Une interview de Karel Yon sur la crise dans FO

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Karel Yon, chargé de recherche à l’université de Lille et au CNRS, spécialiste du syndicalisme, a été interviewé dans l’Humanité du mardi 6 novembre à propos de la crise de Force ouvrière. « Les syndicats sont en panne de stratégie » estime-t-il.

 

Karel Yon « Le futur leader de FO devra manœuvrer avec précaution  »

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Mardi, 6 Novembre, 2018

 Syndicat. Tandis que le dépôt des candidatures à la succession de Pascal Pavageau, le secrétaire général démissionnaire de FO, est clos aujourd’hui, le sociologue Karel Yon, spécialiste du syndicalisme, analyse la crise que traverse l’organisation.

Comment expliquez-vous la démission express de Pascal Pavageau, à la suite de la parution dans la presse du fichage des cadres de Force ouvrière ?

karel Yon Si Pascal Pavageau a été élu avec une écrasante majorité en étant le seul candidat au poste de secrétaire général, son élection s’est faite dans un contexte agité, à l’issue d’un congrès très conflictuel. On pouvait donc s’attendre à des rebondissements. C’est une réplique de ce congrès qui a laissé des traces et qui lui-même faisait suite aux remous occasionnés par le positionnement de Jean-Claude Mailly (le prédécesseur de Pascal Pavageau à la tête de Force ouvrière – NDLR) à la fin de son mandat. La volonté de Pascal ­Pavageau de mener un audit financier interne de la confédération a aussi produit un effet. Sur ce point, on peut supposer que certains n’avaient pas intérêt à ce que la transparence la plus totale soit faite. Enfin, le souvenir de la crise de direction traversée par la CGT en 2014 et qui lui a fait perdre quelques plumes lors des élections dans la fonction publique a sans doute convaincu la commission exécutive de Force ouvrière de trouver une solution rapide. C’est ce qui a conduit à cette alliance des réformistes et des trotskistes poussant Pascal Pavageau à la démission.

Lors du congrès d’avril, FO s’est donné une ligne plus radicale et a montré une volonté de se rapprocher de la CGT. N’y a-t-il pas un risque de voir cette ligne s’infléchir, alors qu’une intersyndicale se noue avec la CGT et que des négociations importantes sur les retraites, l’assurance-chômage ont lieu ?

Karel Yon Je ne le crois pas. Tout simplement parce que au dernier congrès, il n’y a pas eu de revirement, mais plutôt un redressement de la barre par rapport à Jean-Claude Mailly. Ce dernier avait poursuivi la ligne de son prédécesseur, Marc Blondel, qui était déjà sur une ligne plus contestataire, très critique à l’égard de la CFDT et soucieux de créer des convergences avec la CGT. C’est uniquement dans la dernière séquence, celle de 2017, que Jean-Claude Mailly a eu cette inflexion vers une ligne plus conciliante avec le gouvernement, après un constat d’échec de la mobilisation contre la loi travail. S’il est vrai que Pascal Pavageau avait réussi à réaffirmer assez clairement une ligne de confrontation ouverte avec le pouvoir politique, associée à une volonté d’aller plus loin dans le renouvellement de la confédération, celui qui lui succédera devra, pour maintenir l’orientation de l’organisation, manœuvrer avec beaucoup plus de précaution, afin d’être une sorte de point intermédiaire de toutes les composantes.

L’équilibre est-il toujours possible ?

Karel Yon Force ouvrière est le produit d’une histoire, d’une scission de la CGT en 1947-1948, emmenée par des adhérents socialistes mais aussi anarchistes, pour échapper à l’emprise croissante du PCF dans la CGT. Mais cette organisation a eu plusieurs vies. Proche du Parti socialiste, ou plus exactement de la SFIO, dans les années 1950, elle s’est ensuite rapprochée du pouvoir gaulliste dans les années 1960-1970, en même temps que s’y réfugiaient des trotskistes fuyant la CGT. Si bien que, d’une fédération à l’autre, les orientations sont très différentes. Mais c’est une organisation qui a toujours réussi à tenir avec tous ses courants. C’est même ce caractère pluriel et composite qui fonde la raison d’être de FO aux yeux de ses militants.

N’y a-t-il pas un risque de scission, notamment de la part des réformistes qui sont actuellement mis en minorité ?

Karel Yon La seule scission significative qui a eu lieu à Force ouvrière était celle du secrétaire général de l’union départementale de Paris, Jacques Mairé, suivi par quelques syndicats de la même obédience réformiste. Suite au mouvement de 1995, ils ont quitté FO en 1998 pour rejoindre l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa). Or, cette scission avait emmené très peu de monde, peut-être quelques milliers d’adhérents. C’est qu’on réfléchit à deux fois avant de quitter une organisation qui est représentative dans plus de 90 % du secteur privé et qui pèse lourd dans la fonction publique, qui a des moyens… Force ouvrière est certes derrière la CGT et la CFDT, mais elle est loin devant toutes les autres organisations. C’est pourquoi je pense que cette confédération aura les épaules pour surmonter une crise comme celle-là.

Ces crises de direction ne sont-elles pas le signe d’organisations syndicales en grande difficulté ?

Karel Yon Elles sont le symptôme d’une situation critique plus large. Le mouvement syndical se retrouve en panne de stratégie, car les lignes des uns et des autres touchent à leurs limites. Ceux qui se disent réformistes sont confrontés à un néolibéralisme de plus en plus agressif, qui n’hésite plus à se passer des syndicats. Quant à la ligne plus contestataire et qui met l’accent sur la mobilisation collective des salariés, elle a essuyé de nombreux échecs. Les syndicats sont dans un cul-de-sac. La puissance des syndicats, leur capacité à améliorer la condition des salariés a été maximale quand leur action était à la fois économique et politique, soit qu’ils représentaient une menace politique, soit qu’ils disposaient de relais politiques solides dans les partis. Ces deux aspects ont aujourd’hui disparu et les syndicats – FO est le parfait exemple de ce point de vue – considèrent leur rapport au monde politique comme un tabou.

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