Les jeunes, le travail et l’engagement

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Une journée d’étude a eu lieu le jeudi 20 septembre 2018 à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES)- institut qui travaille en  lien avec le syndicalisme- à propos du rapport des jeunes au travail, à l’engagement, et notamment l’engagement syndical. Très instructif.

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La journée d’étude était animée par des (jeunes) chercheurs-euses présentant le résultat de travaux encore inachevés mais très stimulants. Après une introduction générale, la journée s’est déroulée en deux moments différents. D’abord une restitution d’enquêtes auprès de jeunes exprimant un rapport au travail apparemment très différent (critique et engagé en même temps) de celui qu’ont pu connaître les générations précédentes. Et ensuite des enquêtes décrivant des expériences concrètes de comportements « jeunes » vis-à-vis du syndicalisme, dans des entreprises ou secteurs professionnels plus classiques (usines, services, bâtiment…).  Je n’ai pas pu assister à la table ronde finale entre syndicalistes invités (ASSO, de Solidaires) et associatifs (REACT).

(Prises de notes : Jean-Claude Mamet. Ces notes sont bien sûr de ma responsabilité).

L’introduction générale de la journée, après présentation de Marcus Kahmann pour l’IRES, a été faite par Karel Yon (CERAPS, Université de Lille, CNRS).  La journée d’étude prolonge des travaux engagés par l’IRES sur l’engagement syndical des jeunes, avec des croisements internationaux (USA, Europe).

Le constat d’une très faible syndicalisation des jeunes est connu : 5% pour les moins de 35 ans en France, pour un taux moyen de 11%. Est-ce le symptôme d’un « divorce » grave ? La question mérite d’être nuancée, et d’abord cernée de plus près. Est-ce que l’attitude envers l’engagement syndical est le reflet d’un véritable « habitus générationnel » ? Ou bien est-ce que des salarié-es jeunes en début de carrière sont « maintenus à distance » du syndicalisme par plusieurs barrières ? Il semble que la première hypothèse soit infirmée par les recherches. Les jugements sont « plutôt positifs » vis-à-vis du syndicalisme. Il y aurait ainsi une « distance sociale » plutôt que « morale » (comme souvent pour tous les salarié-es). Mais en même temps, les jeunes engagés sont « critiques » envers le syndicalisme. Il s’agirait donc d’une critique « interne », plutôt qu’une distance « externe ».

Les enquêtes qualitatives montrent trois figures possibles des attitudes des jeunes. La première résulte d’un « héritage de socialisation militante » (par exemple familial). La deuxième rend compte d’une expérience vécue sur le lieu de travail, par exemple un conflit, ou une déception. La troisième décrit des jeunes ayant été engagés dans d’autres mouvements (associations, altermondialisme…). Mais cet éclairage différentié reste à approfondir, d’où cette journée d’étude.

Il y a une grande diversité d’approche selon les définitions sociologiques employées : une définition « statutaire » de la situation de travail,  ou une « expérience transitoire » entre deux situations (de l’école à l’emploi)?

Selon l’approche « statutaire », on décrit une « identité de jeune » par opposition à celle d’ « adulte » (voir « vieux » dans le langage courant des jeunes). Cette approche constitue un « enjeu de lutte », une « relation de pouvoir » (Bourdieu), une combinaison ou une tension entre des « statuts » qui s’opposent. Selon l’approche « transitoire », on peut décrire un passage entre l’école (la formation) et l’emploi, ou encore le passage de sa famille d’origine à la sienne propre (fonder une famille). Chaque situation stabilisée possède ses propres codes de sociabilité. L’âge de l’emploi stable tend à augmenter, passant à 28 ans aujourd’hui.

En conclusion, il conviendrait d’avoir une approche « contextualisée » et non pas d’essentialiser des « attributs » spécifiques aux jeunes en général. La jeunesse a une « dimension processuelle ». Les choses bougent tout le temps en quelque sorte.

Premier moment  : le rapport des jeunes à leur travail.

Il s’agit bien sûr d’un échantillon sur des situations bien ciblées.  D’autres observations seraient sans doute nécessaires.

  • Diane Rodet (CMW, Université Lumière Lyon 2) décrit des jeunes en situation qualifiée de « production engagée », dans deux contextes : l’économie sociale et solidaire, et une entreprise ou « ruche » de distribution alimentaire de qualité. La moyenne d’âge est plutôt la trentaine, avec des statuts d’emploi divers : micro-entrepreneurs, emplois aidés, etc. Si certains-es de ces jeunes auraient souhaité des statuts d’emplois plus « classiques », leur choix correspond aussi à une « forme d’engagement ». Certains ont même « bifurqué » parce qu’ils « ne se sentaient pas bien » dans leur ancien emploi, parfois jugé « peu éthique ». Le point commun est donc de « trouver du sens », ou « sa voie », d’apprécier un « lien social », la « défense d’une cause ». Certain-es admettent être « engagé-es », mais pas « militant-es », notion connotée négativement. Le cadre salarial classique est donc critiqué, voire rejeté : on refuse « la hiérarchie », ou « être un numéro ». On cherche « l’autonomie ». Mais le soutien familial matériel dans ce type d’emploi peut s’avérer nécessaire, à cause d’une certaine précarité.
  • Alexandra Bidet (CMH, CNRS) et Carole Gayet-Viaud (CESDIP), ont enquêté sur l’expérience Nuit Debout à Paris. 511 questionnaires ont été remplis et 30 entretiens individuels effectués. Moyenne d’âge 30 ans. Très peu de lycéens ou de mineurs. 2/3 masculin. La majorité ont fait des études supérieures longues (67%), 38% sont des cadres, mais 20% sont chômeurs (soit 2 fois plus que le taux national) et 16% sont ouvriers (soit 3 fois le taux parisien).

Les attentes exprimées sur le travail à Nuit Debout font état d’une « critique du monde du travail parental » (et bien sûr de la loi Travail), d’une « recherche de sens », de « liberté », quitte à « prendre des risques ».  Les chercheuses observent une sorte de « clivage entre le travail et l’attente citoyenne ». La « figure du citoyen engagé prime sur celle du travailleur en lutte ». Sur le plan des codes militants, les regards sont « critiques envers les manifestations classiques, à la papa ». Nuit Debout « cultive l’esprit public », même « sans objet final » clairement énoncé. Mais plusieurs attentes se sont croisées dans Nuit Debout, formant ainsi une « hétérogénéité », par exemple avec l’attente de la « convergence des luttes ».

  • Chloé Lebas (CERAPS, Université de Lille) a enquêté sur les livreurs à vélo.  Elle décèle un rapport « ambivalent au statut d’auto-entrepreneur » : d’un côté une adhésion au discours sur la « liberté », « l’absence de contrainte horaire », « l’initiative ». Mais de l’autre côté (par exemple pour des personnes venant d’Afrique et encore en situation d’études) surgit aussi une certaine « honte » vis-à-vis de la famille. On refuse la « subordination », on critique les « cotisations et charges », mais on s’aperçoit vite que le donneur d’ordre numérique fait beaucoup d’argent. Ce qui déclenche une conflictualité pouvant être « individuelle » et cachée (refus de commandes éloignées, se débrouiller pour faire du chiffre, par exemple en voiture !) ou collective : boycott de restaurants jugés « agressifs », actions « zéro commande » livrée, etc.  Deux types de livreurs : certains se vivent comme de vrais « professionnels » (et critiquent les concurrents du type Uber-Eats, de qualité moindre) et d’autres ont une conception « utilitariste » de leur activité, vécue comme très transitoire.

 

Deuxième moment : les ressorts de la mobilisation syndicale.

  • Juan Sébastian Carbonell (CMH, ENS) livre une étude sur de jeunes ouvriers (turcs) dans une usine de sous-traitance automobile (500 salariés). Il s’agit de la création d’une section syndicale CGT en 2006, puis d’une grève d’une semaine en 2008, suivie d’une répression féroce et même du démantèlement du syndicat.  La gestion patronale comporte d’un côté une gestion assez « libre » du temps sur des machines, et de l’autre une « discipline » et une surveillance utilisant « l’humiliation » et le « dénigrement » permanents, surtout face à une contestation syndicale. La CGT remporte d’emblée un succès après sa création avec 25% des voix et 30 adhésions. Une grève se déclenche en 2008 sur les salaires, suivie d’une répression violente (police) et d’une « trahison » par d’autres syndicats. Mais qui sont les syndiqués CGT ? Ce sont des « jeunes en révolte », avec une ascendance familiale et culturelle turque (forte dans la région, notamment avec des associations), et dont le lien avec le secrétaire turc du syndicat est également très fort. Pourtant ce secrétaire prend lui-même ses distances avec l’aspect spontané et radical de la révolte des jeunes qualifiés de « rebelles », voire pire. L’auteur dégage sur cet exemple une conclusion sur l’existence de « deux types » de syndicalisation qui semblent d’opposer : un syndicalisme de « défense ponctuelle » (révolte) et un autre visant une construction dans le « long terme ». Il peut y avoir ainsi un groupement syndical autour de « jeunes racialisés » et très liés entre eux dans des habitats HLM (et des liens culturels) et des salariés plus âgés d’origine rurale, ce qui peut déboucher sur des concurrences syndicales. Dans la situation observée, cela conduit après la répression du conflit à « l’impossibilité de la reproduction militante », la syndicalisation initiale étant le résultat d’un « rapport instrumental » à la CGT, avec des critères de « racialisation » qui finissent par « enfermer» le groupe.
  • Enfin Camille Trémeau (CENS, Université de Nantes) observe de jeunes salarié-es et leur rapport au syndicalisme dans des situations très diverses : coiffure, bâtiment, informatique, et dans les audiences prudhommales à Nanterre. La question posée est de savoir si les jeunes transforment « les rapports de force en rapport de droit », et surtout si « les statuts d’emploi » éloignent ou non les jeunes de l’engagement, par une sorte de contrainte objective. Ainsi dans des salons de coiffure, petits établissements franchisés avec beaucoup d’intérim et CDD, la présence syndicale est très peu visible. Les IRP sont inexistantes, voire inconnues (sauf de vagues souvenirs issus de la formation en CFA). Dans le secteur du bâtiment, les situations sont plus contrastées. Certains jeunes peuvent connaître la fonction ou l’existence des représentants IRP, mais estiment dans un premier temps que cela « ne sert à rien ». Ce qui fonctionne, c’est « la relation directe » entre patron et ouvriers. L’employeur peut même être perçu comme « un pote », par exemple dans le métier de charpentier. Chez les informaticiens des Société de services en ingénierie informatique (SSII), les jeunes savent ce que sont les IRP, car ils l’ont appris dans leurs études. Mais le contexte d’emploi est une « culture de la compétition » effrénée, où l’on rencontre le DRH en « direct », en entretien individuel.  D’autre part, il y a beaucoup de situations d’éloignements, d’envois en « mission » sur d’autres entreprises et loin de l’entreprise de recrutement. Le résultat est une sorte de distorsion entre une opinion personnelle qui peut parfois être positive sur les IRP et le syndicalisme, voire même les « grandes luttes sociales » en général, et une impossibilité de raccorder cette opinion avec ce qui est vécu professionnellement. Autrement dit d’une manière générale, les situations concrètes d’emploi éloignent du syndicalisme ou ne facilitent pas les choses, sans qu’il y ait rejet à priori : « ne pas être concerné ne signifie pas indifférence ». On peut même passer du stade où l’on est d’abord convaincu de « la supériorité de ses propres forces » pour résoudre les problèmes avec son DRH, à un autre stade où « on a envie d’être délégué » après bilan des limites des rapports inter-individuels.

 

 

 

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