Mailly-Berger : les mystères d’une bataille de leadership

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Cette enquête parue dans Les Echos avant le Comité confédéral national (CCN) de FO des 28 et 29 septembre en dit long sur ce qui s’est joué dans les coulisses de la concertation sur les ordonnances : qui sera l’interlocuteur syndical privilégié par le pouvoir? 

Code du travail : comment FO est montée «dans le train» des réformes

RÉCIT La modération de Jean-Claude Mailly sur la réforme du Code du travail est la surprise de cette rentrée. Enquête sur les raisons d’une conversion alors que le parlement du syndicat se réunit ce jeudi et s’annonce «sportif».

« C’est quand la dernière fois qu’on a obtenu quelque chose par des mobilisations ? » Jean-Claude Mailly pose cette question en vous regardant droit dans les yeux. Sa réponse fuse – « C’était en 2006 contre le CPE » – mais l’essentiel est ailleurs : dans sa détermination à justifier le virage à 180 degrés fait par Force ouvrière sur la réforme du Code du travail.

Il y a dix-huit mois, il avait lancé son organisation syndicale dans la rue, au côté de la CGT, contre la loi El Khomri. Ces jours-ci, des fédérations FO – dont les routiers – ont encore battu le pavé, mais pas à l’appel de la confédération. Le secrétaire général considère que les  ordonnances voulues par Emmanuel Macron  « ne sont pas la casse du Code du travail ». Il va même jusqu’à confier : « On a obtenu plus en trois mois de discussions qu’en douze manifestations l’an dernier. »

On a obtenu plus en trois mois de discussions qu’en douze manifestations l’an dernier.

Forcément, sa position intrigue s’agissant d’une réforme qui plafonne les dommages et intérêts pour les licenciements abusifs, divise par deux le délai de recours en cas de licenciement pour motif personnel (de deux ans à un) et crée la rupture conventionnelle collective (qui permet de s’affranchir des obligations liées à un plan social).

Certes, Jean-Claude Mailly a « plein de désaccords » avec l’exécutif mais ses mots sont bien plus conciliants que ceux du numéro un de la CFDT, Laurent Berger, qui a parlé d’  « occasion manquée ».

 Macron n’a pas de prisme syndical particulier, Hollande en avait un. 

Au sein de FO comme ailleurs, les conjectures vont bon train : Pourquoi ? Comment ? Y a-t-il un deal caché, sur la formation, l’assurance-chômage, le financement des syndicats, etc. ? Jean-Claude Mailly jure que non. Le CCN de FO (le « parlement » du syndicat) qui démarre ce matin s’annonce « sportif », mais lui est satisfait.

Fin avril 2018, il quittera son poste de secrétaire général après quatorze ans de mandat et il vient de réussir à replacer son organisation au centre du jeu. D’en faire un interlocuteur majeur de l’exécutif au même titre que la CFDT : « Macron n’a pas de prisme syndical particulier, Hollande en avait un », dit-il, après avoir tant pesté, sous le précédent quinquennat, contre le statut privilégié de la CFDT. C’est cette amertume-là que l’exécutif a transformée en opportunité. Par une gestion habile du calendrier et des susceptibilités.

Lignes rouges

Très tôt, le numéro un de FO a fait passer des messages aux émissaires de l’exécutif. Outre la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, ils sont trois à avoir joué les chevilles ouvrières. A l’Elysée, il y a Pierre-André Imbert, l’ancien directeur de cabinet de Myriam El Khomri, et Rue de Grenelle c’est Antoine Foucher, un ancien du Medef, qui officie. Les deux hommes se sont côtoyés sous le quinquennat Hollande, mais ils ont aussi, et surtout, participé à la conception de la réforme pour le candidat Macron.

A ce duo s’est joint le conseiller social de Matignon, Franck Morel, un ancien collaborateur de Xavier Bertrand au ministère du Travail devenu avocat patronal. A ce dernier, Jean-Claude Mailly lance début mai : « Je ne veux pas être dans la posture de l’opposant systématique, mais j’ai des lignes rouges. » Le pouvoir sait à quoi s’en tenir : « Il fallait que Mailly puisse dire à ses troupes que sa participation à la concertation a été utile. »

 Quand on fait des concessions pour équilibrer un texte, on se fait défoncer des deux côtés. 

L’exécutif ne tente aucunement d’équilibrer la première réforme économique du quinquennat, entre revendications patronales et syndicales. « Quand on fait des concessions pour équilibrer un texte, on se fait défoncer des deux côtés », explique un conseiller. Emmanuel Macron veut envoyer un signal clair de flexibilité aux partenaires européens et aux investisseurs internationaux – « un enjeu essentiel », souligne-t-on à l’Elysée. Et il sait pertinemment qu’aucun syndicat ne lui donnera son assentiment.

Pas même la CFDT après sa douloureuse expérience de la loi El Khomri. « Il ne faut pas que le gouvernement croit  que je vais faire passer les mauvaises réformes à sa place », lance, dès le 7 juin, le numéro un cédétiste Laurent Berger à la première réunion de l’intersyndicale qu’il a lui-même suscitée. L’enjeu pour le chef de l’Etat est alors d’éviter que les centrales, qui se reparlent, ne mobilisent, ensemble, contre lui. Ce qu’il ne veut pas concéder sur le fond, il commence par le compenser par la forme.

 Je considérerai tout le monde de la même manière. 

L’occasion lui en est donnée dès sa première rencontre avec les partenaires sociaux, reçus les uns après les autres le 23 mai. C’est Jean-Claude Mailly qui raconte. Comme tous les leaders syndicaux, il réclame « une vraie concertation » qui ne se conclue pas au milieu de l’été. Le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler n’est pas chaud : « Si vous n’êtes pas d’accord, vous mobiliserez en septembre. » Réplique instantanée du leader de FO : « Pourquoi ? Ça va être mauvais ? » Ce matin-là, Emmanuel Macron se dit prêt à « essayer la concertation ».  A son entourage, il fait aussi savoir : « Je considérerai tout le monde de la même manière. » Enfin presque…

Le service rendu par la CGT

L’exécutif croit la CFDT acquise et ne cherche pas à convaincre la CGT – « pour eux, on ne peut cocher aucune case », glisse un conseiller. Mais Philippe Martinez rend un fier service au gouvernement en appelant, dès juin, et seul, à une mobilisation le 12 septembre : par principe, aucun autre dirigeant syndical ne voudra se ranger sous la bannière CGT.

Ça aura de la gueule quand même si on arrive à garder dans le train Berger et Mailly!

Dès ce moment, l’exécutif n’a plus à craindre de cortège unitaire à la rentrée. Soulagé, un émissaire gouvernemental lance alors : « Ça aura de la gueule quand même si on arrive à garder dans le train Berger et Mailly ! »

Câlinothérapie

Fin tacticien, le leader de FO a compris qu’il a une carte à jouer. « S’ils veulent que cela se passe bien, ils ne pourront pas faire sans nous deux », confie-t-il à Laurent Berger. Il ne croit pas pouvoir empêcher une réforme voulue par un président tout juste élu, mais il veut l’infléchir. Et discute pied à pied.

Pour gagner FO, la ministre du Travail sait que, au sein d’un texte qui étend comme jamais les accords d’entreprise, elle doit organiser la survie de la branche, un échelon historiquement prisé par la centrale. Et le curseur bouge, assure-t-on rue de Grenelle. Le relevé de conclusion du 28 juin est d’ailleurs un modèle de câlinothérapie. Concrètement, la branche perd du pouvoir au profit de l’entreprise mais elle en gagne au détriment de la loi.

Gérer Pierre Gattaz

La ministre annonce également mi-juillet une hausse des indemnités de licenciement. Le patronat proteste… mais pas tant que cela. Les chefs d’entreprise ont obtenu une réforme du compte pénibilité, dans leur ligne de mire depuis sa création en 2015. Et puis les PME, représentées par l’U2P et la CPME, se sentent enfin considérées et voient nombre de leurs revendications satisfaites. « On est sorti du triumvirat gouvernement-Medef-CFDT », se félicite le président de la CPME, François Asselin.

Avec le Medef, l’exécutif veut éviter deux écueils : des cris de victoire qui braqueraient les syndicats et une ruade de Pierre Gattaz sur un point annexe. Emmanuel Macron ne veut surtout pas que le patron des patrons joue avec ses nerfs comme il a joué avec ceux de François Hollande. Des messages sont passés aux fédérations les plus puissantes du Medef afin qu’elles tempèrent Pierre Gattaz.

 Si vous faites cela, on vous met le bordel partout. 

Mais, en coulisse, le patronat bataille. Il tient à ce que des accords puissent être conclus sans délégués syndicaux dans les entreprises de moins de 300 salariés. Outre qu’elles se sentent menacées, la CFDT et FO récusent une mesure qui peut favoriser l’émergence « d’élus maison » acquis aux directions d’entreprise. Un jour qu’Alexis Kohler le sonde sur ce point, Laurent Berger menace : « Si vous faites cela, on vous met le bordel partout. »

image: https://www.lesechos.fr/medias/2017/09/28/2117883_code-du-travail-comment-fo-est-montee-dans-le-train-des-reformes-web-030627765655.jpgLaurent Berger après un rendez vous avec le Premier ministre à Matignon le 25 juillet.  - AFP/Bertrand GUAY

Laurent Berger après un rendez vous avec le Premier ministre à Matignon le 25 juillet.  – AFP/Bertrand GUAY

Un autre seuil est envisagé – 150 – mais c’est toujours un casus belli. Muriel Pénicaud est prête à céder mais elle veut l’aval d’Emmanuel Macron. « Allez le plus loin possible, mais si on doit rester à 50, ça ira », acquiesce en substance le chef de l’Etat le 1er août lors d’une réunion avec elle et le Premier ministre.

Présence syndicale

Aucun syndicaliste n’est informé de cette « orientation » favorable : « Il était important de la faire apprécier à sa juste valeur », souligne un participant à la réunion.

Car une forme de donnant-donnant est alors imaginée : le maintien du monopole syndical dans les entreprises de plus de 50 salariés contre la possibilité pour les entreprises de moins de 20 salariés de se passer d’un élu du personnel pour déroger à la loi et aux accords de branche – « l’un ne pouvait pas aller sans l’autre », explique-t-on à Matignon. Ce qui fait dire aujourd’hui à Laurent Berger : « Je crains que cet exécutif préfère les deals aux compromis. »

Rendez-vous discret à l’Elysée

Tout au long du mois d’août, les leaders de la CFDT et de FO bouent intérieurement. Jean-Claude Mailly envoie un SMS à Emmanuel Macron : « Ça ne va pas, il faut qu’on se voie. » Les deux syndicalistes sont finalement conviés à l’Elysée le 28 août à 8 h 30.

Outre le seuil des 50 déjà arbitré, ils obtiennent de limiter la casse sur le délai de recours aux prud’hommes (un an et pas les six mois envisagés) et d’encadrer l’accès des employeurs aux référendums. Mais trois jours avant la publication des ordonnances, ils comprennent qu’ils ont perdu la partie sur les entreprises de moins de 20 salariés.

Les trois colonnes de Mailly

Laurent Berger est furieux, Jean-Claude Mailly en fait son deuil. Depuis deux mois, il arbore une feuille avec trois colonnes – « ce qu’on a obtenu », « ce qu’on a bloqué », « ce sur quoi nous sommes en désaccord » – et il est persuadé d’avoir « fait bouger les lignes ». Et puis, l’exécutif a aussi accédé à une vieille revendication de FO : la restauration du droit de nommer délégué syndical le salarié de son choix, supprimé en 2008.

Sur un point similaire, la CGC n’a pas obtenu pareil geste. « Vous n’avez pas été coopératif, m’ a dit Antoine Foucher, » rapporte le président de la centrale des cadres. François Hommeril dénonce vertement les ordonnances depuis juillet. « Il n’y avait rien à gagner dans la discussion », explique-t-il. Mais il juge néanmoins que « la CFDT et FO se sont battues pour sauver ce qui pouvait l’être. »

« Filouterie »

Et pourtant, quand nous rencontrons Laurent Berger, il est en colère, une colère froide. « Le jour de la publication des ordonnances, le 31 août, j’ai dit que la méthode avait été loyale. En fait, il y a eu de la filouterie car on ne nous a pas tout dit », lâche-t-il. Quand on sait à quel point le numéro un de la CFDT pèse ses mots, on comprend que cette phrase vaut réquisitoire.

L’amertume du leader syndical est profonde : il n’a rien obtenu de nouveau sur la présence des salariés au conseil d’administration – un cheval de bataille. Et dans les PME, les ordonnances enterrent le dispositif de mandatement, imaginé il y a vingt ans par la CFDT. Il y a sans doute chez lui une part d’orgueil contrarié : la CFDT est devenue cette année la première organisation syndicale dans le secteur privé mais elle est moins entendue du pouvoir qu’auparavant.

 Ce que Macron a fait en trois mois a le même effet sur les militants de la CFDT que la déchéance de nationalité version Hollande. 

Surtout, Laurent Berger sait qu’au-delà de la réforme du Code du travail, les premières décisions d’Emmanuel Macron troublent ses troupes, qu’en interne certains critiquent son refus de manifester. Aussi assène-t-il : « Ce que Macron a fait en trois mois – les migrants, la baisse des APL, la réduction des contrats aidés et sa phrase sur les fainéants – a le même effet sur les militants de la CFDT que la déchéance de nationalité version Hollande. »

S’il ne bascule pas dans l’opposition frontale au gouvernement, c’est qu’il entend peser sur les chantiers à venir de l’assurance-chômage et de la formation. Comme FO. Ils n’ont obtenu aucune garantie « sauf que ce sera discuté », dit Jean-Claude Mailly. Et comme l’Elysée a aussi besoin d’interlocuteurs sur ces sujets, chacun tient l’autre. Pour le moment.

 
Elsa Freyssenet

@ElsaFreyssenet  – @leiladeco

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