Flora Tristan et ce qu’apporte le combat féministe au syndicalisme

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Cet article d’Eléni Varikas à propos de Flora Tristan (et son livre de 1843: L’union ouvrière) fait partie du recueil « Toutes à y gagner » sur les 20 ans d’intersyndicales femmes. Il explicite clairement l’apport féministe au combat syndical.

Eléni Varikas est professeure des universités, sciences politiques, Université Paris 8 – Saint-Denis

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

  • Télécharger l’article complet sur Flora TristanFlora Tristan et l’Union ouvrière :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2017/04/10/flora-tristan-et-lunion-ouvriere/ 

Ci-dessous : portrait imagé de Flora Tristan dans : « Sur les traces de Flora Tristan » par Lionel Mesnard (2016)

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  • Extraits :

 

[…]

L’universel et le particulier

Une autre dimension de l’héritage précieux de Flora Tristan concerne plus directement l’universel et le particulier, une question que l’on ne peut pas rater quand on est une femme dans un syndicat ou dans n’importe quelle autre structure puisque, dès qu’on parle des revendications concernant les femmes, on se trouve automatiquement frappé du soupçon de particularisme. Dans le cas des femmes, ce soupçon de particularisme est visiblement ridicule puisqu’elles sont la moitié de l’humanité et puisqu’elles constituent encore aujourd’hui l’écrasante majorité des travailleurs les plus exploités et les plus précarisés. Mais la question de l’universel et du particulier n’est pas une question quantitative. Les hommes ont beau être majoritaires dans plusieurs syndicats, cela n’empêchent aucunement, bien au contraire, que, quand ils marginalisent ou ignorent les besoins et les demandes des femmes, ils mènent une politique fortement particulariste. Et, inversement, quand les travailleurs d’un pays mènent un combat pour l’égalité des droits d’une minorité, par exemple les travailleurs étrangers, ils et elles mènent un combat de portée universelle. La portée universelle d’une demande ou d’un combat dépend ainsi du droit et non de la force brute, pour reprendre la formule de Flora Tristan ; c’est-à-dire de la mesure dans laquelle le principe de justice au nom duquel le combat est mené est un principe généralisable et peut donc être valable pour l’ensemble des travailleurs mais aussi pour l’ensemble des citoyen·nes. Si on prend l’exemple de la revendication pour un salaire familial qui a traversé une partie du 19e siècle dans la plupart des pays industrialisés, c’est une demande particulariste précisément parce qu’elle ne peut pas être généralisable, valable pour l’ensemble des travailleurs. Or, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’Union ouvrière ne donne pas lieu à des commémorations et qu’elle a tendance à être oubliée dans l’héritage du mouvement ouvrier, la définition de ce qui est général et de ce qui est particulier, la question de savoir ce qui est prioritaire et ce qui ne l’est pas, qui est membre à part entière de la classe ouvrière et qui ne l’est pas, ces questions furent malgré tout historiquement décidées, non selon les critères ou principes de justice généralisables à tous, mais très souvent selon le rapport de force à l’intérieur même de la classe ouvrière. Ceci ne concerne pas que les femmes ; cela concerne en grande partie la distinction entre travailleurs productifs et non productifs, qualifiés ou non qualifiés, etc.

La structure du pouvoir qui en a résulté est une structure calquée sur les rapports de pouvoir qui traversent l’ensemble de la société et confronte les femmes et les féministes dans les syndicats, surtout celles qui sont prêtes à assumer des responsabilités, à un dilemme difficile à résoudre : soit être admises ou même parfois cooptées dans ces mêmes structures de pouvoir au risque d’être obligées d’agir selon sa logique ; soit fuir les responsabilités, quitte à n’avoir aucune prise sur la définition et l’orientation des luttes. Ce dilemme est très difficile à résoudre surtout individuellement. Mais son omniprésence indique à lui seul que la question de l’autodéfinition des besoins des femmes et leur inclusion dans les luttes syndicales est une question d’une très grande importance politique. Elle pose en elle-même la question de la démocratie. Il importe par conséquent de travailler avec d’autres femmes en comprenant que cette lutte est une lutte pour la démocratie ; une lutte qui au fond ne vise pas qu’à ajouter les revendications des femmes à d’autres revendications ; elle ne vise pas seulement à l’émancipation des femmes mais aussi à changer l’ensemble de la structure des luttes, le projet même dont est porteuse la lutte syndicale.

Eléni Varikas (1998)

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