Cette interview du philosophe Eric Sadin sur l’Intelligence artificielle (IA) est parue dans l’Humanité du 9 février et reprise dans Cerises la Coopérative, revue en ligne. Elle mérite d’être lue et intégrée à nos « horizons d’émancipation« .
Agir face au dogme de la technologisation inévitable du monde

Eric Sadin, dans une interview au journal L’Humanité défend la résistance à l’introduction de l’IA générative. Nous en publions des extraits. Dernier livre « Le désert de nous-même »
Les premiers plans de licenciement massifs s’enchaînent, on parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes chez Amazon, Accenture, Nestlé…Est-ce le début d’une « job apocalypse », comme l’a annoncéle Financial Times ?
« Il est arrivé, ce moment où nous sommes confrontés aux premières grandes conséquences des IA génératives. Nous n’avons pas mesuré l’ampleur des conséquences de l’introduction de cette technologie. Nous avons fait montre d’une coupable faillite morale collective. L’utilitarisme a prévalu sur le principe de précaution et l’impératif de la réflexion avec des chantiers de travail qui auraient dû être menés à toutes les échelles de la société ».
Dans quelle mesure, selon vous, nombre de métiers des services se voient-ils menacés ?
« Il faut distinguer les intelligences artificielles comme celles des entrepôts Amazon, qui participent à une rationalisation du travail – des IA génératives. L’IA générative, tel ChatGPT, inaugure un tournant de la technologie qui nous mène à la catastrophe. Nous vivons la fin de la « destruction créatrice » ( Schumpeter), qui postulait que des ruptures technologiques entraînaient des destructions d’emplois tout en créant de nouveaux métiers, notamment dans les services. Aujourd’hui plus de 70 % des emplois dans le monde relèvent du secteur tertiaire, pour la plupart des métiers qui mobilisent nos facultés intellectuelles et créatives. Il n’y aura pas de report dans un secteur quartenaire pour la simple raison que celui-ci n’existe pas ».
Est-ce cela que vous appelez l’avènement d’un « capitalisme asomatique » ?
« Le capitalisme industriel a toujours imposé une vision du monde. La production à grande échelle et la multiplication des entreprises de services ont donné naissance à la société de consommation, dans laquelle le travailleur pouvait accepter des formes d’avilissement pour obtenir en retour les moyens de jouir de tout ce luxe moderne. Or, nous le savons, ce sont ces continuels excès qui ont conduit à la dévastation de la biosphère. Nous allons vers un monde où nous serons toujours plus exclus de la marche des choses, pour laisser place à une automatisation sans cesse croissante ».
Comment décririez-vous cette nouvelle vague d’automatisation ?
« À terme, c’est la quasi-totalité des métiers à hautes compétences cognitives qui est vouée à être relayée par des systèmes sans cesse plus omniscients. Or, contrairement aux précédentes phases d’automatisation qui concernaient des tâches à haute pénibilité, il est dorénavant question de métiers qui ont nécessité de longues et coûteuses études et qui, la plupart du temps, procurent du plaisir, de la reconnaissance sociale »
C’est la raison pour laquelle les adeptes de la tech nous promettent le monde merveilleux du revenu minimal, peuplé de foules inertes transformées en peintres du dimanche… Le travail, surtout lorsqu’il est épanouissant, correspond à un besoin vital. En outre, la société, l’entreprise, c’est une infinité de liens d’interdépendance, d’individus singuliers qui apportent leur subjectivité, de l’inattendu et parfois des formes fructueuses de divergence. Alors que les IA génératives ne nous conduisent qu’à un triste régime de standardisation généralisée et d’isolement collectif.
Les premières victimes ne risquent-elles pas d’être les jeunes ?
« Nous allons vers des embauches moindres, phénomène plus insidieux que les licenciements. Un grand patron de la Silicon Valley disait : « Pourquoi embaucher un jeune codeur, là où un système fait en quinze secondes ce qui va lui prendre une journée ? » Des légions de nouveaux diplômés vont se retrouver sans travail, sans possibilité d’exprimer leurs capacités, de s’assurer un avenir. On ne cesse actuellement de s’inquiéter des troubles psychiques des jeunes. Cet horizon va tout aggraver, constituant de nouveaux ferments de rancœur et de violence ».
Va-t-on vers une inversion du rapport homme-machineetune disparition des savoir-faire?
« L’IA, nous dit-on, permettrait de « libérer du temps pour les tâches essentielles ». En réalité, ces systèmes partitionnent en tâches et privent les travailleurs du cœur de leurs compétences. Ils sont relégués à accomplir ce que la machine ne fait pas. Allez demander à des traducteurs littéraires si les textes préalablement moulinés par des systèmes, qui sont imbuvables, les placent « au centre » ! En réalité, dans le monde de l’entreprise, l’humain ne représente qu’une simple variable comptable »
Vous concluez votre livre par un appel au passage à l’action, mais que faire ?
« Il nous revient, dans le monde du travail, d’énoncer ce qu’on veut et ce qu’on refuse. Il nous revient d’agir, puisqu’on ne peut compter sur le législateur, soumis au lobbying et au dogme de la technologisation inévitable du monde ».














