« Publié à l’automne 2025, l’ouvrage de Philippe Martinez, secrétaire générale de la CGT de 2015 à 2023 et dont on vient d’apprendre la candidature aux élections municipales sur une liste de gauche menée par le Parti socialiste, à Villiers sur Marne, laisse le lecteur sur sa faim » : Françoise Lamontagne, syndicaliste CGT, en fait la chronique. Plus bas, l’accès à un article de Michel Noblecourt (le Monde).
Philippe Martinez, « Mon tour de Gaule »
Editions Plon, 20€
Publié à l’automne 2025, l’ouvrage de Philippe Martinez, secrétaire générale de la CGT de 2015 à 2023 et dont on vient d’apprendre la candidature aux élections municipales sur une liste de gauche menée par le Parti socialiste, à Villiers sur Marne, laisse le lecteur sur sa faim.
Le titre de l’ouvrage « Mon tour de Gaule » laisse présager du récit des pérégrinations de l’ancien secrétaire général auprès des bases syndicales, notamment d’entreprises. C’est, en très grande partie, bien de cela qu’il s’agit : « une fenêtre ouverte sur cette autre France dont on parle peu dans les médias », à travers des réflexions sur les mouvements de grèves à la SNCF en 2018, dans les raffineries en 2022, les mobilisations des salarié·es contre la fermeture de leur usine comme à la SAM dans l’Aveyron ou à la Chapelle-Darblay en Seine Maritime, qui sont l’occasion de portraits chaleureux de syndicalistes…. Comme de rappeler l’engagement de la CGT dans la lutte contre l’extrême-droite, indissociable de celle contre le racisme et la xénophobie et son soutien aux travailleurs et travailleuses sans papiers. Sympathique mais on attend autre chose de l’ouvrage (265 pages tout de même) d’un ancien secrétaire général de la CGT dont le mandat a été particulièrement fourni en actualité politique et la fin de mandat un peu… animée.
Pas de scoop qui aurait eu des échos dans la presse, pas de révélation sur la vie interne de la CGT et pas plus d’analyse rétrospective sur ces années passées à la tête de la CGT. On aurait aimé un bilan, un point de vue, une vision pour l’avenir du mouvement syndical et social. Mais non. Quelques coups de patte contre les « théoriciens », les « Y a qu’à, faut qu’on » et « tous ceux qui réfléchissent à partir de moyennes », auxquels succèdent de brèves anecdotes dont François Hollande, rencontré deux fois, Manuel Valls et, bien sûr, Emmanuel Macron ne sortent pas grandis. La France insoumise en prend aussi pour son grade à l’évocation de l’impossibilité pour l’Assemblée nationale de voter sur la réforme des retraites. Si Martinez revient sur les relations avec la CFDT et Laurent Berger au cours de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023, s’appuyant sur le concept de « syndicalisme rassemblé », son récit demeure factuel et ne dit mot des relations entre la CGT et la FSU. On attend des réflexions sur les relations complexes entre mouvement syndical et partis politiques. Encore non.
Sur un plan plus interne, « le patron de la CGT » plaisante de cette présentation par les journalistes : « A certains, il m’est arrivé de répondre : patron de la CGT ? Mais j’en rêve ! Ma vie serait tellement plus simple ! Quand un patron dit quelques choses, tout le monde l’écoute. A la CGT, c’est un peu plus compliqué que cela. » S’en suit une brève explication à propos du fédéralisme et du rôle de « coordination » de l’instance confédérale. Si P. Martinez reconnaît que « les désaccords internes à la CGT m’obligeaient à marcher sur un fil entre des positions difficiles à concilier », c’est en vain que le lecteur un peu averti en attendra plus sur l’articulation entre les fédérations, les instances territoriales et la confédération ; bref, sur la structuration de l’outil syndical qui rende la CGT plus efficiente là où elle ne l’est pas ou plus.
Dans le chapitre intitulés « Soigner le travail » Philippe Martinez aborde le thème du travail, plus large que celui des seules conditions de travail, en citant la recherche-action mise en place à l’usine Renault-Le Mans bien connue dans la CGT car souvent donnée en exemple de la spécificité de cette démarche qui consiste à travailler avec les salariés sur le travail réel. Il revient ensuite sur l’expérience différente et plus tardive à Renault Flins et en tire un bilan plus que mitigé : « Ce travail d’étude long et rigoureux n’a finalement pas produit tous les effets espérés. Quand, après des mois d’observation révélant le hiatus entre le travail imaginé par les managers et le travail réel, les chercheurs ont publié leurs conclusions, la direction de Renault s’est trouvée bien embarrassée. Pour faire bonne figure, elle a pris des mesures mais elle n’a en rien revu les principes de management mis en cause par l’étude. Dans l’entreprise, le profit et la rentabilité l’emportent sur tout. » Comment imaginer que cette seule étude aurait pu pousser la direction de Renault à rompre avec ses méthodes de management, avec recherche de productivité et même de profit, bref avec le capitalisme ? Martinez n’est pas naïf et on reste assez pantois de cette réaction. Reste qu’on ne saura pas pourquoi cette démarche autour du travail a été abandonnée en silence au sein de la CGT alors que de nombreux militants et cadres syndicaux s’y étaient investis.
Quand au chapitre sur les violences sexistes et sexuelles , « #Me too avant # Me too », Philippe Martinez se félicite de la mise en place de la cellule de veille interne à la CGT et de son travail, qui est un réel progrès dans la Confédération, malgré les difficultés internes ; il évoque les deux « affaires » les plus connues, l’une ayant abouti à l’exclusion d’un membre de la CEC, l’autre s’étant soldée par un statu quo…. et le départ de « près de 500 des nôtres, très majoritairement des femmes. » Faut-il continuer à changer les règles et comment ? On n’en saura pas plus, là non plus.
Enfin, à propos de la politique environnementale, on cherchera vainement dans le chapitre « Fin du monde, fin du mois : même combat », le moindre retour critique sur la mise en place de l’Alliance écologique et sociale, sans consultation des instances de la CGT. On notera par contre que « la direction de la CGT qui a succédé à mon équipe a décidé de quitter l’Alliance écologique et sociale », Martinez oublie juste de rappeler alors qu’il s’agit de la stricte application d’un vote de congrès confédéral. Sans se demander un seul instant quelles pouvaient bien en être les causes…
On ressort de cette lecture désappointée. L’ouvrage ne peut, hélas, pas servir de point d’appui pour aller plus loin dans la réflexion sur une transformation de la CGT qui en fasse un outil encore plus utile pour le salariat du XXIème siècle. Comme l’impression que l’homme referme cette expérience sans rien en livrer vraiment. Une occasion ratée…
Françoise Lamontagne, syndicaliste CGT.












