« La démarche travail » de la CGT : une méthode encore inaboutie

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A partir des années 2000, pendant les mandats de Bernard Thibault puis de Philippe Martinez, la CGT avait innové dans sa pratique syndicale en mettant en place ce qui a été appelé la « démarche travail« . Elle accompagnait une réflexion de chercheur-euses sur la place du travail dans la société. Le constat de départ est que la dimension revendicative du syndicalisme n’est pas suffisamment étayée par l’écoute de la parole des salariés-es, et relève trop d’une démarche descendante. Cette démarche interrogeant le « travail réel » ou « concret« , qui n’est jamais celui qui est « prescrit« , a fait l’objet de débats internes et même d’une remise en cause. Cependant la CGT a suscité récemment une enquête de l’Institut de recherche économique et social (IRES) avec une équipe de chercheur-euses analysant les pratiques syndicales expérimentées. Cette enquête importante pour la vie de la CGT et du syndicalisme vient d’être publiée. 

Ré-enchanter le syndicalisme 

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Résumé

« La Confédération CGT, avec l’aide de chercheur·es en sciences du travail, lance en 2007 un séminaire de réflexion intitulé « Travail et Émancipation » qui vise à renouveler la réflexion de la CGT sur le travail. Dans la même période, diverses équipes syndicales initient la recherche de nouvelles pratiques syndicales ancrées dans le vécu du travail réel, pour mobiliser des salarié·es confronté·es à une montée des risques psychosociaux et à la dégradation de leur santé mentale. A partir de 2010 elles reçoivent le soutien du collectif confédéral « Santé, travail, protection sociale ».

Se formalise alors progressivement une « démarche travail » qui part de la parole des salarié·es sur leur travail, mais se distingue nettement des pratiques habituelles de tournée syndicale basées le plus souvent sur la collecte de plaintes. Mobilisant les acquis des sciences du travail, elle se base sur l’explicitation par les salarié·es de ce qu’elles et ils font vraiment dans leur travail (le « travail réel »), qui va bien au-delà du travail prescrit. Elle suppose une attitude d’enquête et d’écoute, à l’opposé d’une posture d’avant-garde. La révélation et la mise en débat du travail réel vise à redynamiser les collectifs de travail et à co-construire avec eux des revendications concrètes et mobilisatrices.

Au-delà de ce socle commun, les équipes syndicales utilisent des outils très divers : colloques et journées d’étude, assemblées ou heures d’information syndicales, formations-actions avec ou sans le soutien de chercheur·es, enquêtes formalisées ou non, aux méthodologies variées… voire, dans un des cas étudiés, cogestion de facto de l’organisation du travail. Certaines équipes syndicales ne mettent en œuvre qu’une ou deux de ces pratiques, d’autres les déploient presque toutes.

Les effets de ces pratiques sont multiples. Si les militant·es signalent dans nombre de cas des améliorations concrètes des conditions de travail, le résultat le plus généralement évoqué est un renforcement du syndicat, qu’on l’évalue par le nombre d’adhérents, les suffrages aux élections professionnelles ou la qualité de la vie syndicale, notamment l’intégration de jeunes ou de profils a priori éloignés de la CGT. Les militant·es interrogé·es soulignent en général que la démarche syndicale à partir du travail leur permet de retrouver un sentiment d’efficacité, de redonner du sens, voire de “ré-enchanter le travail syndical”, selon l’expression d’un militant enquêté.

Ces résultats positifs ne sont cependant pas relatés partout, et leur pérennité n’est pas toujours assurée : les pratiques d’enquête ne sont parfois adoptées que par un ou quelques militant·es, sans irriguer le collectif syndical. Parmi les principaux facteurs favorables figurent l’autonomie conquise par rapport à l’agenda du « dialogue social » institutionnel (essentielle pour dégager le temps nécessaire à la démarche d’enquête), l’ancrage au quotidien des militant·es dans leur milieu de travail, leur adhésion collective à la démarche d’enquête, la qualité des formations – formelles ou non – à l’enquête sur le travail réel, la construction d’espaces de mise en débat collectif du travail, la détermination politique et le soutien des structures locale, fédérale ou confédérale. L’interruption du soutien confédéral à la démarche en 2018 n’a cependant pas entravé l’action de la plupart des syndicats ici interrogés.

Parmi les réticences qui freinent l’adoption de cette démarche dans la CGT, on trouve les craintes que la co- élaboration des revendications avec les salarié·es n’amène le syndicat à s’écarter des repères et valeurs de la CGT, que les salarié·es peu qualifié·es aient plus de difficultés à s’exprimer sur leur travail, ou bien que la démarche manque d’ambition transformatrice. Selon ses promoteurs, les réticences tiennent aussi à la transformation de la vie syndicale qu’induit la démarche travail vers une plus grande collégialité, qui peut bouleverser des fonctionnements traditionnels.« 

 

Table des matières


Résumé…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………… 5

Avant-propos………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………… 7

Introduction………………………………………………………………………………………………………………………. 11

Origine et problématique de cette recherche…………………………………………………………………………………………………. 11

Le contenu du rapport…………………………………………………………………………………………………………………………………………. 14

La démarche travail au prisme des sources du pouvoir syndical…………………………………………………………………. 16

Enrichir l’approche syndicale de la santé au travail…………………………………………………………………. 17

Un point d’appui pour la réflexion et l’action…………………………………………………………………………. 18

Chapitre 1 : Aux origines de la démarche travail……………………………………………………………………. 21

La dynamique confédérale : un projet de rénovation stratégique………………………………………………………………. 21

Des initiatives novatrices aux niveaux fédéral ou local………………………………………………………………………………….. 25

Des trajectoires sociales et militantes diversifiées………………………………………………………………………………………….. 27

Chapitre 2 : la fabrique de la démarche travail………………………………………………………………………. 31

Le socle commun………………………………………………………………………………………………………………………………………………….. 31

Les colloques : des moments souvent fondateurs, mais non suffisants…………………………………………………….. 35

Les formations syndicales……………………………………………………………………………………………………………………………………. 36

Les enquêtes sur le travail réel……………………………………………………………………………………………………………………………. 46

Un appui au recours judiciaire : la preuve par le travail………………………………………………………………………………… 52

La cogestion de facto……………………………………………………………………………………………………………………………………………. 53

Sortir du « faire faire » : le rapport des syndicalistes aux savoirs experts………………………………………………….. 55

Chapitre 3 – Les effets de la démarche…………………………………………………………………………………. 57

Un lien raffermi avec les salarié·es…………………………………………………………………………………………………………………….. 57

De nouvelles ressources pour le travail syndical…………………………………………………………………………………………….. 58

Renforcer la cohésion des équipes syndicales………………………………………………………………………………………………… 60

Recruter ou intégrer des militants « jeunes » ou « apolitiques »………………………………………………………………… 61

Renforcer la syndicalisation…………………………………………………………………………………………………………………………………. 61

Améliorer les conditions de travail et d’emploi………………………………………………………………………. 62

Alimenter l’activité des instances représentatives……………………………………………………………………. 64

Conflits et rapport de force…………………………………………………………………………………………………………………………………. 65

Prendre en compte l’impact écologique du travail ?……………………………………………………………….. 66

Réunifier la communauté de travail ?……………………………………………………………………………………………………………….. 67

« Réenchanter le travail syndical »…………………………………………………………………………………………………………………….. 69

Chapitre 4 : Pourquoi ça marche ? Les conditions d’une transformation de l’action syndicale……. 71

S’affranchir de l’agenda patronal et de l’enfermement institutionnel………………………………………….. 71

Limiter le détachement syndical à temps plein………………………………………………………………………………………………. 72

Engager toute l’équipe syndicale dans la démarche d’enquête…………………………………………………. 73

Bénéficier du soutien des directions syndicales……………………………………………………………………………………………… 74

Élaborer des formations adaptées…………………………………………………………………………………………………………………….. 75

Construire le débat collectif sur le travail…………………………………………………………………………………………………………. 76

Chapitre 5 : Débats et controverses……………………………………………………………………………………… 79

« C’est bon pour les cadres »……………………………………………………………………………………………… 79

« C’est un truc de pleureuses »…………………………………………………………………………………………… 80

« C’est réformiste, on oublie la lutte des classes »…………………………………………………………………… 81

« C’est un truc d’intellos »…………………………………………………………………………………………………………………………………… 82

« Dans le capitalisme, la démocratie au travail est une farce »……………………………………………………………………. 83

« On a toujours fait ça »………………………………………………………………………………………………………………………………………. 85

« La CGT ce n’est pas une feuille blanche »……………………………………………………………………………. 86

Une coopération limitée entre promoteurs de la démarche………………………………………………………………………… 87

Conclusion………………………………………………………………………………………………………………………… 89

Annexe : Liste des personnes citées dans ce rapport…………………………………………………………………………………………. 93

 

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