MAGE : un colloque féministe avec des syndicalistes

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Dans le cadre du 8ème Congrès international des recherches féministes et francophones à Nanterre, le MAGE organisait les 29 et 30 août un Colloque intitulé : Travail et genre : quelles rencontres entre recherches féministes et mouvements sociaux. Des militantes associatives et des syndicalistes (CGT, CGC, UNI Global Union, Femmes-Egalité), étaient présentes et intervenantes.

 

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Au cours la première journée, trois « sessions » se sont succédées :

– Les « gagnantes » de l’égalité professionnelle ;

– Les « oubliées » de l’égalité professionnelle : les métiers ouvriers ;

– Les « oubliées » de l’égalité professionnelle : les métiers de services.

Prise de notes (première journée): Jean-Claude Mamet

Un élitisme de l’égalité ?

  • La première session peut paraitre déroutante. Elle a montré qu’en matière d’égalité salariale femmes/hommes, les progrès constatés concernent plutôt des femmes travaillant à des postes hiérarchiques élevés. Y prenaient part : Sophie Pochic (sociologue, CNRS, MAGE), Nathalie Lapeyre (sociologue, Université Toulouse 2, MAGE), Soline Blanchard (Sociologue, Université de Lausanne). La syndicaliste discutante était Carole Cano (représentant la CFE-CGC au Conseil supérieur de l’égalité professionnelle).

Sophie Pochic, à partir d’une étude de la DARES, et de l’analyse des négociations, a pu montrer que dans les postes hiérarchiques, les entreprises n’hésitaient pas maintenant à promouvoir l’égalité professionnelle pour améliorer « l’image de marque », et aussi après constat d’une « bonne performance » des femmes aux postes élevés. Elle conclura son propos en pointant un « risque d’égalité élitiste » (pour « les femmes blanches qualifiées des multinationales »).

Nathalie Lapeyre a également étudié les femmes-cadres de grandes entreprises, où elle décèle une « politique volontariste de féminisation », notant la « plus-value » des femmes. Elle décrit aussi un « entre-soi non mixte interne », avec des stratégies critiques des femmes (agissant parfois en duo).

Soline Blanchard décrit « deux segments » très différents : agir pour l’égalité pour toutes, ou agir pour le « top management », dont le référentiel devient la « performance et non pas l’égalité », cultivant même une vision « différentialiste » des rapports sociaux de sexe avec la notion de « capital féminin » considéré comme « normal ».

Carole Cano (CGC) rappelle d’abord que les écarts de salaires peuvent être très élevés même aux échelons élevés. Exemple : 36% d’écart pour les ingénieures informatiques dans les banques. L’égalité peut être également « noyée » dans le concept de « diversité ». « Sans coercition, pas d’action », note-t-elle. Pour les salaires, l’inégalité se loge plutôt sur la « part variable » que sur le salaire de base. Elle explique que pour les femmes à temps partiel, par exemple à 80%, en réalité le salaire est à 80%, mais le travail à 100%. Pour un patron, en productivité, 0,8 ETP= 1ETP (ETP : équivalent temps plein).

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Quand les ouvriers rejetaient les femmes

  • La deuxième session, portant sur les « métiers ouvriers » « oubliés de l’égalité », a été plutôt animée par des historiennes, ce que l’une d’entre elles a jugé « significatif » (les « ouvrières » pouvant relever davantage de l’histoire que du présent, mais cela a été discuté). Sont intervenues : Michèle Zancarini-Fournel (historienne, Université Lyon 1), Fanny Gallot (historienne, Université Paris-Est), Anna Frisone (historienne, institut universitaire européen Bologne), Sarah Barrières (sociologue, EHESS), Arbia Selmi (sociologue, EHESS). La discutante était Chantal Degatier, de l’association Femmes-Egalité.

Michèle Zancarini-Fournel a voulu pointer certaines « ambiguïtés » du mot d’ordre « à travail égal, salaire égal ». Au 19ème siècle, il permet cependant de se battre contre les thèses proudhoniennes machistes. Elle remémore les combats dans l’industrie typographique, où les hommes refusent l’embauche et la syndicalisation des femmes. Les salaires étant en réalité les mêmes, l’argument de la concurrence entre « typo » par les femmes moins payées tombe de lui-même. C’est le travail des femmes qui est en réalité considéré par les hommes comme un « mal social », et les éventuelles « typotes » comme ennemies de la « classe ouvrière ». Elle évoque l’intervention difficile de Marie Guyot dans le congrès CGT de 1914 pour « prendre en compte » le travail des femmes. Elle décrit enfin la lutte pendant 12 semaines des 3000 femmes d’une entreprise d’armes de guerre en Belgique, en 1966, soutenues par des groupes féministes, grève ayant eu un grand retentissement européen.

Fanny Gallot a travaillé sur la période entre 1968 à aujourd’hui, notamment sur l’entreprise Moulinex (70% de femmes) et Essilor. A Moulinex, aucune ouvrière ne fait le même travail qu’un ouvrier, ce qui rend les comparaisons difficiles, poste par poste. Mais cela reflète en réalité la « division sexuelle » du travail avec des emplois féminins déqualifiés. Il convient donc de parler plutôt de « valeur » égale des travaux, et pas d’égalité formelle. Les différences de « compétence » sont en effet « naturalisées », ainsi la « dextérité » pour les femmes, mais pas traduites en valeur (puisque naturelles). Des archives patronales consultées montrent les stéréotypes : l’absentéisme des femmes, qui ne se forment pas et ne le désirent pas, et qui donc valent moins, en quelque sorte.

Anna Frisone décrit les perspectives féministes parmi les syndicalistes d’Italie dans les années du « mai rampant » (années 1970). Les luttes d’alors ont poussé à une certaine démocratie syndicale « interne » (grâce aux conseils d’usine), mais la lutte des femmes était repoussée en « externe », en réalité refusée. Avec le raisonnement : « Ce n’est pas dans l’usine qu’il faut se battre, mais à l’extérieur ». Des réunions non mixtes ont eu lieu, suivies de commissions syndicales.

Sarah Barrières et Arbia Selmi décrivent des mobilisations massives de femmes ouvrières en Tunisie depuis 2011, et les luttes au sein de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT- 800 000 adhérents). Il y a 50% de femmes dans l’UGTT (voire plus) mais très peu accèdent aux responsabilités. Pourtant au cours des grèves, des ouvrières ont créé des syndicats de toute pièce, parfois avec adhésions massives.  Cette radicalisation des femmes reflète certes l’exploitation économique, mais aussi « le refus de la domination dans la sphère familiale » (« père traditionnaliste », pour qui les femmes doivent « rester à la maison »). L’UGTT refuse certaines formes de luttes radicales (grèves de la faim). Mais les femmes syndiquées s’organisent, notamment pour le congrès UGTT de 2011, avec une campagne pour l’égalité dans le syndicat. Aucune femme n’est élue. En 2017, les femmes s’organisent de manière « autonome » dans un groupe appelé « Dynamique femmes ». Elles exigent 20% des postes dirigeants. Le congrès UGTT admet finalement 4 femmes, mais pour …2020. Une femme est cependant élue au bureau exécutif (la première fois depuis 1952), après avoir déposé quatre fois sa candidature. Le combat des femmes syndicalistes dans l’UGTT se fait aussi en lien avec les associations féministes de Tunisie (dont certaines ont été fondées par des femmes de l’UGTT !).

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Ne pas plaquer les revendications d’en haut

  • La troisième session concerne donc les « oubliées de l’égalité » dans les emplois de service. Y interviennent Louise Boivin (sociologue, université du Québec), Sophie Béroud (politiste, Université Lyon 2), Christelle Avril (sociologue, EHESS-IRIS), Rachel Silvera (économiste, Université Paris-Nanterre, MAGE). C’est Barbara Filhol, responsable CGT dans les EHPAD du Val de Marne, qui réagira aux introductions.

Louise Boivin parle des « préposées aux soins » dans les maisons de retraites, équivalent québequois des aides-soignantes. Elle note bien des « bases communes » dans ce secteur entre France et Québec, notamment un secteur professionnel en expansion, et un travail considéré comme faiblement qualifié, avec des personnes souvent issues de l’immigration et racisées. Un mouvement de lutte inédit coordonnant 41 maisons de retraite s’est déclenché en 2016, appuyé par le syndicat des employés de services. Malgré la majorité de femmes, le porte-parole était un homme. Cette lutte s’inscrit aussi dans le mouvement étatsunien pour les salaires à 15 dollars de l’heure, soit 25% de hausse. 2580 salariées sont concernées et tout le monde fait grève, même si la loi impose des contraintes importantes (90% de présence pour la sécurité). Résultat : + 5% de hausse des salaires.

Sophie Béroud rend compte d’une enquête dans un EHPAD (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) de Marseille en 2016. Une lutte éclate sur les emplois, les temps partiels, les conditions de soins. Elle est suivie à 90%, mais se traduit par une répression et des licenciements. Elle est très soutenue par l’Union locale CGT, qui fédère plusieurs EHPAD. La CGT cherche à « mettre en commun les expériences pour faire élaborer les revendications ». Cela passe par l’établissement de « cahiers de droits », car il faut éviter une méthode par des revendications plaquées « d’en haut ». Ce qui est différent de la tradition syndicale du Québec, où la lutte se construit « par le haut ». Mais le syndicalisme y est plus puissant qu’en France, où les syndicats du secteur sont très fragiles. En France, les luttes du secteur ont d’abord été très localisées, puis se sont coordonnées au cours de l’hiver 2017-2018.

Christelle Avril explique pourquoi « les secrétaires » constituent un secteur très peu mobilisé et syndiqué. Elles ont été au cœur de recherches féministes des années 1970/80, avec la double notion de « mère et pute ». C’est le stéréotype de sexualisation (l’image de la secrétaire) et en même temps de prolongation du travail domestique. 96% des emplois sont occupés par des femmes. 600 000 dans le privé, 300 000 dans le public. Pourquoi peu mobilisées ? Elles apparaissent comme les « bras droits » du patron, voire taxées de « petites bourgeoises », ce qui n’est pas socialement juste. Dans l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (APHP), terrain d’enquête avec immersion de la sociologue dans le travail de secrétariat, la non mobilisation s’explique par un ensemble de causes : l’énorme réforme des hôpitaux entraine une mobilisation aiguë pour le « chiffre d’affaires », où les secrétaires jouent un rôle-clef, mais invisibilisé. De plus, tout le monde pense (les médecins par exemple) que le secteur des secrétaires va « disparaitre », ce qui n’est pas forcément une incitation à agir. Tous les services sont mis en concurrence. L’emploi de secrétaire ne comporte aucune perspective de carrière. C’est un ghetto. Ou alors, il faut déployer des stratégies individuelles de concurrence. Elles sont « au courant de tout », mais ne doivent rien dire. Elles sont en quelque sorte « ligotées », dans l’impossibilité de valoriser leur métier, et même souvent en situation médiane ou intermédiaire (« relativisme » social) entre les aspirations des différents métiers de soins, sans pourvoir défendre leur propre situation. Il y a peu de « fierté » du travail.

Rachel Silvera insiste sur la nécessité de bien préciser le mot d’ordre de « salaire égal ». Il s’agit plutôt en fait de faire droit à la notion de « travail de valeur égale », « ce qui change tout ». Ce débat est issu de la loi de 1972 mais il a fallu attendre la loi de 1983 (Roudy) pour lui donner plus de contenu, avec la notion de « valeur égale », en termes de « connaissances, de pratiques, d’expériences, de responsabilités, de charges physiques et nerveuses ». Il peut y avoir des emplois différents, mais de « valeur égale ». Le Québec a été précurseur avec la notion de « valeur comparative des emplois », principe identique en France, mais pas appliqué. Ce ne sont pas des emplois « naturellement féminins », car ils supposent des « apprentissages formels et informels ». Les mobilisations sur ces thèmes n’étaient pas toujours explicitement « féministes », comme par exemple celles des infirmières et des sages-femmes. Mais cette notion de « valeur » était présente. Les sages-femmes, qui ont 5 années d’études, mais 4 reconnues, réalisent 80% des accouchements, et démarrent à 1800 euros pour atteindre 2900 dans le premier grade. Or les « ingénieurs hospitaliers », sont aussi à bac +5, démarrent au même salaire, mais bénéficient de 5 grades différents dans la carrière, donc avec un salaire bien plus élévé. Les infirmières se sont battues aussi pour la reconnaissance de leur métier à sa valeur : passage au cadre A en 2010, en perdant par contre la notion de catégorie « active », qui compte pour la retraite.  Il est possible de rester par choix en catégorie « active » mais de cadre B, ce qui aboutit à deux sortes d’infirmières dans les mêmes services !

Barbara Filhol, syndicaliste CGT EHPAD, fait remarquer qu’il y a plusieurs « statuts » qui peuvent aussi expliquer des situations salariales différentes : fonction publique d’Etat, territoriale, hospitalière. La lutte des EHPAD a déclenché un débat de société sur la retraite et la perte d’autonomie. « Il n’existe pas en réalité de travail « en duo » entre infirmière et aide-soignante » dit-elle. L’infirmière distribue des médicaments sans passer le même temps avec le malade. Il y a 87 métiers dans les EHPAD. « Le personnel a craqué ». On compte 9% de syndiqués, et 32% des personnels étaient en grève. Avec l’intersyndicale (9 organisations), « on a gagné la bataille de l’opinion publique ». Dans le Val de Marne, il y a 21 sites, soit 1250 salariées. Nous avons réalisé un « livre blanc » qui a « libéré la parole », mais « il a fallu un an de préparation ».

Bibliographie complémentaire sur l’UGTT de Tunisie : « L’UGTT, une passion tunisienne, enquête sur les syndicaliste en révolution (2011-2014) », par Héla Yousfi, sociologue des organisations, éditions IRMC-Karthala, 2015, 25 euros.

 

 

 

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