Une rubrique « Le bal des mots dits » dans la NVO

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La NVO ouvre ses colonnes à une tribune mensuelle sur le langage dans le monde du travail. Intitulée « Le bal des mots dits», elle est écrite à plusieurs mains, selon des styles propres à chacun, par un collectif de chercheurs et de syndicalistes CGT, le Groupe Langage, dans le cadre d’une réflexion sur le travail engagée depuis 2008 par la direction de la CGT.

 

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Des travailleurs aux salariés

Cette rubrique s’intéresse aux évolutions du langage opérées par le management ou par le discours public. Elle n’interdit pas de s’intéresser au vocabulaire du syndicalisme lui-même. On peut à ce titre s’interroger sur le glissement qui a vu la référence aux « salariés» se substituer progressivement à la référence aux « travailleurs » dans la désignation des groupes supports de l’action syndicale. Le mouvement est d’autant plus notable qu’il affecte le discours de toutes les organisations syndicales au même moment : le mitan des années 1980 si l’on se réfère aux spécialistes de la lexicométrie qui l’ont étudié 1. À quoi attribuer cette évolution? Dans le discours syndical lui-même, il est question d’élargissement: « travailleurs» est associé à « travailleurs manuels», voire à ouvrier ; il connote avec le masculin même s’il existe une lexie « travailleuses». Tenir compte de l’élargissement du salariat, employés, cadres, de la féminisation du monde du travail, etc., supposait une désignation plus large. Le terme salariat englobe tout cela mais, du coup, il ne signale plus la place de l’individu dans les rapports sociaux (le fait de devoir travailler pour subsister), il renvoie à l’institution, au statut salarial.

Le passage de «travailleurs» à «salariés» a pu être perçu également comme une distance avec l’idéal émancipateur du mouvement ouvrier: « travailleurs» est associé à « luttes», à la lutte des classes (l’Association internationale des travailleurs, 1864). Le terme « salarié» est déchargé de cet héritage. La période du glissement (la moitié des années 1980) est aussi celle d’une baisse de la conflictualité avec un primat des luttes défensives; c’est aussi une période d’abaissement des perspectives anticapitalistes. Serait-ce alors le signe d’une réduction des ambitions du syndicalisme? Pas forcément.

D’un côté, le terme « salarié» ne répond plus complètement au champ du travail : le travail indépendant (ou faussement tel) mais aussi le travail exercé en milieu associatif, le travail des étudiants, des stagiaires, tout cela devrait pouvoir être mieux enrôlé (et désigné) dans l’action syndicale. Le retour en force de la question du travail plaiderait également pour un retour à la référence « travailleurs/euses ». En revanche, le salariat peut aussi être défini comme projet car il ne désigne pas seulement un rapport de subordination, il est aussi synonyme de droits (retraite, maladie, etc.), de droits à étendre encore à travers la sécurité sociale profession- nelle ou le nouveau statut du travail salarié. Un moyen, en somme, de s’émanciper du rapport de domination.

 

  1. a.m. Hetzel, J. Lefèvre, r. mouriaux,
  2. Tournier, Le syndicalisme à mots découverts – Dictionnaire des fréquences, Paris, éditions syllepse, 1998.

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