« Sortir de la spirale de l’échec » : une tribune collective dans le Monde

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Prolongeant l’article publié dans Syndicollectif (ici : https://wp.me/p6Uf5o-49V) de Jean-Marie Pernot, cette tribune parue dans le Monde daté du 15 juin 2021 en résume l’argumentation principale.

 

317px-Le_Monde.svg167223-manif-toulouse-une-jpg_67372photo l’Humanité

« Le syndicalisme doit se renouveler profondément pour sortir de la spirale du déclin »

Affaibli par les nouvelles formes d’organisation du travail et par ses divisions, le syndicalisme doit en finir avec le repli identitaire et faire prévaloir la dimension interprofessionnelle, plaident Patrick Brody et Jean-Claude Mamet, coanimateurs d’un blog sur ce sujet, et le politiste Jean-Marie Pernot.

 

Le résultat des élections professionnelles sur la période 2017-2020, publié le 26 mai par la direction générale du travail, révèle une fragmentation croissante de la représentation syndicale. Sur fond de participation déclinante, la CGT perd 150 000 suffrages et la CFDT, 38 000. Cette dernière ne consolide sa « première place » que du recul de la CGT. La présence syndicale s’étiole, une « a-syndicalisation » rampante poursuit son cours.

Ce ne sont pourtant pas les mobilisations qui manquent : là où ils sont actifs, les syndicats continuent de jouer un rôle important, par exemple dans la défense de l’emploi dans les nombreuses entreprises industrielles mises à l’encan. Ils sont actifs aussi dans les mobilisations sectorielles, celles récentes du monde de la culture, ou dans la santé, même si d’autres modes d’action, à travers des coordinations, ont également trouvé leur place. Mais d’autres formes de contestation aussi le supplantent : « gilets jaunes », mobilisations pour le climat ou féministes…

Cette perte de rayonnement dans la société est un processus ancien, il est contemporain d’une certaine régression de l’Etat social, que le syndicalisme ne parvient pas à enrayer depuis une trentaine d’années. Les victoires locales existent toujours, mais sont de plus en plus limitées en nombre, du fait même du rétrécissement de la présence syndicale sur les lieux de travail et de leur caractère très défensif.

Eclatement des collectifs

Cette perte d’emprise sur le social a des raisons profondes et multiples. Il ne faut pas oublier les effets d’un chômage de masse qui, en France, persiste depuis plus de quarante-cinq ans. Un syndicalisme florissant dans un tel contexte serait étonnant. Les transformations du travail ont également profondément ébranlé ses modes de structuration et d’action. L’éclatement des collectifs de travail pèse de manière très lourde : les métiers de service ont massivement remplacé ceux de l’industrie.

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Or, dans ces métiers, les lieux de l’activité sont généralement très éclatés. Le numérique recompose les métiers et les façons de travailler remodèlent les collectifs. A côté de cela, les chaînes de production sont constituées de personnels dont les statuts et les employeurs sont également très divers (sous-traitance, intérim, autoentreprenariat, contrats précaires…). L’externalisation systématique a atteint tous les secteurs jusqu’aux fonctions publiques.

La négociation collective, née d’une revendication ouvrière imposée au patronat pour combattre les effets de la concurrence au sein du salariat, se transforme en outil managérial de gestion. Et les lieux principaux de cette négociation se sont déconnectés des réalités : ce sont moins les branches ou les entreprises (où se situent les principaux niveaux de négociation) qui produisent les normes sociales, mais la place tenue dans la chaîne de production de la valeur.

Pratiques routinières

Les instances représentatives du personnel sont parfois désignées comme responsables de l’« institutionnalisation » du syndicalisme. Elles sont au départ des conquêtes sociales, mais sont perçues comme la cause d’un éloignement des délégués au profit d’activités dont l’employeur a bien souvent l’initiative. Les réformes du début du quinquennat ont d’ailleurs amplifié cette distance. Au lieu d’un principe inclusif, la négociation d’entreprise gère la séparation entre différents types de travailleurs et travailleuses, elle devient un moyen de segmentation de la main-d’œuvre, c’est-à-dire le contraire du projet syndical.

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Dans le même temps, les stratégies des grandes centrales sont épuisées, en même temps que les modalités d’action pour peser sur le rapport de force sont remises en question par les nouvelles formes d’organisation du travail. La stratégie dite « réformiste » n’a pas donné de résultats suffisants pour la valider. Mais la stratégie plus offensive n’a pas réussi non plus à enregistrer des succès, ni à renforcer les organisations qui la portent. Alors que les capacités de mobilisation restent importantes, et que des contestations nouvelles voient le jour, le syndicalisme ne peut pas continuer à s’épuiser dans ses pratiques routinières et dans la guerre de tranchées entre ses composantes.

La catastrophe écologique en gestation et l’exigence féministe s’imposent aujourd’hui comme des vecteurs puissants de mobilisation qui réclament des transformations profondes. Le syndicalisme devrait être un acteur de ces transformations. Qui d’autre peut prétendre faire basculer le monde du travail dans une véritable égalité entre les femmes et les hommes ou concilier l’impératif de la transformation écologique avec un nouveau mode de développement et le respect des droits du travail ?

Caricature réciproque

Pour retrouver une présence effective sur le terrain, deux conditions sont nécessaires au syndicalisme : un changement dans les modes d’organisation, le retour à une relation plus construite et civilisée entre les syndicats. La syndicalisation par professions ou par industrie, qui domine dans l‘organisation générale des syndicats, a perdu de sa pertinence au regard de l’évolution des communautés de travail : celles-ci transcendent aujourd’hui les frontières professionnelles traditionnelles. Sur un même lieu de travail, les intervenants relèvent d’entreprises, de conventions collectives et de statuts différents et une refonte profonde des modes d’organisation s’impose, du syndicat de base jusqu’aux structures internes des centrales. La dimension interprofessionnelle doit désormais prévaloir sur les structures professionnelles qui dominent encore.

Lire la tribune : « La manifestation est devenue la pratique centrale des mobilisations »

La division syndicale devient insupportable. Tout syndicaliste passe son temps à expliquer à ses collègues qu’il faut s’unir pour être plus forts. Malgré les divergences et les différences, une action ne réussit que lorsqu’on se rassemble. Or, le syndicalisme français se complaît dans une opposition qui se veut irréductible, mortifère pour toutes ses composantes. La recherche, difficile, d’un minimum d’unité autour de « communs syndicaux » a laissé la place à la caricature réciproque qui devient complice d’un même résultat : l’affaiblissement de tous. Pourtant, aucune stratégie n’a trouvé la clé de la réussite. Les syndicats savent passer des compromis, sauf entre eux.

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Un débat ouvert est donc nécessaire. Les conditions internes de ce débat dans les différentes organisations ne sont sans doute pas très favorables : le débat interne à la CFDT est limité du fait qu’elle est violemment prise à partie par les autres, ce qui conduit à resserrer les rangs. A la CGT, un élan de nostalgie et de repli identitaire tient lieu de fil conducteur à certains contestataires. Le syndrome du bunker et le repli identitaire sont les deux faces complices d’une même maladie. Ces jeux ne produisent que des perdants. La syndicalisation baisse, la participation aux élections baisse, le syndicalisme n’est plus incontournable et le gouvernement peut, par exemple, s’asseoir tranquillement sur une position commune de toutes les organisations, opposées à la réforme de l’assurance-chômage. Rien de tout cela, n’est inéluctable. Mais le syndicalisme doit se renouveler profondément pour sortir de la spirale du déclin.

Patrick Brody, syndicaliste CGT et coanimateur du blog « Syndicollectif » ; Jean-Claude Mamet, coanimateur du blog « Syndicollectif », Jean-Marie Pernot, politiste, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES).

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