Le troisième numéro des Utopiques (revue de l’Union syndicale Solidaires) est sorti

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La revue Les Utopiques ou Cahier de réflexions de l’Union syndicale Solidaires en est à son troisième numéro (quatre par an). Toujours aussi agréable à lire, aussi varié, aussi bien illustré. Quelques commentaires ci-dessous au fil des articles.

 

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Abonnement : 2016_-_9_-_22_-_bulletin_abo_utopiques

Légèrement retardé pour cause de mouvement social, le numéro 3 de nos Cahiers de réflexions « Les utopiques » vient de paraître : il sera envoyé à tous les abonné-es la semaine prochaine. En voici le sommaire ci-dessous et un aperçu en pièce jointe.

  • Les Fronts populaires rappellent que ce sont les luttes syndicales, le mouvement social, les grèves et occupations d’entreprise qui ont permis les acquis sociaux. La question de l’autonomie syndicale vis-à-vis des organisations politiques et du gouvernement est au coeur du sujet.
  • Nous verrons aussi que 80 ans après les congés payés, le désir de vacances et de voyages reste intact.
  • La grève dans le secteur ferroviaire en 1986 marquées par d’importantes avancées en matière d’auto-organisation est un trait d’union avec le mouvement des cheminots et cheminotes en 2016 : ou comment s’enrichir de l’expérience collective pour mieux comprendre et agir aujourd’hui… et demain.
  • Le temps de travail, marqueur du rapport de force entre capital et travail, est une revendication historique du mouvement ouvrier, toujours d’actualité.
  • Mise à l’épreuve de l’égalité entre femmes et hommes, la protection sociale montre nombre de difficultés ; certes, le constat est valable pour bien d’autres sujets : raison de plus pour ne pas s’en satisfaire !
  • Toujours à propos de la protection sociale, il est nécessaire de montrer l’utilisation des complémentaires santé comme chevaux de Troie contre l’assurance maladie.
  • Notre syndicalisme est ouvert à l’ensemble des composantes du mouvement social. Droit Au Logement aborde à la fois, les luttes du logement en France, le réseau européen contre le Marché international de la promotion immobilière (MIPIM), la question stratégique face au droit de propriété foncière urbaine en France et enfin la question foncière en Afrique.
  • Progresser, avancer, suppose d’analyser notre réalité. L’Union syndicale Solidaires : une expérimentation sociale ?

L’équipe éditoriale s’attèle dès maintenant à la préparation du prochain numéro dont la sortie est prévue en décembre. Au sommaire, encore très prévisionnel, de cette prochaine livraison, nous prévoyons des articles sur les sujets suivants : unité syndicale (aspects historiques et actuels), ZAD et syndicalisme, neurosexisme l’imposture sociale du programme du FN, l’offensive réactionnaire sur école et actualité de l’éducation nouvelle autour du cinquantenaire de la disparition Freinet, santé et conditions de travail, construction d’UL et UD Solidaires et dynamiques interprofessionnelles…

L’équipe éditoriale.

 

Notre commentaire (par jean-Claude Mamet)

 

Pile dans l’actualité !  Ce numéro commence par une histoire très intéressante de l’exigence de réduction du temps de travail, notée comme un « marqueur du rapport des forces entre capital et travail », et écrite par Bernard Gibert, de Sud Education Haute Normandie.

La liberté d’exploiter sans limite de temps

L’auteur remonte très loin en arrière, et notamment sur les conceptions issues de la Révolution française : la forme du « contrat » et l’égalité juridique des contractants, le ravalement du travail à une « marchandise ». Les décrets d’Allarde (1791) explicitent la fameuse « liberté » d’embaucher et celle d’accepter « librement » de l’être, contre toute entrave, ce qui débouche sur l’inutilité de toute législation en la matière, puisque les contractants sont maîtres de leur décision en apparence. Le patron fixe donc tout à sa guise, et d’abord la durée du travail sans limite (15 heures, 17 heures…).

Dès lors la lutte autour du temps au travail devient un des moteurs de naissance du mouvement ouvrier et de la législation sociale : on commence par le repos dominical (l’Eglise y pousse pour ses propres raisons), le travail des enfants, les médecins qui voient la santé se dégrader, et en craignent les effets économiques. On s’inquiète aussi pour les armées qui ont besoin de bonne « chair à canon », et pas de jeunes maladifs. On assiste aussi à la naissance du philanthropisme patronal qui a besoin de fixer sa main d’œuvre par efficacité, et de faire des compromis dans certaines branches. Mais les concentrations d’ouvriers-ères leur donnent de la puissance collective et les mouvements d’auto-organisation (le chartisme anglais avec le bill –loi- de 10 heures pour les femmes et les enfants). Les révoltes et les révolutions éclatent, notamment celle de 1848, sous l’exigence de la réglementation (10 heures par jour), mais aussi du « droit au travail » (c’est-à-dire « le communisme » menacera à la chambre des députés Alexis de Tocqueville !). Après 1948, l’Empire revient très en arrière, puis fait d’autres concessions. L’Association internationale des travailleurs (AIT) fait campagne pour la journée de 8 heures à partir de 1866, mais celle-ci ne sera légalisée qu’en 1919, sous la peur d’une révolution qui pourrait imiter celle de Russie. Le Front populaire accorde les 40 heures et les congés payés (ce numéro revient d’ailleurs sur 1936 en republiant des extraits du livre de Jacques Kergoat : La France du Front populaire, la Découverte, 2006).

Après 1936 : « remettre la France au travail »

Mais dès 1938, tout s’effrite à nouveau : le patronat veut sa revanche sur 1936 et dicte sa politique aux gouvernements, notamment à Daladier qui bien sûr estime qu’il faut « remettre la France au travail » comme nous l’entendons depuis tant d’années (décrets qui cassent les 40h, licenciements massifs, brutalités antisyndicales, jusqu’à la débâcle de Vichy). Et en 1946, malgré une loi qui ré-officialise les 40h, la durée hebdomadaire réelle les dépasse largement, jusqu’à 50 heures en 1950. Mais les ouvriers de Renault obtiennent la troisième semaine de congés par la lutte en 1955, que l’ordre public social généralise à tout le pays, etc.

On connait mieux la suite, l’effet de mai 1968 sur le retour effectif aux 40h, les 39 heures de Mitterrand, mais accompagnées du début des dérogations au Code du travail, les lois Aubry sur les 35 heures avec encore plus de dérogations, l’annualisation, la modulation, les forfaits, etc. Et en 2007, le « travailler plus pour gagner plus ».

En conclusion, l’article vise à « renouer avec les utopies du XIXème siècle », avec la triple exigence du « droit au repos » (contre le retour de l’asservissement), la lutte contre le chômage, et aussi la réhabilitation d’un temps de travail fortement réduit (l’article évoque le livre : Travailler deux heures par jour, éditions du Seuil, 1977) pour conquérir les moyens de l’émancipation. Mais il serait sans doute nécessaire de détailler un peu plus une logique revendicative plus détaillée à ce sujet, puisque la réduction du temps de travail revient dans le débat public (appel lancé par Alternatives économiques, proposition CGT sur 32 heures), mais aussi accompagnée d’un autre débat encore plus prégnant sur le « revenu universel » et les prétendus auto-entrepreneurs, que l’article évoque à peine.

Le cheval de Trois des mutuelles dans la Sécu

Dans la foulée de cet article, une bonne critique de la Commission protection sociale de Solidaires à propos des « complémentaires santé, cheval de Troie des attaques contre l’assurance-maladie ». Là aussi l’article fait un retour historique sur le Conseil national de la résistance (CNR- 1944-46), et son « plan complet de sécurité sociale », en direction de « tous les citoyens ». Le CNR a donc de ce fait une portée « universelle » et pas seulement corporatiste, comme une scie libérale nous le rappelle constamment pour introduire des éléments de fiscalité dans le financement de certains droits qui apparaissent faussement comme plus « universels » que d’autres (allocations familiales, chômeurs ayant épuisé leurs droits d’allocations, et aussi la maladie, handicap « universel » s’il en est).  La Commission fait état du débat qui existe dans Solidaires sur le financement sans s’y attarder (débat présent au congrès de Dunkerque de Solidaires en 2014). Le but de l’article est surtout de faire une critique en règle de ce qui a été vendu par le gouvernement comme un « progrès », à savoir les complémentaires santé obligatoires introduites par la loi dite de « sécurisation de l’emploi » de juin 2013. Ces complémentaires bouchent les trous d’une sécurité sociale qui certes continue à rembourser en moyenne à 75%, mais avec des inégalités de plus en plus fortes (55% pour les soins courants) et le recours aux assurances et mutuelles qui en découle, pour ceux qui peuvent payer bien sûr. Au nom de l’accès au remboursement pour tous (rôle qui devrait être celui de la sécurité sociale en atteignant le 100% universel), le gouvernement tente de nous vendre comme un progrès les assurances et mutuelles pour tous, lesquelles n’ont pas toutes les mêmes offres de remboursement (il suffit d’écouter les rengaines publicitaires qui polluent les ondes sur ce nouveau marché), ce que l’article démontre très bien. Dans la foulée, Christiane Marty, de la fondation Copernic, décrit les inégalités femmes/hommes, dans toutes les branches de la protection sociale, et notamment sur les retraites. Elle termine sur l’exigence de « droits propres » et « universels » et non de droits « dérivés » qui pérennisent les « rôles sexués » dans la famille, la société, l’emploi.

Le dossier central du numéro porte sur le logement, introduit par Jean-Baptiste Eyraud de Droit au logement (DAL).  Il comporte un éclairage original, mais peut-être un peu trop général, sur l’Afrique et ses villes encore dominées par « l’urbanisme colonial » et où l’aménagement urbain « est un sport de combat ».

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L’analyse de Solidaires comme mouvement d’ « expérimentation sociale »

Il faut s’attarder sur cet article de Jean-Michel Denis, sociologue (université de Paris Est Marne la Vallée) qui suit en détail l’évolution de l’Union syndicale Solidaires depuis 1998, avec la politiste Sophie Béroud (Université Lyon 3). Cet article est tiré d’un ouvrage plus général et collectif (Crises, La transformation sociale par l’innovation sociale, presses de l’Université du Québec).  Disons-le : il est d’un abord un peu difficile, peut-être par manque d’exemples étayant la démonstration (il faudrait sans doute lire l’ouvrage complet). Son approche vise à montrer en quoi Solidaires est une forme d’innovation dans la construction d’un outil, ce qui est décrit plus théoriquement comme une forme « d’expérimentation sociale», « alternative aux formes sociales existantes », et notamment les confédérations plus traditionnelles. L’auteur explique bien pourquoi ce concept d’expérimentation est cependant « imprécis ». Car il peut par exemple renvoyer à l’idée d’expériences pensées à l’avance, ce qui n’est pas le cas de Solidaires. L’Union Solidaires est en quelques sorte forcée à l’expérimentation, parce qu’elle a subi des exclusions pour certains syndicats SUD (pas tous), parce qu’elle doit conquérir sa légitimité en situation fréquente d’adversité (attaques au tribunal, stigmatisation du nouvel intrus dans l’univers habituel des organisations reconnues), et parce qu’elle réunit des structures dont l’histoire est très variée : les anciens syndicats autonomes du Groupe des Dix n’ont pas la même culture que les nouveaux SUD, par exemple. La force représentative aussi est variée : certains syndicats très puissants, comme l’ex-SNUI aux impôts (devenu SUD finances publiques), et d’autres très petits.  Jean-Michel Denis montre ainsi que Solidaires, quasiment pour tout ce que l’Union entreprend, est contraint d’innover, de « passer des épreuves », par exemple dans l’expertise reconnue acquise par Thierry Renard (SUD PTT) en matière de droit du travail (il est même devenu avocat !). Mais Solidaires est aussi souvent obligé de « bricoler », d’inventer des réponses mal assurées, « le système D », explique un militant.

Cette expérimentation nécessaire a des conséquences sur les règles d’organisation. Elle pousse à un fédéralisme puissant : chaque syndicat est à la fois maître chez lui et en même temps contraint de participer réellement à la construction commune interprofessionnelle s’il veut en bénéficier. C’est aussi la règle du consensus : un syndicat, une voix, avec la possibilité de veto. Mais beaucoup à Solidaires m’ont déjà expliqué que la règle du veto n’est pas aussi bloquante qu’elle n’en a l’air. On pourrait la comparer avec les règles de la FSU (majorité qualifiée des deux tiers pour une décision applicable) qui sont jugées paralysantes par certains dans cette fédération (débat sur ce point au congrès de février 2016 de la FSU). L’auteur de ces lignes expérimente aussi dans le versant directement « politique » d’un mouvement politique nouveau (mais a-t-on le droit de comparer ?) des innovations organisationnelles basées sur le consensus, et le bricolage, précisément parce que la variété des composantes fondatrices exclut le système de la décision à 51% (sous peine d’éclatement) : ce qui nous vaut aussi semble-t-il une certaine ironie condescendante des « grands partis ».

Comme le dit Catherine (SNUI-impôts), citée dans l’article : « Solidaires, c’est un pari. C’est à la fois quelque peu démesuré et passionnant de vouloir faire se rencontrer et surtout unir des groupes, des structures, des individus aux histoires, traditions et cultures complètement différentes ».

Cela dit, le concept d’expérimentation a aussi ses limites si on fait trop de Solidaires un prototype totalement original. Jean-Michel Denis le signale lui-même : « Les solutions [adoptées] ont déjà été mises en œuvre partiellement ou en totalité dans le passé ». C’est donc en partie par démarcation aux « autres » que Solidaires se vit comme « neuf » : « un discours que l’organisation tient sur elle-même ». On peut en effet citer beaucoup de situations semblables ailleurs qu’à Solidaires. Le consensus existe depuis très longtemps dans le courant Ecole Emancipée de la FSU. En négatif, l’institutionnalisation (par la représentativité électorale) n’épargne pas Solidaires non plus, car c’est une loi générale à laquelle nul ne peut échapper, même si on peut la maîtriser. Ni non plus, explique l’article,  des formes de « bureaucratisation » (et là il faut préciser :  il y a bureaucratie et bureaucratie ! voire à ce sujet un article de Karel Yon et Sophie Béroud dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, Syllepse, 2013). Parlons du « bricolage » : dans la CGT aussi, on bricole beaucoup, par exemple pour des unions locales de bassins industriels, des syndicats de site, des syndicats multiprofessions, etc.  Mais il est bien vrai qu’à la CGT, toute innovation est perçue comme suspecte, voire dangereuse (et c’est cela le danger pour la CGT !), alors qu’à Solidaires, on cultive l’inventivité. Comme le dit Jean-Michel Denis : « L’histoire du mouvement ouvrier regorge d’expériences en tout genre ». En 1986-89 : les coordinations (bizarrement presque disparues ou encore parfois recherchées, mais peu évidentes : cf l’ébauche de « coordination des luttes » dans ou à côté de Nuit Debout). Autre innovation : le mouvement des indignés, d’Espagne ou d’Occupy Wall Street. Mais l’auteur pose la question : ces expériences se font dans le cadre de luttes, donc dans le mouvement social lui-même. Peuvent-elles dès lors concerner le mouvement syndical en tant que tel, avec ses organisations « relativement stables et homogènes » ? Ce serait à coup sûr nécessaire, sous peine d’enlisement. Par exemple, osons une utopie (qui n’est pas dans l’article !) : faire converger Nuit Debout avec une forme stabilisée d’intersyndicale comme nous l’avons connue au printemps 2016 avec CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, UNL, FIDL. Un « pari » ? Un pari.

A la fin de ce numéro, deux grandes remémorations : celle de la grande grève des cheminots de 1986-97, que Les Utopiques est sans doute la seule revue à « fêter », avec ses deux « coordinations » (certes très différentes) d’agents de conduite ou à vocation plus interprofessionnelle, avec à cette époque le poids de la CFDT cheminote, dont une partie formera SUD Rail en 1996 (d’autres iront à la CGT après 2003). Cette grève est décrite comme « le plus long mouvement national dans les chemins de fer français » (18 décembre 1986, 14 janvier 1987). Les tracts syndicaux de la CFDT de l’époque montre en effet…une autre époque. On le voit bien avec le bilan de la grève très éclatée des cheminots de mai-juin 2016, insérée dans le mouvement loi Travail, article qui suit juste après. Deuxième hommage :  juin 1936. Plusieurs bonds dans l’histoire au total.

Jean-Claude Mamet

 

 

 

 

 

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