Novembre-décembre 1995 : 20 ans…

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Vingt ans déjà! Le journal l’Humanité pose la bonne question aux représentants de la CGT, de la FSU et de Solidaires :

Le « Tous ensemble ! » de 1995 est-il toujours d’actualité ?

Entretien réalisé par Sébastien Crépel
Mardi, 24 Novembre, 2015
L’Humanité

Le 12 décembre 1995, dans les rues de Paris. Ce jour-là, plus de 2 millions de personnes manifestent à travers le pays.
Photo : Joël Robine/AFP
Il y a vingt ans, le 24 novembre 1995 marquait le début de la grève reconductible à la SNCF contre le plan Juppé. Débat entre Éric Beynel, porte-parole de Solidaires, Pierre-Yves Chanu, conseiller confédéral de la CGT, et Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU.

Peut-on dire que 1995 est le premier mouvement massif contre l’austérité, le plan Juppé ayant pour objectif de faire payer aux travailleurs les économies sur la protection sociale ?

ÉRIC BEYNEL Le mouvement de 1995 est l’aboutissement de mobilisations qui ont commencé bien plus tôt, avec les grèves des cheminots et des étudiants de 1986 ou celle du ministère des Finances en 1989. L’hiver 1995 est un peu la cristallisation à une échelle beaucoup plus importante de tous ces mouvements. On peut y lire une réaction au tournant libéral généralisé à l’ensemble du globe et impulsé, en France, par François Mitterrand.

BERNADETTE GROISON 1995 marque plus l’affichage et le choix d’une politique libérale de la part du gouvernement qu’elle n’est le marqueur des politiques d’austérité. L’alignement des régimes spéciaux a été le détonateur à la SNCF, mais le mouvement s’est ensuite largement étendu à la fonction publique. C’est parti très vite dans l’éducation nationale, parce que cela a été vécu comme une atteinte à l’identité et une mise en cause du secteur public, au-delà de la question de la Sécu ou du budget.

PIERRE-YVES CHANU L’élément essentiel du plan Juppé, c’est la remise en cause du modèle français tel qu’il résultait de 1945. Il présente plusieurs caractères : il y a la dimension des régimes spéciaux. Mais aussi la volonté de changer notre système de protection sociale. En 1995, les salariés vont gagner sur les régimes spéciaux, mais non sur la modification structurelle de la Sécurité sociale.

1995 marque aussi une cassure dans le mouvement syndical, avec le virage de la direction de la CFDT qui s’affirme comme le syndicat d’accompagnement des réformes gouvernementales…

318500 Image 1ÉRIC BEYNEL Au tournant des années 1990, les politiques libérales américaine et anglaise, avec le fameux « Tina » thatchérien (« There is no alternative » – NDLR), se sont répandues sur tout le continent européen. 1995 marque aussi la désunion syndicale sur ces questions. C’est le moment où une partie du mouvement syndical renonce à batailler sur des principes aussi forts pour le mouvement ouvrier que celui de la Sécurité sociale et de la répartition des richesses. En prenant ce pli-là, une partie du mouvement syndical a permis à des gouvernements dits de gauche d’aller plus loin dans le sens de la déréglementation. En 1995, nous n’étions pas unis, et pourtant, cela ne nous a pas empêchés de mener la lutte. C’est une leçon à retenir de cette période car nous sommes toujours dans une période de désunion syndicale, et le fait de ne pas être sur la même ligne n’empêche pas de mener des batailles d’ampleur.

318500 Image 2BERNADETTE GROISON En 1995, les manifestants scandaient « Tous ensemble ! », et ce slogan est resté. Mais il souligne le décalage et le hiatus permanents entre cette demande des salariés de tous les secteurs, et la réalité où, effectivement, l’unité syndicale est très difficile à réaliser, notamment quand il s’agit de se mettre d’accord sur un projet et non seulement de s’opposer à une réforme. On l’a expérimenté en 2010, quand on a essayé d’avancer ensemble un contre-projet sur les retraites. Très vite, on a dû constater que c’était quasi impossible. Cette difficulté a aussi été vécue en 1995, car le mouvement s’est terminé sans qu’on réussisse cette production d’alternative. Elle se pose à nouveau aujourd’hui, dans un contexte où la désunion syndicale est encore plus forte. On vit une sorte de panne du mouvement syndical dont les acteurs ne se parlent plus suffisamment. Cela rend encore plus difficile le combat pour convaincre que l’on peut faire autrement.

318500 Image 0PIERRE-YVES CHANU Le mouvement de 1995 est effectivement contradictoire du point de vue de l’unité. D’un côté, il y a la situation créée par le soutien au plan Juppé de l’une des principales confédérations. Mais, de l’autre côté, le mot d’ordre principal du mouvement, c’est quand même le « Tous ensemble ! ». À la CGT, qui tient son congrès pendant le mouvement, deux questions ont alors pris encore plus d’importance. La première, c’est celle de ne pas en rester à la contestation, mais de faire aussi œuvre de proposition. Et puis il y a cette exigence unitaire, ce que la CGT appelle le syndicalisme rassemblé, qui implique de ne pas prendre pour acquise la division du mouvement syndical. L’aspect exemplaire de la mobilisation, c’est la conduite de l’action elle-même, c’est-à-dire la manière dont elle a été construite par en bas, avec les salariés. C’est chez les cheminots que cela a été le plus frappant avec le rôle des assemblées générales (AG) qui a été absolument fondamental.

ÉRIC BEYNEL L’unité ne s’est pas faite au niveau des organisations syndicales, mais elle s’est faite sur le terrain. Ce qui marque 1995, c’est la capacité des salariés à s’organiser en AG pour conduire le mouvement. Les militants de la CFDT, comme ceux de la CGT, s’y sont pleinement engagés. Cela s’est d’ailleurs traduit par la suite par la création de syndicats qui ont donné naissance à Solidaires. Mais l’une des difficultés de 1995 est qu’il est resté un mouvement majoritairement public. Les salariés du privé ont participé aux manifestations des week-ends, mais cela n’a pas débouché sur une grève générale. Ce mode d’organisation en AG est cependant un point d’appui auquel il nous faut toujours réfléchir, parce qu’il a permis de dépasser la désunion à la tête des organisations syndicales.

BERNADETTE GROISON À la FSU, nous avons vécu les choses différemment parce qu’on était un syndicat naissant (la FSU a été fondée en 1993 – NDLR). Pour nous, 1995 a été l’occasion de mettre en pratique le syndicalisme pour lequel on venait de se créer. Avec deux axes importants : la proximité avec les personnels, la FSU leur disant : « C’est à vous de donner votre avis », et donc la tenue d’AG régulières, permanentes, où les discussions et décisions remontent aux instances et redescendent. Et la volonté de rassembler le syndicalisme. En revanche, le mouvement sur les retraites de 2003 a laissé des souvenirs plus amers, car le mouvement n’a pas connu la même fin qu’en 1995. Les enseignants ont mal vécu la fin de 2003.

Aujourd’hui, patronat et gouvernement poussent les feux de la division syndicale, en théorisant une opposition entre un syndicalisme prétendument « responsable » et un autre qui ne ferait qu’attiser les braises de la colère sociale. Comment les mettre en échec ?

BERNADETTE GROISON Le syndicalisme est fait d’orientations différentes. Mais là où ça ne va pas, c’est lorsque certains portent un jugement de valeur sur ce que les syndicats font et disent, et qu’ils ne sont plus regardés comme représentants de la voix des salariés, qui n’est pas une mais multiple. Cette opposition entre ceux qui seraient « responsables » et ceux qui ne le seraient pas ne rend service ni au syndicalisme ni au monde du travail. C’est faire le choix de ne pas les entendre, ce qui n’a jamais évité les mouvements sociaux. Dire comme François Hollande que le dialogue social fonctionne bien, c’est être dans le déni que d’aucuns renforcent aujourd’hui pour des questions de boutique.

PIERRE-YVES CHANU Je partage l’avis de Bernadette. La diversité syndicale en France ne date pas d’hier. Nous nous interdisons pour notre part de stigmatiser nos partenaires, même lorsque nous ne sommes pas d’accord avec eux. Il est choquant que le président de la République et le premier ministre tiennent ce discours. Cela renvoie une image caricaturale, en particulier de la CGT, avec la vieille antienne du syndicat qui ne signe jamais, ce qui est idiot au vu de la réalité.

Le mouvement de 1995 a-t-il signifié un réveil de la conscience sociale ?

ÉRIC BEYNEL Je ne parlerais pas de « réveil », mais d’un mouvement qui a semé des graines pour des mobilisations larges qui dépassent le cadre français et seulement syndical. L’une des expressions collectives sur laquelle il a débouché est, par exemple, la participation du mouvement social aux forums sociaux mondiaux et européens, qui sont devenus des creusets d’échanges. 1995 a permis de renforcer les liens entre les organisations syndicales et le mouvement social au sens large. Par exemple, la contribution de Pierre Bourdieu a élargi le champ de la réflexion et a irrigué en profondeur le mouvement social, dépassant les classifications entre réformistes et révolutionnaires.

PIERRE-YVES CHANU L’un des acquis de 1995, c’est que cette grande lutte est perçue par les salariés comme une victoire, même si, quand on regarde les choses de près, cela doit être relativisé à propos de l’assurance maladie ou de la gouvernance de la Sécu. Mais l’essentiel est qu’une mobilisation a montré que l’on peut gagner, et cela a rompu avec la décennie précédente.

BERNADETTE GROISON 1995 reste une date importante, qui pose cependant des questions ambivalentes. Il a montré qu’ensemble, on est plus fort, mais aussi qu’il ne suffit pas de s’opposer à des réformes régressives pour changer le cours des choses. Il faut que le mouvement syndical construise lui-même des propositions. Les salariés s’interrogent aujourd’hui sur le moyen de faire aboutir leurs aspirations. Les cadres collectifs et nos modalités d’action sont-ils encore pertinents et crédibles ? C’est à ce type de questions que le mouvement syndical doit répondre dans le prolongement de 1995, 2003 et 2010, pour faire le syndicalisme qu’attendent les salariés d’aujourd’hui.

PIERRE-YVES CHANU Il me semble avec le recul que le succès de 1995 nous a fait sous-estimer l’impact négatif de 1993, c’est-à-dire de la première réforme de Balladur extrêmement structurante qui remettait en cause les paramètres de calcul de la retraite du secteur privé. Cela a créé un fossé qui n’a pas été gênant en 1995, mais qui le sera très fortement en 2003. Dès cette époque, nous nous sommes trouvés en difficulté pour expliquer ce qui, pourtant, était vrai et le demeure, à savoir que les salariés du public ne sont pas des privilégiés par rapport à ceux du privé. Résultat, en 2003, il y a eu des reculs pour tout le monde. Il faut ensuite mesurer l’ampleur de la crise systémique qui a éclaté avec la crise financière de 2008. Cette question de la crise systémique et, par conséquent, des réponses à lui apporter, constitue pour les syndicalistes un défi absolument fondamental.

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