Cet article de Sophie Béroud est un chapitre d’un livre collectif dirigé par Julien Talpin, Nouveau peuple, nouvelle gauche, Paris, Editions Amsterdam, 2025. Sophie Béroud est professeure de sciences politiques à l’université Lumière-Lyon 2, et spécialiste du syndicalisme. Dans ce chapitre elle explore les difficultés du syndicalisme contemporain à s’engager dans des soutiens ou des perspectives politiques. Mais elle donne des pistes de solutions à partir de collectifs ou d’équipes syndicales auxquelles les structures syndicales (ex.: des unions locales) donneraient des ressources de confiance et de liberté de réflexions.
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Les syndicats comme vecteurs possibles de politisation à gauche ?
Sophie Béroud
La présence de travailleuses et de travailleurs membres des classes populaires au sein des syndicats français apparaît de façon ambivalente : d’un côté, les syndicats demeurent parmi les rares organisations dotées d’une base sociale mais aussi de directions où figurent des employé·es et des ouvrier·es. De l’autre, ce sont surtout certaines composantes du salariat populaire qui y sont présentes et actives, à savoir les fractions les plus stabilisées – bénéficiant d’un CDI ou d’un emploi à statut – et travaillant dans des établissements de grande taille[1]. Une large partie du prolétariat contemporain, le plus exposé à la précarité de l’emploi, mais aussi à l’intrication de rapports de domination au travail fondés sur la classe, le sexe et la race, demeure en effet très en marge des syndicats. Cette ambivalence interroge depuis plusieurs décennies la capacité des syndicats à repenser à la fois leurs structures et leurs modalités d’action pour atteindre ces franges les plus précarisées du salariat populaire[2].
Malgré ces limites structurelles, et en raison de leur nombre encore conséquent d’adhérent·es, de leur présence sur les lieux de travail, les syndicats peuvent apparaître comme des acteurs décisifs aussi bien dans la lutte contre la diffusion des idées d’extrême droite[3] que dans la construction d’un soutien aux forces politiques de gauche. S’il est difficile d’en mesurer précisément l’impact, l’appel de la direction CGT à battre le Rassemblement national (RN) mais aussi à voter en faveur des candidats du Nouveau Front populaire (NFP) lors des élections législatives de juin 2024 a indéniablement contribué à une dynamique de mobilisation et sans doute favorisé la participation électorale de travailleur·ses habitué·es à l’abstention. À quel point cependant les syndicats peuvent-ils constituer aujourd’hui des vecteurs d’une politisation favorable à des forces politiques de gauche porteuses d’un projet de société alternatif ? Surtout, comment et dans quelles conditions cette politisation peut-elle s’opérer et se diffuser auprès des composantes les plus précaires du monde du travail?
Ces questions sont bien sûr centrales pour réfléchir à la construction d’une majorité électorale favorable à une rupture avec les politiques néolibérales mises en œuvre depuis plus de quatre décennies. Elles ne doivent pas occulter le fait que le monde syndical français est pluriel, composé à l’échelle nationale et interprofessionnelle de huit organisations – ce pluralisme étant parfois encore plus marqué à l’échelle des entreprises, avec l’existence d’organisations catégorielles. Le fait même de discuter des effets possibles de l’action syndicale dans le champ politique est loin de faire sens dans l’ensemble de ces organisations. Par exemple, Force ouvrière (FO) se distingue en refusant toute incursion dans le domaine politique. Malgré un réel ancrage au sein du salariat populaire dans les trois fonctions publiques, cette confédération refuse de donner des consignes de vote ou de participer à des manifestations contre le RN. Plus largement, le champ syndical dans son ensemble est traversé depuis la fin du xxe siècle par un processus de distanciation vis-à-vis du politique et de repli sur la sphère des relations professionnelles, ce qui n’est pas sans effet lorsqu’il s’agit de repenser l’action des syndicats comme outils potentiels de politisation.
Ce chapitre propose d’aborder ces différentes questions. D’abord en analysant les espaces et les formes de participation que mettent en œuvre les syndicats et qui permettent à des membres des classes populaires de se sentir plus habilités à intervenir sur des questions politiques. Ensuite, en se penchant sur les logiques de dépolitisation de l’action syndicale dans l’entreprise, afin d’éclairer les difficultés actuelles des syndicats à s’engager directement sur le terrain politique. Enfin, en réfléchissant aux facteurs qui pourraient au contraire favoriser un processus de (re)politisation, en particulier dans le cadre de mobilisations.
Les syndicats, des espaces de participation à l’épreuve des reconfigurations du salariat populaire
Que se passe-t-il dans les syndicats en termes de discussion, de formation, de circulation des idées et de débats ? Dans les faits, pour une grande proportion des adhérent·es, le rapport à leur organisation est très ténu. Cet état de fait vaut pour l’ensemble des syndicats : une très large majorité de leurs membres ne participent pas aux activités militantes, lisant au mieux les mails et la presse, entretenant le plus souvent un rapport instrumental à l’organisation en attendant d’elle des services, en particulier juridiques. La participation aux réunions syndicales, lorsque celles-ci ont lieu, n’implique donc qu’un nombre réduit de syndiqué·es, en règle générale celles et ceux qui ont accepté de prendre des mandats. Dans une organisation comme la CGT, pourtant très volontariste en termes d’implication de ses adhérent·es à la vie syndicale, une fraction non négligeable de syndiqué·es (autour de 15 %) sont « isolé·es » sur leur lieu de travail, ce qui veut dire qu’il n’existe pas de syndicat ou de section CGT dans leur établissement. Ces salarié·es n’ont donc pas accès à des espaces de discussion proprement syndicaux, à moins de s’investir de façon volontariste dans l’union locale interprofessionnelle de leur territoire Ces situations d’isoleme,t sont courantes dans les secteurs d’activité marqués par une forte précarité de l’emploi, comme le commerce, la restauration rapide ou les services, ce qui rend parfois très compliqué pour des travailleur·es dépourvu·es de connaissances préalables de l’univers syndical le fait d’y trouver leur place, faute d’espace pour se familiariser progressivement.
Le quotidien de l’activité syndicale dans les entreprises et dans les administrations se réduit ainsi le plus souvent à la routine des élu·es et des délégué·es syndicaux qui ont à préparer les réunions du comité social et économique (CSE) ou des négociations avec la direction. Elle prend une forme un peu différente lorsqu’il s’agit de préparer les élections professionnelles et de convaincre les salarié·es de voter pour telle ou telle liste. Les campagnes électorales peuvent être l’occasion de faire la tournée des ateliers ou des bureaux et de repérer des situations problématiques, mais elles créent rarement de véritables espaces de discussion.
Ce tableau doit bien sûr être nuancé : un certain nombre d’équipes militantes, en particulier dans de grands établissements industriels où perdure un héritage syndical, s’efforcent de recueillir régulièrement l’avis des salariés, organisant par exemple des consultations sur les négociations en cours, distribuant des tracts qui rattachent les évolutions dans l’entreprise à des enjeux plus larges. Mais ces démarches sont aujourd’hui assez rares
Si les syndicats constituent un espace de participation mais aussi de formation, c’est donc pour un noyau assez réduit de militant·es, membres de gros syndicats d’entreprise et/ou actifs·ves au sein des fédérations professionnelles et des unions territoriales. Les spécificités de la participation des classes populaires dans cet univers particulier ont été peu étudiées. Pourtant, il s’y opère des processus de socialisation importants en termes d’apprentissage de la prise de parole en public, de conduite de débats, de construction d’argumentations. Il suffit d’observer un congrès syndical, dans une union locale ou départementale ou dans une fédération, pour constater que s’y jouent des choses très différentes que dans la sphère politique. La parole y est largement exercée par des ouvrier·es et des employé·es, même si des membres des professions intermédiaires peuvent être également plus ou moins nombreux. Présenter la situation de « sa boîte » devant les autres délégué·es, écouter le rapport d’activité, discuter des orientations à venir constitue une façon de monter en généralité à partir de son expérience professionnelle. Il en est de même dans les sessions de formation syndicale, qui donnent l’occasion à des militant·es de mettre en mots ce qu’ils et elles vivent dans le travail, et, lorsqu’il s’agit de stages interprofessionnels, de rapprocher leur vécu d’autres situations[4].
Pour des militant·es investi·es à l’échelle locale ou dans leur secteur professionnel, le syndicalisme constitue donc encore aujourd’hui une véritable école de formation. Il leur donne en particulier un plus grand sentiment de légitimité à intervenir, à partir de leur expérience de travail, sur différents sujets. Cette acquisition d’un sentiment de compétence, en particulier chez des salarié·es ayant parfois connu une scolarité compliquée et disposant de peu de capital culturel, ne se traduit cependant pas nécessairement par une plus forte politisation. Plusieurs obstacles peuvent en effet exister.
Tout d’abord, un certain nombre d’organisations forment surtout leurs militant·es sur des enjeux techniques : savoir gérer un CSE, un syndicat, conduire une négociation. Malgré tout, les frontières s’avèrent poreuses. Même des formations apparemment très techniques, par exemple sur les usages de dispositions juridiques, peuvent être le support de questionnements plus politiques sur les rapports de pouvoir dans l’entreprise – notamment lorsqu’elles sont réalisées en interne et non pas confiées à des cabinets de formation choisis par l’employeur. Néanmoins, l’ensemble des syndicats peinent aujourd’hui à introduire directement des sujets considérés comme « politiques » dans leur formation, tant ceux-ci semblent éloignés des exigences de l’activité syndicale au quotidien dans les instances. C’est plutôt par des thématiques précises, comme la santé au travail ou les enjeux environnementaux, que l’articulation entre les expériences professionnelles et des approches plus transversales se réalise. L’objectif de conférer un contenu plus politique aux formations syndicales – au sens de donner des outils critiques aux militant·es pour analyser les formes prises par le capitalisme, mais aussi pour comprendre les rapports d’exploitation et de domination – est présent dans des organisations comme la CGT, la FSU et Solidaires. Il l’est beaucoup moins dans des organisations où l’activité syndicale est davantage pensée sous le signe de l’expertise et d’une professionnalisation au service du « dialogue social ».
Un autre type d’obstacle est d’avoir accès à ces formations ou à ces lieux de socialisation politique que sont les congrès, ce qui n’a rien d’évident pour des travailleur·es syndiqué·es en situation précaire. Pour ces dernier·es, en raison de l’absence d’heures de délégation ou du nombre réduit de celles-ci dans leur entreprise, l’activité syndicale nécessite le plus souvent une forme d’engagement bénévole. Il s’agit de tenir, malgré les pratiques de répression du côté patronal, des difficultés à concilier des horaires de travail éclatés et le temps demandé par l’organisation. Bien des travailleur·ses précaires, le plus souvent des jeunes et des femmes, le plus souvent aussi des travailleur·ses racisé·es, peinent ainsi à trouver leur place puis à se maintenir dans la durée dans des espaces syndicaux qui leur apparaissent fermés et codés[5].
Les effets de décennies de dépolitisation des pratiques syndicales en entreprise
Une autre difficulté – pensée comme telle dans des syndicats tournés vers la contestation de l’ordre social et politique – est que ces espaces de participation internes aux syndicats sont le plus souvent vécus comme des univers spécialisés, fortement séparés et distincts de l’univers politique. Un responsable de la fédération de la métallurgie de la CGT, évoquant le fait que des militant·es et des équipes syndicales ont refusé de distribuer les tracts en faveur du NFP en 2024, met ainsi en avant plusieurs facteurs explicatifs : la crainte de perdre des voix lors des prochaines élections professionnelles, celle de perdre également des adhérent·es et, enfin, l’absence de savoir-faire pour conduire des discussions avec les salarié·es sur de tels enjeux[6]. « On ne peut pas ne jamais parler de politique et balancer soudain un tract politique aux équipes en leur demandant d’aller le distribuer ! » Cette réflexion témoigne des difficultés à relayer auprès des salarié·es des mots d’ordre qui semblent extérieurs à l’entreprise, sans qu’un travail préalable de politisation des expériences de travail n’ait été réalisé. .
Or, les pratiques syndicales en entreprise ont subi depuis plus d’un quart de siècle un très fort processus de dépolitisation[7]. Comme on l’a évoqué plus haut, les militant·es disposant de mandats peinent à dégager du temps hors de leur fonction et se retrouvent le plus souvent pris, parfois malgré eux, dans le seul jeu institutionnel. À cela s’ajoutent les politiques des directions d’entreprise qui visent sciemment à individualiser les relations de travail au sein de l’entreprise. Le sociologue David Sanson a bien montré le travail de sape des collectifs ouvriers mené par la direction dans une raffinerie où les syndicats étaient pourtant très combatifs, via le recours à des systèmes de primes et d’entretiens individuels[8]. Alors que le recours à ce type d’organisation du travail se généralise[9], les syndicats peinent de plus en plus à produire du collectif. Confrontés à la fois à l’idéologie diffuse des dispositifs managériaux et au maintien de logiques discriminatoires contre les syndiqués[10], ils éprouvent de grandes difficultés – à convaincre les salarié·es que des alternatives existent à la mise en concurrence permanente et à la recherche de compétitivité. La dégradation des conditions de travail et des emplois dans les fonctions publiques a également fragilisé les bases d’un travail syndical de politisation via la défense des statuts et des services publics. Cet accommodement à l’ordre économique néolibéral, qui ne signifie pas forcément son acceptation, contribue au fait que l’entreprise n’est plus investie comme un espace où des conflits sont possibles, où des revendications peuvent aboutir. Cette dimension était par exemple très présente chez les Gilets jaunes : certains d’entre eux travaillaient dans le secteur logistique, dans les transports ou dans d’autres secteurs industriels, mais n’ont pas pour autant envisagé d’occuper leur lieu de travail.
Toutefois, les difficultés à articuler le vécu quotidien au travail, c’est-à-dire l’expérience individuelle et collective des rapports d’exploitation et de domination, avec des enjeux politiques, en termes de choix portés par un parti ou effectués par un gouvernement, tiennent aussi en partie aux réserves des militant·es. En effet, une partie d’entre elles et eux ont peur de voir leur action disqualifiée, d’être étiqueté·es comme faisant de la politique, alors que toutes les organisations syndicales valorisent, dans leurs discours, la nécessité de l’autonomie par rapport à la sphère partisane. L’évolution de la CGT est très significative de ce point de vue. Dès la deuxième moitié des années 1990, à la suite de l’effondrement du bloc de l’Est mais aussi du déclin électoral du PCF, la direction de la confédération a porté une stratégie visant à renforcer l’investissement dans le domaine des relations professionnelles. Sans disparaître complètement, les référents marxistes ont été atténués : la lutte des classes et la défense de la classe ouvrière ont été remplacées par une référence plus large au salariat. Soucieuse de s’adresser aussi aux professions intermédiaires, aux technicien·nes, ingénieur·es et cadres, la CGT ne met pas aujourd’hui particulièrement en avant les classes populaires comme acteurs du changement social et politique. Cet affaiblissement des repères idéologiques, couplé à la disparition de la formation intellectuelle qu’assurait auparavant le PCF pour un grand nombre de cadres de l’organisation, a marqué toute une génération de responsables. Peu d’entre elles et eux se sentent assez outillé·es pour mener sur le terrain un travail d’analyse politique qui soit pleinement ancré dans les expériences de travail. Bien sûr, des sensibilités politiques se manifestent dans la CGT et orientent certaines prises de position, en particulier lors des congrès. Mais ces batailles entre responsables de structures, dont les logiques partisanes sont le plus souvent occultées, déstabilisent plus qu’elles ne séduisent les militant·es les plus éloigné·es de ces univers. La politique est ainsi présentée soit comme extérieure au syndicalisme (comme un domaine qui risque de le dénaturer et de mettre en péril un ancrage large au sein du salariat), soit comme une trame cachée, réservée aux initié·es.
Renouveler les processus de politisation et de structuration syndicale
En prise avec un salariat populaire, à la fois parmi leurs adhérent·es mais aussi au regard des salarié·es qui viennent les solliciter lors de leurs permanences juridiques, les syndicats peuvent véritablement jouer un rôle dans la politisation de ces travailleur·ses. Néanmoins, on voit combien celui-ci n’a rien d’évident et combien des injonctions venant de l’extérieur – par exemple, pour soutenir une formation politique donnée – pourraient s’avérer contreproductives. Les risques de divisions internes, mais aussi de perte d’adhérent·es déboussolé·es par ces orientations soudaines, seraient effectivement forts.
Des processus de politisation se produisent cependant bel et bien dans la sphère du travail, en particulier lors de séquences de mobilisation, lorsque le recours à la grève permet de suspendre le rapport de subordination à l’employeur et de faire vivre des espaces de discussion. Mais c’est moins le cas lors des grands mouvements interprofessionnels constitués uniquement de journées d’action espacées : les salarié·es ont alors tendance à rester chez eux ou à participer uniquement à la manifestation. Les difficultés à tenir des assemblées générales sur les lieux de travail ont ainsi marqué le mouvement social de 2023 contre la réforme des retraites.
Les processus de politisation peuvent aussi advenir grâce aux démarches mises en œuvre par des équipes syndicales. Les enquêtes de terrain apportent ici quelques éclairages qui permettent de repérer des facteurs favorables à l’enclenchement de ces processus : une des clefs de cette politisation réside dans la possibilité de combiner un engagement au sein de son établissement et un engagement « hors les murs » de l’entreprise, dans les structures interprofessionnelles locales[11]. Celles-ci permettent en effet d’être davantage sensibilisé·e puis mobilisé·e sur des causes transversales. C’est le cas d’une aide-soignante dans un EHPAD municipal, interviewée à plusieurs reprises lors d’une enquête menée dans l’Ain. Après avoir contribué à redynamiser le syndicat CGT de son établissement, elle rencontre beaucoup de difficultés à y faire participer ses collègues et se sent isolée. Contactée par l’union locale de son territoire pour contribuer à l’animation de cette dernière, elle va progressivement y trouver sa place, prenant en charge un groupe de réflexion sur les enjeux environnementaux, organisant des soirées débats ouvertes sur l’extérieur. Cette militante s’est ensuite engagée dans un groupe local de La France insoumise alors qu’elle n’avait que très peu de socialisation politique au départ. Mais ce type de parcours n’est possible que si des places sont laissées dans les structures locales, que la division militante du travail y est pensée donner des responsabilités aux femmes, aux plus jeunes, à celles et ceux qui n’ont pas les codes de l’organisation.
D’autres salariées travaillant dans un EHPAD privé, cette fois-ci à Marseille, ont aussi trouvé dans l’union locale un espace protégé, d’une part, pour se rencontrer – ce qui est rendu difficile par leurs horaires et la pression subie au quotidien en raison du manque de personnel – et, d’autre part, pour parler de leur travail. Elles ont peu à peu élaboré des revendications, tout en partageant des repas. Ces démarches se retrouvent dans des secteurs comme l’aide à domicile, où il s’agit de créer hors du lieu de travail des espaces de mise en commun des expériences de travail, de critique de celles-ci, mais aussi des espaces de sociabilité. L’engagement syndical devient alors le vecteur d’une affirmation du collectif et d’une certaine fierté « ouvrière » quant au travail réalisé. Il crée un espace où l’on pense les formes de résistance et où l’on peut parler de soi, de ses difficultés éventuelles, des rapports de domination genrés et racisés vécus au travail. Pensées comme des espaces ouverts, ces unions locales permettent de désenclaver l’action syndicale et surtout de la faire exister en interaction avec d’autres espaces de sociabilités et non comme un univers de pratiques séparé ou spécialisé[12]. Dans le secteur des EHPAD comme dans celui de l’aide à domicile, des travailleuses ont ainsi réussi à mener des luttes importantes, en faisant le lien entre les conditions de prise en charge des personnes âgées et leurs propres conditions de travail. À partir de leur propre définition d’un travail bien fait dans le secteur du care, elles sont parvenues à faire entendre les choix de société éclairés par leur mobilisation, tout en éprouvant fortement la nécessité de trouver des débouchés politiques à leur lutte[13].
La construction de ce type de mobilisation apparaît comme un puissant vecteur de politisation à gauche. Toutefois, dans ces secteurs d’activité, l’action syndicale est souvent très limitée, faute de ressources. Une partie des salariées lanceuses d’alerte dans les EHPAD ont ainsi été licenciées après avoir mené des grèves locales, sans que le syndicat ne leur propose de les recruter pour contribuer à la syndicalisation du secteur, comme cela peut se faire dans d’autres pays. Cette option est pourtant loin d’être inenvisageable dans les syndicats français : elle nécessite cependant une autre répartition des ressources entre les structures locales, fédérales et confédérales. Cette absence de réflexion sur l’intégration pérenne dans les syndicats de salarié·es des classes populaires ayant réussi à construire des luttes – alors que cela pourrait constituer un puissant levier de renouvellement des équipes militantes et des dirigeant·es – fait aussi partie des limites actuelles du syndicalisme.
Le renforcement des syndicats comme espaces de politisation passe ainsi moins par le rétablissement d’associations étroites avec des formations politiques que par un travail à la fois de redéploiement de leurs structures, en particulier locales pour être davantage en prise avec les composantes les plus précarisées et les plus exploitées des classes populaires, par le fait de redonner aux salarié·es le sentiment qu’ils peuvent exercer un pouvoir collectif et par leur capacité à construire des alliances larges, avec les usagers notamment, pour gagner en rapports de forces dans les luttes.
[1] Baptiste Giraud, Karel Yon, Sophie Béroud, Sociologie politique du syndicalisme, Paris, A. Colin, 2018.
[2] Sophie Béroud, Paul Bouffartigue, Henri Eckert, Denis Merklen, En quête des classes populaires, Paris, La Dispute, 2016.
[3] Karel Yon, « Le rôle du syndicalisme dans la lutte contre le racisme et l’extrême droite » in Karel Yon, Le syndicalisme est politique, Paris, La Dispute, 2024, p. 169-193.
[4] Nathalie Ethuin, Karel Yon, dir., La fabrique du sens syndical. La formation des représentants des salariés en France (1945-2010), Le Croquant, 2014.
[5] Charles Berthonneau, « Des jeunes de cité à la CGT ? : Socialisations militantes dans les marges du syndicalisme » in Stéphane Beaud, Gérard Mauger, dir.,Une génération sacrifiée ? Jeunes des classes populaires dans la France désindustrialisée, Éditions Rue d’Ulm, 2017. p.127-141.
[6] Echange par visio, le 26 juin 2025.
[7] Baptiste Giraud, De l’organisation des luttes à la participation aux institutions : une sociologie politique des pratiques de la représentation syndicale, HDR, Paris Dauphine 2025.
[8] David Sanson, La Fin d’un monde ? Collectifs ouvriers et fait gestionnaire à l’ère du capitalisme financier, Thèse de doctorat en sociologie, École Normale Supérieure de Lyon, 2022.
[9] Sophie Bernard, Le nouvel esprit du salariat : Rémunérations, autonomie, inégalités. Presses Universitaires de France, 2020.
[10] Thomas Amossé ; Jean-Michel Denis, « La discrimination syndicale : une discrimination comme les autres ? : Enjeux et état des lieux », Travail et emploi, 2016/1 n° 145, 2016. p.5-30..
[11] Pierre Rouxel, Le syndicalisme en restructurations, Paris, L’Harmattan, 2022.
[12] Saphia Doumenc, « Penser les (non-)mobilisations syndicales à l’aune de l’ancrage local : des femmes de ménage à Marseille et à Lyon », Espaces et sociétés, 183(2), 2021, p. 67-82.
[13] Sophie Béroud, Saphia Doumenc, « « Pas de présidentielles sans les essentielles » : la défense du métier d’aide à domicile comme vecteur de politisation », La nouvelle revue du travail, 26, 2025, p. 87-106.















