éditions du Sékoya, 2020. Ce dernier ouvrage a été publié après celui de D. Reid.

[2] Bondu Dominique, De l’usine à la communauté. L’institution du lien social dans le monde de l’usine, Thèse de sociologie, EHESS, 1981.

[3] On retiendra d’ailleurs que Dominique Bondu, au moins dans la dernière partie du livre, est plus cité que Charles Piaget. Donald Reid reconnaît ainsi l’influence qu’a pu exercer un post maoïsme imprégné de la pensée de Lévinas, tout en reconnaissant lui-même le hiatus existant entre les élaborations alambiquées de ce dernier et le sens de lutte vécu par les travailleurs de Lip : « En effet, l’interprétation que font de leur expérience des personnes comme Dominique Bondu ou les membres de la 2AL qui accompagnent les travailleurs dans leur lutte, peut contribuer à la compréhension de cette lutte sans pour autant correspondre à l’analyse que font de leur situation la plupart des ouvriers et de leurs dirigeants », p. 474. La 2AL, Association des Amis de LIP, structure d’aide aux salariés de Lip, a étéconstituée au moment du démarrage des coopératives.

[4] Palente est le nom du quartier dans lequel était localisée l’usine LIP. Initialement LIP était le nom du fondateur de l’entreprise. Avec les coopératives, il signifiait Les Industrie de Palente.

[5] Une citation de Dominique Bondu, p. 488 : « Il y a bien longtemps que notre aventure a tourné le dos au Bonheur. Notre longue marche ver le Royaume semble s’être transformée en une descente au fond de la mine obscure, où chacun a perdu ses habits de lumière, son sourire resplendissant et sa magnificence. La plupart d’entre nous se vivent comme des vagabonds en haillons, aspirant à la sécurité de l’institution asilaire ».

[6] Le Denier Rivage est un film de Stanley Kramer datant de 1959. L’histoire est celle des derniers survivants attendant l’arrivée d’un sous-marin pour les sauver après l’explosion atomique.

[7] Une dernière illustration : « Dans une telle situation, affirme Dominique Bondu, les travailleurs ne veulent pas l’autogestion ; croire le contraire revient à attribuer « une mission messianique » à la classe ouvrière. Les ouvriers sont l’incarnation de la « mauvaise foi » de Sartre, clamant que les patrons les empêchent de changer les choses, alors que leur volonté de conserver les avantages de leur situation les conduit à s’opposer au changement », p. 475.

 

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