Depuis l’été 2023, les discussions vont bon train pour un rapprochement entre la FSU et la CGT. La CGT avait modifié ses mandats à son 53ème congrès de mars 2023, mais confirmait une orientation d’unité et d’unification du syndicalisme. La FSU enregistre les résultats de ses efforts vers un « nouvel outil syndical » déjà proposé et aujourd’hui traduit en « maison commune » à son congrès de février 2025. Depuis les discussions abordent les « points durs » et l’horizon à moyen terme.
Cet article est paru dans le numéro 67 (décembre 2025) de la revue Contretemps.
Une « maison commune », sans encore de toit
Jean-Claude Mamet
Précisons d’emblée ce qui est en jeu aujourd’hui. De part et d’autre, il est clairement dit qu’il ne s’agit « pas d’une fusion-absorption ». Côté FSU, il est encore moins imaginable d’entrer dans la CGT, comme cela a pu être défendu il y pas mal d’années (en raison d’une « histoire commune » discutable sur laquelle nous reviendrons). Côté CGT il reste des réticences (dans certains secteurs publics) et surtout beaucoup de méconnaissance sur le syndicalisme FSU (et davantage encore sur l’Union syndicale Solidaires, même si celle-ci n’est pas concernée par ce dialogue bilatéral). Néanmoins, les démarches en cours sont très largement approuvées dans les instances CGT (Commission exécutive (CEC) et Comité confédéral national (CCN) instance qui réunit les représentants mandatés des fédérations et unions départementales). Depuis la reprise de contact de l’été 2023, il y a eu de très nombreuses réunions communes, d’abord dans la commission de suivi formée par les directions, mais aussi des invitations réciproques à assister aux instances des deux syndicats. Plus d’une centaine de ces échanges ont eu lieu. Par exemple côté CGT pour assister aux débats préparatoires locaux du congrès FSU tenu en février 2025.
A gauche, au congrès FSU de Rennes: Sophie Binet et Benoît Teste
Les mandats réciproques
Au 53ème congrès de la CGT de mars 2023, la question des rapports unitaires dans le syndicalisme avait été modifiée (nous y reviendrons) mais précisait néanmoins :
« La force de l’unité, un syndicalisme qui rassemble […]. L’unification du syndicalisme est une dimension identitaire de la CGT qui, dans l’article 5 des statuts confédéraux, indique que la CGT promeut un syndicalisme unifié et se prononce pour l’édification d’une seule organisation de salariés. C’est donc bien une unification que nous visons, respectueuse du fédéralisme, des principes et objectifs visés dans les statuts de la CGT. Elle nécessite un travail commun et démocratique avec les organisations syndicales qui souhaitent en finir avec l’éparpillement syndical. Afin de déjouer le piège de la division, qui ne profite qu’au camp capitaliste. […]. Par cette stratégie, la CGT affirme son choix d’unité dans une recherche d’amplification du rapport de force. La déclinaison de cette stratégie sera mise en débat dans nos organisations et nécessitera des étapes partagées avec les syndiqué.es ».
Côté FSU, son 11ème congrès de février 2025 adopte l’orientation ci-dessous en présence d’une très forte délégation CGT (dont Sophie Binet) :
« La FSU confirme ses mandats précédents : avancer vers l’unification syndicale en refondant le syndicalisme de luttes et de transformation sociale avec la CGT et Solidaires, sans exclusive des forces qui seraient intéressées. […] Sur ce dernier point, pour la FSU, ce travail engagé avec uniquement la CGT, seule organisation se montrant disponible à ce stade, doit s’ouvrir à Solidaires, une fois mené son propre débat interne sur « l’évolution du syndicalisme », comme à d’autres structures syndicales intéressées par la démarche. […]
Dans la perspective de la construction d’un nouvel outil syndical, a émergé l’idée de la mise en place d’une « maison commune du syndicalisme de lutte et de transformation sociale » à construire avec souplesse en fonction des secteurs et en s’appuyant sur le contexte local, au plus près du terrain qui pourra entraîner les équipes militantes au-delà des seules FSU et CGT ».
A gauche, Caroline Chevé, secrétaire générale FSU élue au congrès de Rennes
En 2024, entre les deux congrès (2023 : CGT, et 2025 : FSU), un document public commun de 4 pages est publié. Il explique :
« La CGT et la FSU ont une histoire commune, une analyse de la situation actuelle partagée et des propositions similaires ou complémentaires.
Parce qu’elles considèrent que la division entre salarié·es et entre organisations syndicales n’est pas une fatalité, nos organisations poursuivent un travail en commun pour unir le syndicalisme, celui qui améliore le quotidien et participe à transformer la société de demain ».
Et il poursuit :
« Depuis très longtemps, le syndicalisme se divise. Néanmoins, il a été plusieurs fois en capacité de rassembler, en se battant sur deux fronts :
- L’unité d’action : une démarche sur des revendications et des exigences communes, comme pendant la bataille des retraites en 2023 ou les com- bats en cours pour nos services publics.
- L’unification syndicale : une organisation unie par-delà les histoires spécifiques. C’est justement ce qui a permis, en 1936, la victoire du Front populaire puis la grève qui l’a suivie, cette dynamique ayant permis les immenses conquêtes que sont les congés payés, les 40 h sans perte de salaire… En 1943, cela a participé à renforcer la Résistance et à créer le CNR avec des avancées qui structurent encore notre modèle social. Cela a fait ensuite émerger la proposition de « maison commune » de tous les syndicats ».
De part et d’autre, il est également insisté sur une actualité inquiétante avec la montée de l’extrême-droite et la nécessité d’y faire face par un front syndical. Cette préoccupation était également celle qui avait conduit un congrès de l’Union syndicale Solidaires (automne 2021) à voter une motion de « recomposition intersyndicale à la base », mais qui ne sera pas mise en œuvre, ni reconduite à son congrès suivant en 2024.
« Maison commune », c’est donc cette proposition faite par la FSU, qui fait consensus de part et d’autre pour nommer le processus. Cette expression avait déjà été utilisée après la scission CGT de 1948 par Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, pour tenter de dépasser la fracture. « Maison commune » évoque un imaginaire ou un édifice attractif, avec aussi une imprécision qui peut-être le place légèrement en dessous du « nouvel outil syndical » mis en avant par la FSU à son congrès de 2022, mais qu’elle maintient. D’autant qu’à ce stade il n’est pas encore prévu de toit à cette maison ! Les fondations sont dessinées et des murs s’élèvent, mais la réflexion est inachevée et le processus nécessitera sans doute une acculturation réciproque, un apprentissage avant d’aller plus loin. Dès janvier 2024, Benoît Teste avait pu dire que « c’est à dessein que la FSU ne définit pas précisément les contours » du « nouvel outil syndical » proposé en 2022 (article dans Enjeux, revue du courant ou tendance Unité et Action – U&A – majoritaire dans la FSU).
2009-2025 : 16 ans de pourparlers
L’histoire des rapports entre la CGT et la FSU mêle des aspects historiques anciens, régulièrement rappelés par la CGT, et des aspects relativement plus récents qui ont quand même beaucoup traîné en longueur avant de se concrétiser.
Le dialogue entre les directions a débuté au printemps 2009 entre Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, et Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Mais ces premières conversations n’ont guère été partagées dans la CGT. A l’inverse, la FSU a toujours pris l’affaire très au sérieux, avec des mandats précisés à chacun de ses congrès. La FSU était fortement demandeuse parce qu’elle ressent les limites d’un syndicalisme essentiellement professionnel, alors que son action et ses réflexions ont dépassé cette limite depuis sa naissance. Que l’on songe au baptême du feu en 1994 : juste après sa naissance la FSU organise une manifestation nationale de masse contre la loi Bayrou visant la libéralisation du financement des écoles privées. Une FSU encore très visible en 1995, dans une intersyndicale formée dans la rue avec la CGT, FO, les SUD, et les structures CFDT opposées au plan Juppé. Très vite, son premier secrétaire général Michel Deschamp (venant du syndicat SNETAP, de l’enseignement agricole) prend des initiatives vers un rassemblement plus pérenne du « syndicalisme de transformation sociale ». Elles ne seront pas couronnées de succès (côté CGT, Louis Viannet jette un œil, mais ne revient pas). La FSU a été également parcourue par un débat interne (venant du courant Ecole Emancipée, et mordant aussi sur le courant U&A) sur « l’élargissement de son champ de syndicalisation » et même l’hypothèse d’une construction confédérale, en lien espéré avec les syndicats SUD et le Groupe des 10 – qui formeront l’Union Syndicale Solidaires en 1997 – et l’opposition CFDT. La FSU a dépassé cette problématique dans les années 2000. Gérard Aschieri a pu dire dans un congrès FSU qu’il n’en était plus question, sans pour autant renoncer à une démarche d’unité structurelle : au moment où le néolibéralisme déstructure les sociétés, un syndicalisme à visée transformatrice ne peut se satisfaire de n’être pas acteur à part entière dans le champ interprofessionnel, et donc politique au sens fort.
La rencontre avec la CGT devait « naturellement » se faire parce qu’une culture commune était partagée des deux côtés, même si dans la FSU l’histoire des liens « partidaires » (avec le PCF) de certains syndicats a été dépassée plus vite et surtout plus profondément que dans la CGT. De plus, lors de la mandature de Bernard Thibault des années 2000, l’objectif d’atteindre le million de syndiqués avait été fixé (c’était l’objectif du 48ème congrès de Lille en 2006, après la victoire contre le CPE). Renouer avec la FSU avait du sens. D’autant plus que, de chaque côté, on estimait que l’existence de huit structures syndicales nationales, confédérales ou fédérales, n’était pas du tout synonyme de la promesse d’une syndicalisation plus massive.
Mais l’ébauche de dialogue au sommet au début 2009 n’a pas été suivie d’effets. Hormis des journées communes de débats dans quelques villes (Toulouse, Rennes). Côté CGT, au 49ème congrès de Nantes à la fin de 2009, la perspective d’un « front uni d’action » intersyndical a été validée, parce qu’au printemps des journées de luttes réussies avaient réuni tout le syndicalisme contre les effets dévastateurs de la crise financière de 2008. Une plate-forme revendicative avait étayé ce cycle d’actions qui n’eut pas de suites. La CGT ne l’a paradoxalement pas cherché, y compris en 2010, lors d la lutte unitaire sur les retraites. Le schisme CGT-CFDT de 2003 sur les retraites n’avait pas été surmonté, et la succession de Bernard Thibault embrouillait déjà les débats dans la direction CGT.
Une deuxième raison expliquant la longue stagnation des pourparlers est aussi venue de l’UNSEN CGT (Union nationale des syndicats de l’Education nationale), principal syndicat de la Fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture – la FERC-CGT – très réticent à l’époque à un rapprochement avec une FSU taxée de « catégorielle ». L’UNSEN est très active dans les lycées professionnels (où des professeurs sont issus des centres d’apprentissage et du travail industriel avec parfois une ancienne histoire CGT). Mais l’UNSEN est minoritaire dans l’Education nationale en général (6ème syndicat). La puissante FSU trouble les échanges.
Derrière ce débat (dont les traces persistent aujourd’hui, malgré une évolution très favorable de la FERC CGT depuis plusieurs années), se glisse une réflexion sur le syndicalisme professionnel ou de métier propre à la FSU, et qui en fait aussi un syndicat majoritaire dans son champ d’action. Au demeurant la question des métiers, berceau du syndicalisme, n’a pas disparu non plus dans la CGT actuelle (Livre, dockers). Autrement dit, travailler à des rapprochements c’est aussi trouver le moyen d’articuler l’interprofessionnel et le professionnel, lequel n’est pas réductible à du « catégoriel » rétréci. En effet, si l’interprofessionnel est essentiel, surtout dans le contexte actuel de déconstruction historique (donc sur un plan politique), le « professionnel » l’est aussi car il peut inclure le « travail réel » (appelé aussi « travail vivant »), dans une extension de la réflexion sur le métier. Or le travail réel (distinct de l’emploi et du statut) est un point aveugle du syndicalisme et de la gauche. Thomas Coutrot, économiste et chercheur dans ce domaine, l’a montré dans son livre « Libérer le travail, pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi cela doit changer » (Seuil). C’est là sans doute un des « points durs » du débat pour une « maison commune ».
Ce ciblage sur les « points durs » a été entendu au dernier congrès FSU, aussi bien de la bouche de Benoît Teste, secrétaire général sortant, que de celle de Sophie Binet de la CGT. D’autres « points durs » ont trait au « droit de tendance » (ou « courants de pensée ») qui font partie du « triptyque » fondateur de la FSU : syndicats nationaux, sections départementales (fédératives entre les syndicats professionnels) et courants de pensée. Un triptyque fondateur qu’elle rappelle souvent dans sa réflexion.
Une histoire commune : mythe ou réalité ?
Rigoureusement parlant, cette histoire commune est exacte. Avant la scission CGT de 1948, la Fédération générale de l’enseignement (FGE) en faisait partie (avec une histoire très tumultueuse au premier 20ème siècle). On sait que la Fédération de l’éducation nationale (FEN) s’est formée par refus de la scission, en adoptant une orientation de retour à l’unification (et même une fonction de trait d’union à gauche). Cette visée d’unification était en partie conditionnée par la reconnaissance des « courants de pensée » comme garantie démocratique. C’est pourquoi la FSU tient beaucoup au droit de tendance (cf : son « triptyque » évoqué).
Mais c’est surtout la CGT qui a beaucoup évoqué cette histoire commune. C’est ainsi qu’après le vote à 96 % en faveur de la « maison commune » du congrès FSU de 2025, Sophie Binet et Benoît Teste montent à la tribune et dialoguent dans un grand moment d’enthousiasme collectif. Et Sophie Binet de s’exclamer (ici sont reproduites des notes de congrès publiées dans le blog syndicollectif.fr) : « Ce vote nous oblige, commence-t-elle. Cette convergence « forte » ne vient pas de « nulle part », mais d’une « histoire commune » »…Pour toucher les cœurs, Sophie Binet rappelle une lutte mémorable de l’histoire ouvrière bretonne (le congrès est à Rennes) : celle des sardinières de Douarnenez, notamment l’épisode de grève de plusieurs mois en 1924. « Nous avons une grand-mère commune » sourit-elle. Elle s’appelle Lucie Coliard, enseignante à la direction de la CGTU. Elle est envoyée sur place pour porter le soutien de la confédération à cette lutte de femmes exemplaire ». Sophie Binet fait le parallèle entre l’identité CGT « de classe et de masse », et le projet FSU de « transformation sociale à vocation majoritaire ».
Cette mobilisation de l’imaginaire historique figurant comme matrice du syndicalisme (ce qui n’est pas possible avec la CFDT !) permet sans doute de franchir des obstacles et les réticences internes à la CGT. Il est rassurant d’avoir la même histoire, notamment quand la CGT fête ses 130 années en 2025.
Cependant, cette mobilisation de l’histoire a pu provoquer aussi des crispations. Notamment si d’autres responsables CGT lui donnent le sens d’un… retour au bercail ! C’est comme cela qu’a été comprise, sans doute très involontairement, une phrase de Denis Gravouil, du Bureau confédéral CGT, dans une interview au site Contretemps : « Avec la FSU, on amorce un processus pour envisager le « retour », en quelque sorte, de la FSU dans la CGT, « retour » au sens où le syndicalisme enseignant, historiquement représenté par la FEN, faisait partie de la CGT avant la scission de 1947… ». Or, on l’a dit : pas question d’un « retour », ni d’une « fusion-absorption ».
Clairement, on ne peut guère comparer le processus actuel CGT-FSU à la « réunification » de la CGT et de la CGTU en 1936. Il s’agit plutôt de la construction commune d’un « nouvel outil syndical ». L’histoire longue et commune ne résout rien, sinon on ne comprendrait pas pourquoi FO ne se réunifie pas avec la CGT, et pourquoi la FEN reste à bonne distance, après avoir exclu le SNES-FEN (syndicat majoritaire FEN du second degré, jugé trop « communiste ») au début des années 1990, facteur déclenchant la cassure de la FEN et la création d’un Comité de liaison unitaire puis la FSU (choisie aussi par le syndicat des instituteurs-trices SNI).
Autrement dit, les facteurs politiques, dans chaque séquence historique, sont importants, sinon déterminants. Ainsi les visées politiques de « recomposition syndicale » venant de la direction de la FEN à la fin les années 1980 et début 1990, au profit d’un syndicalisme marginalisant la CGT (pour le compte du pouvoir mitterrandiste), ont échoué : ni FO, ni même la direction CFDT n’en voulaient, mais pas du tout pour les mêmes raisons. Après cette crise où se sont révélées des procédures bureaucratiques éhontées, construire du « commun syndical », comme le font la FSU et la CGT, c’est avoir le courage de faire bouger les lignes vers le rassemblement (au lieu de le scissionner). Mais rien n’est donné d’avance et souvent, dans l’histoire justement, des grands évènements sont nécessaires pour vaincre les inerties. C’est la menace du fascisme en 1934 qui, en dépit des différences fortes entre CGT et CGTU, a accéléré l’histoire et conduit à la réunification de 1936.
Aujourd’hui, cette histoire semble se rejouer en vitesse plus lente. C’est un des facteurs qui cimente l’Intersyndicale formée à la fin de 2022, acceptée par la CFDT, malgré des désaccords de projet qui restent très forts. Entre la CGT, la FSU et Solidaires, il y a depuis 1995 de grandes plages d’accord sur les projets et des luttes revendicatives (par exemple sur la Sécurité sociale professionnelle). L’idée d’un rapprochement à « trois » trotte dans les têtes depuis longtemps, mais le processus stagnait. L’accord dans l’unité d’action ne suffit pas pour « faire syndicat ». L’évènement 1995 n’a malheureusement pas suffi. L’affaiblissement structurel du syndicalisme global est un autre type d’alerte, que montrent le taux de participation aux élections, les déserts syndicaux, l’irruption des Gilets jaunes ou du mouvement Indignons-nous. Le syndicalisme doit montrer qu’il entend ce qui vient de la société et il lui faut bouger. Pour cela il faut sans doute ajouter une méthode de travail qui, partant des habitus enracinés (et qui viennent de loin dans l’histoire !), accepte volontairement des expérimentations nouvelles. En prenant des risques.
Faire du neuf
Le prochain congrès de la CGT en juin 2026 sera décisif (après celui de 2023), sur deux sujets. D’une part sur l’audace d’un effort de reconstruction interne. La CGT n’est plus adaptée dans ses structures au monde du travail actuel. Ce n’est pas nouveau. Cette analyse avait déjà été faite cette même année 2009 (de reprise de contact avec la FSU) dans une commission de travail CGT dite « ad hoc » (lancée par Bernard Thibault) visant à réfléchir pour faire bouger les champs fédéraux, la valorisation de l’interprofessionnel, les outils de base du syndicalisme. Celui-ci ne peut plus s’arrimer comme autrefois à l’entreprise comme isolat séparé des chaînes de sous-traitance, des externalisations (un débat sur ce point a de nouveau eu lieu cet été 2025 avec les cadres CGT et la participation de Jean-Marie Pernot, chercheur associé à l’IRES, qui avait joué un rôle d’impulsion en 2009). La CGT a perdu en 10 ans des dizaines de milliers d’adhérents. Elle en perd plus qu’elle n’en gagne depuis longtemps, et le boum d’adhésions 2023 reste à confirmer. Même la CFDT, pourtant mieux structurée, à son congrès de juin 2022, qui a précédé l’Intersyndicale à huit, avouait connaître une régression. La première décision du 54ème congrès CGT de juin 2026 sera donc de bousculer l’inertie interne. Le lancement de ce congrès est fortement axé sur cet enjeu. Sophie Binet n’y est pas allée par quatre chemins en novembre 2024 (au CCN) : « Pour la CGT, le statu quo n’est pas possible. Il se traduirait comme aujourd’hui par la poursuite de la descente du toboggan en cours depuis 10 ans » (Le Peuple n° 1785). Dans ce cadre, le succès d’une marche en avant avec la FSU pourrait être le deuxième pilier décisif du congrès.
La FSU ne peut sans doute pas aller très loin si la CGT ne bouge pas elle-même dans ses méthodes. Elle avait dans un premier temps ressenti le congrès CGT de 2023 comme une douche froide, par rapport à l’espoir de possibilités rapides. Heureusement, l’été 2023 a réouvert le dialogue. Dans un rapport qui reste de 1 à 5 (environ) en termes d’effectifs, il est nécessaire que les adhérents FSU ne se sentent pas obligés d’endosser des pratiques trop éloignées de leur culture, leur souci du pluralisme, du « faire ensemble ». Ce qui n’est pas facile étant donné l’hétérogénéité des pratiques et des professions. Dans cette équation, le rôle des structures interprofessionnelles CGT (UD) et les sections départementales de la FSU pourrait être très important pour créer du lien et faire du « neuf », transversalement en même temps que dans l’éducation, la fonction publique d’État (voire dans les collectivités territoriales où le syndicat SNUTER FSU a fait du chemin, mais où les enjeux politiques municipaux peuvent être forts).
Dans la CGT, avant le congrès de 2023, Philippe Martinez avait prononcé les mots de « recomposition » syndicale devant le congrès FSU de 2022, à côté de Solidaires, mais il n’avait pas sollicité de mandat pour le faire. Et, au même moment, la CGT, la FSU et Solidaires construisaient Plus jamais ça, avec Greenpeace et la Confédération paysanne. Autrement dit, on imposait d’en haut dans la CGT à la fois un horizon interprofessionnel de type nouveau, et aussi un projet programmatique (éco-social) heurtant « les points durs » dans les secteurs industriels (notamment). Belle idée sans doute, mais comme nous l’avions alors écrit : « On ne peut pas avoir raison contre la démocratie ». Le congrès de 2023 s’est braqué contre une orientation imposée au forceps. Aujourd’hui, comme on l’a rappelé, les débats avec la FSU font l’objet de vérifications régulières dans les instances. La réussite du congrès CGT de 2026 l’impose.
La FSU elle-même reste vigilante. Elle n’abandonne pas non plus la démarche en direction de Solidaires, qui ne répond guère à cet appel du pied, et prend le risque d’un isolement. Il ne s’agira pas de « découper » la FSU en tranches acceptables en laissant les autres (a dit Benoît Teste au congrès de Rennes en février 2025). Il faudra sans doute accepter une forme à inventer de « recomposition » réciproque. Elle ne se décrète pas mais se constate, dès lors qu’elle progresse. Ce qui permettra alors d’envisager de coiffer la « maison » d’un toit commun, un outil interprofessionnel et confédéré, pour proposer un nouveau visage du syndicalisme.
1er octobre 2025.
Annexe
Ce que le congrès FSU a adopté en février 2025 dans son point 4 sur l’évolution du syndicalisme et la place de la FSU.
I.4.2 Le nouvel outil syndical
Les trois années écoulées ont confirmé la nécessité d’avancer vers une refondation du syndicalisme, en particulier celui de transformation sociale et donc de concrétiser la création d’un nouvel outil syndical. L’offensive libérale s’est amplifiée, affaiblissant toujours plus les droits des salarié·es tandis que les évolutions du monde du travail contribuent à leur isolement d’autant plus que la présence syndicale est toujours très inégale sur les lieux de travail. De plus, la perspective d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite fait peser de lourdes menaces sur le monde du travail ainsi que sur les libertés et droits syndicaux. Aussi, la FSU confirme ses mandats précédents : avancer vers l’unification syndicale en refondant le syndicalisme de luttes et de transformation sociale avec la CGT et Solidaires, sans exclusive des forces qui seraient intéressées, en construisant ensemble des étapes allant dans le sens de la création d’un nouvel outil syndical. Sur ce dernier point, pour la FSU, ce travail engagé avec uniquement la CGT, seule organisation se montrant disponible à ce stade, doit s’ouvrir à Solidaires, une fois mené son propre débat interne sur « l’évolution du syndicalisme », comme à d’autres structures syndicales intéressées par la démarche.
Au lendemain du congrès de la CGT, des échanges bilatéraux ont permis de construire une nouvelle méthode de travail pour dépasser l’écueil d’une focalisation préalable sur des perspectives d’organisations structurelles. Le groupe de travail national issu des deux directions syndicales est un lieu d’échanges d’une grande franchise sur nos organisations respectives, nos méthodes de travail, notre vision du syndicalisme, l’actualité, notamment la montée de l’extrême droite. Il permet d’avancer et de lever des implicites. Concrètement, il produit des supports communs tout en poursuivant en parallèle le travail autour de la formation syndicale et en organisant des rencontres des équipes militantes locales en présence de membres de nos directions respectives. Ces rencontres, limitées pour le moment à des réunions dans un nombre restreint de lieux, gagneraient à être multipliées pour dynamiser la perspective de cette refondation syndicale, sans qu’elles en soient l’unique instrument. D’autres outils ou modalités pourraient être développés également.
Le processus de construction d’un nouvel outil syndical de transformation sociale ne peut se faire que progressivement, sur la base d’accords partagés.
Si la question structurelle et organisationnelle de ce nouvel outil syndical va nécessairement se poser, elle ne pourra déboucher sur une quelconque absorption/fusion avec la CGT. Elle devra surmonter les difficultés de concurrence syndicale au sein de certains secteurs professionnels afin de préserver l’unité de chacune des deux organisations et de ne pas fragiliser leurs syndicats. L’existence de cultures syndicales parfois éloignées doit faire l’objet d’un travail et d’une réflexion pour créer du commun.
Les avancées concrètes de cette refondation du syndicalisme de transformation sociale sont porteuses d’espoir et de renouvellement des pratiques syndicales. Le bilan positif de la première étape, conduite essentiellement au niveau national, en appelle donc d’autres, associant étroitement tous les échelons de la fédération.
Ce travail en commun fructueux avec la CGT est un moyen de se projeter sur la concrétisation d’un processus de refondation du syndicalisme de transformation sociale. Ce processus est encore balbutiant. Mais il peut déjà servir de pôle d’attraction pour permettre à d’autres organisations, notamment Solidaires, de s’y engager.
La FSU pose au préalable quelques éléments incontournables : cette démarche ne pourra déboucher sur une quelconque absorption de la FSU dans une structure existante. L’unité, les forces et la spécificité de la FSU (dont le fonctionnement pluraliste) doivent être préservées. Les syndiqué·es seront associé·es largement à cette démarche : cela passe par des points d’informations réguliers. Si la question structurelle et organisationnelle d’un nouvel outil syndical se pose, les syndicats nationaux consulteront leurs syndiqué·es.
Chacune des structures composant cette « maison commune » conservera totalement son indépendance et son fonctionnement propre.
Dans la perspective de la construction d’un nouvel outil syndical, a émergé l’idée de la mise en place d’une « maison commune du syndicalisme de lutte et de transformation sociale » à construire avec souplesse en fonction des secteurs et en s’appuyant sur le contexte local, au plus près du terrain qui pourra entraîner les équipes militantes au-delà des seules FSU et CGT.
Différents axes de travail sont ainsi à poursuivre dans le respect des identités de chacun et des contextes locaux :
° Proposer des espaces d’échanges et de travail thématiques pour bâtir ensemble des plateformes revendicatives
° Développer un catalogue partagé de formations syndicales en direction des militant·es comme des salarié·es à l’image de ce qui a été initié sur la lutte contre les idées d’extrême droite
° Envisager des initiatives, des publications et des campagnes communes en direction des salarié·es ;
° Dans la Fonction publique, préparer de manière collective et partagée les instances quand cela est possible, en complément de ce qui est fait par les syndicats nationaux.
Des listes communes aux élections professionnelles, lorsqu’elles apparaissent pertinentes selon les secteurs et les réalités locales sont alors l’aboutissement d’un travail commun et non un préalable.
A l’interne de la FSU, cette nouvelle étape du processus de refondation du syndicalisme nécessite une association étroite des syndicats nationaux, à tous les niveaux et notamment au sein des SD, afin de construire localement et nationalement ces cadres de discussions et de coopération.
La « maison commune » s’inscrit dans le cadre du mandat historique de la FSU comme une étape de la construction d’un nouvel outil syndical à imaginer ensemble, avec deux partenaires identifiés, la CGT et Solidaires, tout en étant ouvert à d’autres. Cette dynamique permettra de constituer un souffle pour l’ensemble du salariat et d’élargir le champ du syndicalisme de lutte et de transformation sociale.















