Le 79ème festival international de Cannes est en cours. Dans les médias, le Festival de Cannes se résume à des images d’étalage de robes du soir, de bijoux de grands joailliers, de ballets de BMW devant les marches et de vedettes, voire de stars. Mais il y existe une autre histoire du festival, plus agitée, beaucoup plus politique, syndicale aussi qui fait, qu’encore aujourd’hui, la CGT siège au Conseil d’administration du Festival.
Festival de Cannes : au-delà des paillettes
Le 79ème festival international de Cannes est en cours. Dans les médias, le Festival de Cannes se résume à des images d’étalage de robes du soir, de bijoux de grands joailliers, de ballets de BMW devant les marches et de vedettes, voire de stars. Mais il y existe une autre histoire du festival, plus agitée, beaucoup plus politique, syndicale aussi qui fait, qu’encore aujourd’hui, la CGT siège au Conseil d’administration du Festival. C’est une histoire longue, méconnue mais riche des luttes ouvrières…
1939, un festival… qui n’a pas lieu
En 1938, la Mostra de Venise, qui existe depuis 1932, se déroule sous une pression très importante du régime fasciste de Mussolini. La Mostra, qui a distingué en 1937 le film de Jean Renoir « La grande illusion » mais sans lui octroyer la plus haute récompense, couronne « Les Dieux du stade » de Leni Riefenstahl, une apologie des jeux olympiques de Berlin de 1936 et… un documentaire, et « Luciano Serra, pilote » de Goffredo Allessandrini, supervisé par le fils de Mussolini, qui glorifie la conquête italienne de l’Italie. La France, représentée par « Quai des Brumes » de Julien Duvivier avec Michèle Morgan et Jean Gabin, repart avec un prix décerné « pour l’ensemble de sa production ». Le festival a été pris en main par les puissances fascistes et tout particulièrement par le régime nazi, le tout dans un contexte international menaçant. C’en est fini d’une compétition amicale et neutre…
En France, le ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts, dont dépend le cinéma (il n’y a pas, alors, de ministère de la culture comme nous le connaissons aujourd’hui), Jean Zay, radical profondément antifasciste, arrêté par Vichy et assassiné par la milice en 1944, propose une contre-manifestation à celle à la Mostra, sur une idée de Philippe Erlanger. Mais la déclaration de guerre le 1er septembre 1939 interrompt le processus : le premier festival de Cannes n’aura pas lieu. Tout était pourtant prêt : films, invitations et même l’affiche, réalisée par l’artiste Jean-Gabriel Domergue dont la villa cannoise est aujourd’hui le lieu de délibération… du jury du festival.
Une émission de France Culture sur Cannes 1939 :
Le bouillonnement de l’après-guerre
Libération, expérience d’auto-organisation, importance du mouvement ouvrier, poids du Parti communiste : le contexte est totalement bouleversé. L’histoire régionale, avant la seconde Guerre mondiale, a également son importance pour comprendre le choix définitif de la ville de Cannes : l’installation d’une immigration italienne fuyant le fascisme à partir des années 20 et la proximité de l’Italie, l’élection de deux députés communistes : l’un à Nice, Virgil Barel, l’autre à Cannes, Henri Pourtalet, et le rôle du maire de ville, Raymond Picaud, dont une grande artère de la commune porte depuis le nom. Ce médecin, engagé contre le fascisme, s’est aussi mis au service de la population pauvre de la ville. On retrouve ces personnalités après la guerre, toujours engagées après avoir participé activement à la Résistance.
En 1946, le premier festival de l’après-guerre est une fête à la fois populaire et mondaine. Les travaux d’aménagement du bord de mer et des jardins autour du Casino où se dérouleront les festivités se déroulent grâce à un engagement local important, impulsé par la municipalité, les forces politiques et la CGT. La manifestation est un succès, avec chars décorés et batailles de fleurs, pour lesquels il a fallu également faire appel au bénévolat populaire, dans un contexte économique difficile. La présence du film « La Bataille du rail » de René Clément, produit par la Coopérative générale du cinéma français et en partie par la CGT, qui exalte la résistance des cheminots, reçoit deux prix et symbolise à la fois le retour de la paix et la force du mouvement ouvrier. Néanmoins, la nécessité d’un lieu spécifique pour accueillir cette manifestation d’ampleur s’impose.
En 1947, pour la nouvelle édition, il s’agit de pérenniser le festival alors que le contexte est à nouveau en train de changer. L’enjeu est à la fois diplomatique et culturel : la France doit redevenir une puissance visible au niveau international. L’enjeu local consiste à faire de la région une zone de tourisme, qu’elle a été dans le passé, et donc à montrer que la ville de Cannes peut accueillir cette manifestation. Des tensions vont apparaître entre le gouvernement, où il n’y a plus de ministres communistes, méfiant devant cette ville très à gauche pour l’époque, et les autorités locales qui tiennent absolument à la tenue du festival. D’autres villes sont envisagées mais Cannes emporte la compétition. La ville doit donc construire un lieu digne d’accueillir la manifestation : ce sera le Palais des festivals dont la construction relève d’un véritable tour de force. Les délais sont incroyablement courts : quatre mois. Le trio Picaud, Barel et Pourtalet réclament les crédits nécessaires, au sein du comité d’organisation du festival à Paris auquel participe la CGT, les députés interpellent le gouvernement et localement Raymond Picaud, avec l’appui de la CGT, effectue un véritable travail de conviction auprès des travailleurs pour l’aménagement de la ville. Si on est toujours dans la période de « la bataille de la production » et d’appels sur ce thème, il existe une réelle volonté populaire de s ‘investir dans ce projet. En 1947, l’objectif est d’autant plus fou que tout manque (il y a toujours des tickets de rationnement) y compris… les matériaux de construction. Les engagements du gouvernement sont donc limités. C’est là qu’interviennent les liens entre la municipalité et la CGT, via le secrétaire de la Bourse du Travail et de l’UL CGT de Cannes sous le Front Populaire, de plus maire adjoint communiste, Victor Marro qui effectue un travail de mobilisation. Travailleurs du bâtiment, de la métallurgie, jeunes apprentis du centre de formation professionnelle de La Bocca, le quartier populaire de la ville, cheminots, employés des ateliers de cinéma de la Victorine à côté de Nice, mains féminines pour coudre les rideaux de la grande salle de projection… Le 12 septembre 1947, le Palais, dont la toiture n’est pas tout à fait achevée, peut néanmoins accueillir le festival. « L’Humanité » et « Le Patriote de Nice et du Sud Est » rapportent l’ambiance festive et l’accueil réservé aux ouvriers et ouvrières appelés à monter sur scène pour être applaudis par les festivaliers !!
Et ensuite…
Après cette importante réussite, le festival va être victime du retournement de la situation politique. La gauche cannoise perd les élections municipales d’octobre 1947 et le bilan financier est mis en cause, ce qui permet le report du festival de 1948 « pour raisons budgétaires » malgré des interventions auprès du Centre national de la Cinématographie (CNC). Le festival reviendra dès 1949.
A propos des deux premiers festivals, on pourrait évoquer la programmation, les palmarès (en 1947, « Antoine et Antoinette » de Jacques Becker, portrait d’un jeune couple modeste confronté aux difficultés de la vie quotidienne obtient le Grand Prix), le rôle du syndicat français des artistes (SFA-CGT), le rôle des cheminots syndiqués dans la sécurité du palais pendant de longues années, les premières tensions avec les producteurs américains… Tous ces sujets permettraient de mettre en valeur les liens entre le cinéma et le mouvement syndical et ouvrier. Soulignons l’importance de la mobilisation de 1948 contre les accords Blum-Byrnes organisant l’annulation d’une partie de la dette française auprès des Etats-Unis mais autorisant un accès limité des films français aux écrans hexagonaux, alors que les films américains, nombreux et produits durant la guerre, obtiennent un accès très large aux écrans français. La mobilisation qui s’ancre aussi dans le contexte de la guerre froide prend une tonalité très anti-américaine, mais elle est aussi l’expression de professionnels qui défendent leur outil de travail et leurs métiers, de citoyens attachés à ce que nous nommons aujourd’hui « la diversité culturelle » et à une lutte contre l’impérialisme américain. Les accords vont être en partie modifiés mais surtout la mobilisation, à laquelle participent activement des artistes très connus (Jean Marais, Madeleine Sologne, Raymond Bussières, Roger Pigaut, Claire Mafféi, Simone Signoret, Jacques Becker, Yves Allégret…) et de très nombreux techniciens, aboutit au vote unanime par l’Assemblée nationale d’un système d’aide temporaire, puis pérennisée, au cinéma par une taxe sur les billets de cinéma, taxe réinjectée par l’intermédiaire du CNC dans l’économie du secteur. Cette taxe sera ensuite pérennisée et élargie, permettant l’existence d’une production cinématographique française vivace et diversifiée.
Aujourd’hui, cette histoire est très largement oubliée… Reste que cette mobilisation ouvrière exceptionnelle a laissé des traces : la présence de la CGT au Conseil d’administration du festival, celle de son stand dans le Palais des festivals où elle accueille adhérents, adhérentes, professionnel·les, ainsi que ses secrétaires généraux, sa participation es-qualité à des débats et tables rondes lors du festival sans parler du travail quotidien de ses militants et militantes qui la font majoritaire dans la production cinématographique (62,60%) et la production audiovisuelle (46,10%). Cette présence permet de faire entendre un autre « son de cloche » : la voix des femmes et des hommes, qui au jour le jour, font le cinéma. Sans oublier l’organisation d’initiatives de rue en commun avec l’Union locale CGT de Cannes comme lors du mouvement contre les retraites ou le soutien à la mobilisation des salariés précaires des festivals en 2024 et 2025. Tout n’est évidemment pas rouge, les remises en cause sont importantes et les attaques venues de l’extrême-droite ou de la droite contre la culture rendent nécessaires une meilleure connaissance de cette histoire pour mieux défendre ces conquis et les faire fructifier dans un paysage considérablement bouleversé. Avec les professionnels·les et avec le public !
Françoise Lamontagne
Syndicaliste CGT
Bibliographie :
Cet article doit tout au travail de l’historien Tangui Perron dont on lira avec beaucoup d’intérêt l ‘ouvrage « Tapis rouge et lutte des classes. Une autre histoire du festival de Cannes » aux Edtions de l’Atelier, 2024, 16 euros.
Sur le cinéma et le syndicalisme :
- « L’écran rouge. Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo» sous la direction de Tangui Perron. Préface de Costa-Gavras. Editions de l’Atelier, 2018
- Sur le rôle et l’histoire du Syndicat français des artistes :
Marie-Ange Rauch, « De la cigale à la fourmi. Histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960) », Editions de l’Amandier, 2006
- Et sur le festival de 1939 :
Olivier Loubes « Cannes 1939 le festival qui n’a pas eu lieu », Armand Colin, 2016.











