Les jeunes et le syndicalisme: pas de défiance

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Voici une enquête sociologique qui remet en cause certaines idées reçues sur la prise de distance des jeunes avec le syndicalisme. C’est plutôt la précarité qui diminue la syndicalisation, pas le refus de s’organiser.

Lu dansactuEL-CE

« Le 1er journal en ligne dédié aux élus des comités d’entreprise« 

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« Les jeunes n’éprouvent pas de défiance à l’égard des syndicats »

Camille Dupuy, sociologue à l’université de Rouen, membre du laboratoire des dynamiques sociales contemporaines (Dysolab)
Les jeunes seraient-ils des individualistes rétifs à tout engagement dans un mandat syndical ou de représentation du personnel ? Pas du tout, répond la sociologue Camille Dupuy. Si les moins de 35 ans sont encore moins syndiqués que les autres salariés, c’est surtout parce qu’ils restent longtemps soumis à des statuts précaires. Interview.

Camille Dupuy est maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Rouen et membre du Dysolab, laboratoire des dynamiques sociales contemporaines. L’équipe de recherches dont elle fait partie a enquêté sur les jeunes et le syndicalisme aujourd’hui, et va bientôt publier ses conclusions au sein l’IRES (institut de recherches économiques et sociales). Ce travail va au rebours des idées reçues concernant le rapport des jeunes au monde syndical et à la représentation du personnel. Interview.

De quels chiffres disposez-vous s’agissant de la syndicalisation des jeunes ?

« Première observation tout d’abord : alors que la place des jeunes dans les organisations syndicales est un enjeu très fort, cette question n’a pas fait l’objet de nombreux travaux sociologiques. Les données dont nous disposons sont donc limitées. Je précise que nous avons fait le choix de parler de jeunes pour désigner les moins de 35 ans, sachant qu’en France le premier CDI n’arrive en moyenne qu’aux alentours de 27 ans. Chez les moins de 35 ans, donc, on compte 5% de jeunes travailleurs syndiqués alors que les moins de 25 ans n’en représentent que 2%, à comparer au taux moyen de syndicalisation qui est en France de 11%.

L’idée commune aujourd’hui, c’est que les jeunes sont individualistes, et qu’ils sont donc réticents à se syndiquer et à s’engager dans des mandats de représentant du personnel. Qu’en dites-vous à la lumière de votre recherche  ?

En effet; l’idée reçue consiste à dire que s’il y a peu jeunes syndiqués, c’est parce que les jeunes auraient un autre rapport aux travail que les générations plus âgées, et qu’ils se défiraient du syndicalisme. Nous avons testé cette hypothèse à partir des éléments de l’enquête REPONSE (*) mais aussi en conduisant des monographies (Ndlr : études de cas sur le terrain) auprès des confédérations syndicales, des fédérations mais aussi de collectifs syndicaux ou non dans les entreprises et les associations. La première leçon que nous en retirons, c’est qu’il n’y a pas de défiance des jeunes générations à l’égard du syndicalisme. La différence de taux de syndicalisation selon l’âge s’explique autrement, elle vient d’une différence de positionnement sur le marché du travail. Plus on est dans une situation de précarité, moins on se syndique. Plus on est en CDI, plus on a d’ancienneté, plus on se syndique. Il est d’ailleurs frappant que les différences observées pour l’ensemble des salariés (les femmes sont moins syndiquées que les hommes) sont encore plus accusées chez les jeunes. Autrement dit, prendre une carte syndicale ou un mandat de représentant du personnel, c’est un effet d’âge.

Un effet d’âge, que voulez-vous dire ?

Le choix de se syndiquer ou de devenir élu du personnel à tel ou tel moment est avant tout lié au cheminement du jeune sur le marché du travail. Contrairement aux idées reçues, les jeunes manifestent plutôt de la sympathie à l’égard des syndicats. Cette empathie s’explique simplement : lorsqu’ils sont en situation de précarité, les jeunes sont naturellement en phase avec les organisations syndicales qui dénoncent cette précarité et demandent de meilleures conditions pour ceux qui la subissent.

Le renouvellement est néanmoins un enjeu crucial pour les syndicats. Comment abordent-ils cette question ?

Toutes les organisations syndicales font le constat que leurs militants vieillissent et qu’ils doivent donc « faire monter des jeunes ». Mais l’idée qu’il faudrait mener des campagnes spécifiques pour attirer des jeunes n’est pas partagée par toutes les organisations. Par exemple, l’union syndicale Solidaires refuse de faire du « jeunisme » et n’est pas loin d’assimiler cela aux politiques d’emploi ciblées sur les jeunes, et elle ne veut pas d’un contrat jeune. D’autres, comme la CFDT et la CGT, connaissent aussi des résistance internes, certains militants ayant peur de voir les jeunes prendre leur place dans l’organisation. Cela n’empêche pas qu’il y ait dans ces deux confédérations une commission jeunes, ainsi que de véritables initiatives destinées à attirer les jeunes. Je pense au 1er mai des jeunes organisé par la CFDT, par exemple, ou aux campagnes d’information menées auprès des travailleurs saisonniers par la CGT.

Quel est l’objet de ces commissions jeunes ?

Faire monter les jeunes adhérents en responsabilité, les former, leur donner un parcours d’apprentissage du militantisme. Mais ces commissions disposent de peu de moyens.

Ces initiatives produisent-elles des résultats ?

C’est très difficile à dire, nous manquons de chiffres. Ce que l’on constate, c’est que les actions locales, comme les campagnes sur les emplois saisonniers ou précaires, paraissent les plus efficaces pour sensibiliser de jeunes travailleurs et leur faire connaître le syndicalisme. Ce que nous observons néanmoins, c’est que les jeunes qui ont fait partie d’une commission jeunes il y a dix ans sont restés dans le syndicalisme. Certains sont devenus permanents. La carrière syndicale d’un jeune désireux de s’engager peut aller très vite. Cette ascension rapide peut poser un problème de légitimité, aux yeux du jeune lui-même comme aux yeux de militants plus âgés, qui sont arrivés à leur position après un long parcours militant. Il y a du reste un effort syndical pour apporter aux jeunes adhérents une connaissance des valeurs et de l’histoire de leur organisation, afin de dépasser un engagement ponctuel.

Les jeunes qui prennent un mandat d’élu du personnel, syndiqués ou non, ont-ils le même parcours ?

Les jeunes qui sont élus la première fois le sont souvent comme délégué du personnel. Soit parce qu’ils se trouvent dans une petite entreprise, soit parce que c’est la trajectoire classique du début d’engagement dans des mandats représentatifs. Je distinguerai trois types de parcours. Un, vous avez les jeunes qui ont été socialisés précocement au syndicalisme, par l’intermédiaire de parents ou d’un syndicat étudiant par exemple : le taux de transfert très important des jeunes responsables de l’Unef à la CGT est à cet égard révélateur. Deux, vous avez des jeunes qui n’avaient pas de culture syndicale mais qui s’engagent dans un mandat à l’occasion d’un conflit du travail dans l’entreprise. C’est un engagement plus fragile, qui dépend d’abord de leur maintien dans l’emploi. L’étiquette syndicale n’est pas importante à leurs yeux, leur choix obéissant plutôt à la présence d’un syndicat dans l’entreprise ou aux relations nouées avec un militant. Trois, vous avez des jeunes, davantage diplômés, qui s’engagent pour changer l’action collective elle-même, dans un souci d’amélioration des conditions collectives des travailleurs, parfois en dépassant les frontières des entreprises. Ils sont à l’origine de structures originales comme « ReAct« , un collectif qui veut relier les initiatives citoyennes de différents pays pour contrebalancer la puissance des multinationales (**). On peut aussi citer l’initiative des livreurs à vélo qui ont pensé leur structure dans un cadre plus large qu’une seule entreprise.

Que vous paraissent réclamer les jeunes en terme de pratiques syndicales ou de représentation du personnel ?

J’observe que les collectifs un peu lâches finissent par évoluer vers une structure syndicale classique, car ils n’offrent pas un cadre efficace pour représenter et négocier. Donc je crois que les jeunes cherchent moins à modifier une structure syndicale qu’à faire évoluer les pratiques, avec davantage d’écoute, davantage d’autonomie, davantage d’utilisation des réseaux sociaux.

Comment favoriser la syndicalisation des jeunes ?

Peut-être faudrait-il mener une grande campagne de communication pour faire saisir aux salariés l’importance du mécanisme de la représentativité syndicale, très méconnue. Ce sont les syndicats qui jusque là négociaient les conditions de travail des salariés. D’autre part, je crois que la question du retour à l’activité de travail après l’exercice de plusieurs mandats -qui n’est pas traitée par les ordonnances- doit être abordée : que fait-on après ses mandats, quel poste trouve-t-on, comment rebondir avec les savoirs acquis lors des mandats ?

La nouvelle instance unique et la limitation à trois du nombre de mandats successifs vont-elles entraîner un renouvellement des élus ?

J’y vois plutôt un risque. En créant un mandat de représentation unique au sein du comité social et économique (CSE), les ordonnances demandent aux futurs élus d’être compétents sur tous les sujets qui relevaient du CE, du CHSCT et des DP : la situation économique de l’entreprise, l’aide sociale, les conditions de travail, la santé, les réclamations individuelles. Cela peut raréfier encore plus les candidatures, et dissuader les jeunes de s’investir, alors qu’ils pouvaient jusqu’à présent commencer par un mandat de délégué du personnel. On pousse à la professionnalisation d’un côté, mais on limite dans le temps l’exercice des mandats, c’est paradoxal ».

(*) REPONSE est une enquête de la Dares (direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail) sur les Relations professionnelles et négociations d’entreprise.

(**) ReAct se veut un réseau pour l’action collective. Son objet : « Révéler le pouvoir des personnes affectées par les abus des firmes multinationales ».

« Les syndicats ne servent qu’à bloquer ! »
Pour l’association Astrées, qui réfléchit sur les évolutions du monde du travail et de l’emploi, Julie Pineau a conduit des ateliers collectifs pour faire s’exprimer des jeunes de 15 à 30 ans, d’horizons très différents, sur leurs attentes à l’égard du monde du travail. Ces jeunes mettent en avant un droit à la formation, l’envie de trouver un travail qui fait sens pour eux, où la discrimination serait absente, et où les écarts de salaire seraient justifiés et explicables. Ce souci d’équité va donc de pair avec le besoin exprimé de trouver une place à eux dans la société. En revanche, les jeunes interrogés semblent grandement méconnaître le rôle des syndicats dont ils n’auraient guère une bonne image -il faut dire que les ateliers se sont déroulés lors du conflit de 2016 autour de la loi Travail. « Pour certains, les syndicats ne servent à rien d’autre qu’à bloquer les choses. Pour d’autres, le monde syndical est réservé aux privilégiés, comme cette jeune intérimaire qui observait que les élus du personnel étaient tous en CDI », raconte Julie Pineau. Fait inquiétant relevé par la jeune femme : même lorsqu’ils s’engagent, les jeunes le font à l’extérieur de l’entreprise, via une association ou un travail civique, qui n’a pas toujours qu’un objectif alimentaire. Alors, définitivement largués les syndicats ? « Il faudrait combler le manque de connaissance des jeunes. Avec une information citoyenne sur ce qu’est un contrat de travail, une négociation, etc. », répond Julie Pineau.
Bernard Domergue

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