Cette tribune, initiée par la revue Santé & Travail, est parue dans Le Monde pour le 8 mars 2026. Signée par des responsables syndicales (France et Europe), des chercheuses et chercheurs, des élu-es politiques.
Santé & Travail est édité par l’Union de groupe mutualiste (UGM) Santé & Travail, qui réunit la Mutualité française et la Fédération des Mutuelles de France.
La prévention des risques professionnels se conjugue depuis toujours au masculin. Pourtant, les femmes et les hommes n’exercent pas les mêmes métiers, ne connaissent ni les mêmes conditions de travail, ni les mêmes parcours, ni les mêmes contraintes d’articulation des temps sociaux. Prendre en compte ces inégalités et agir pour les réduire, tel est l’appel initié par Santé & Travail, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars.
(En partenariat avec le quotidien Le Monde)
Le standard du travailleur masculin va-t-il continuer à dicter les règles de la prévention des risques professionnels ? Et ce faisant à éclipser les risques spécifiques qui menacent la santé et la sécurité des femmes au travail ? Depuis de nombreuses années, des travaux de recherche montrent les limites de ce modèle implicite. C’est le cas de la photographie statistique de la sinistralité selon le sexe, réalisée par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) depuis 2012, qui met en évidence des écarts significatifs, longtemps invisibilisés. Malgré ces coups de projecteur, la question demeure.
Il suffit pour s’en convaincre de consulter le dernier bilan de l’Assurance maladie sur les accidents du travail, qui, derrière une baisse globale de 25 % depuis 20 ans, fait apparaître une évolution fortement asymétrique : une diminution de 40% des accidents pour les hommes … mais une hausse de 26% chez les femmes. Du côté des maladies professionnelles, comme les troubles musculosquelettiques (TMS), les lésions cutanées ou les épisodes dépressifs en lien avec le travail, ce sont également les travailleuses les plus touchées.
Des risques moins visibles
Ces écarts ne sont pas le fruit du hasard. La répartition sexuée des emplois reste marquée. Dans les secteurs où les femmes sont majoritaires (santé, soin, travail social, commerce, entretien, services aux personnes), les risques sont moins visibles. D’une part, parce que leurs effets sont différés : les TMS s’installent après des années de gestes répétitifs ; les atteintes psychiques à la suite d’expositions prolongées aux risques psychosociaux (RPS). D’autre part, parce que ces emplois, lorsqu’ils sont exercés au domicile des personnes aidées ou dans des espaces fragmentés, restent à distance des dispositifs de formation, d’évaluation et de prévention.
Pourtant, le taux de gravité des accidents du travail dans les activités de services est comparable à celui du BTP. Quant aux agentes d’entretien, elles manipulent des produits chimiques susceptibles de provoquer des atteintes oculaires, respiratoires ou cutanées.
Impacts différenciés
Par ailleurs, même dans le cas où des femmes et des hommes exercent le même métier, réalisent la même tâche, la manière de tenir le travail, de s’y engager, de composer avec les prescriptions et les imprévus, peut engendrer, pour les unes et pour les autres, des coûts différenciés. Parce que les corps ne sont pas socialisés de la même façon, parce que les attentes organisationnelles diffèrent, parce que l’accès aux ressources techniques et à la reconnaissance varie, l’effort requis pour « bien faire » son travail n’est pas équivalent.
De ce fait, les risques liés à la charge physique, aux agents chimiques ou encore aux températures extrêmes ont des impacts différenciés sur la santé, y compris sexuelle ou reproductive, des femmes et des hommes, compte tenu de leurs spécificités anthropométriques, morphologiques, physiologiques, ou hormonales.
Le constat est le même s’agissant des risques organisationnels : le télétravail réassigne les femmes au cumul avec les tâches d’entretien du foyer, le travail de nuit est associé chez elles à un surrisque de cancers du sein, et elles sont les premières victimes des violences sexistes et sexuelles au travail (VSST).
Enfin, c’est sur elles que reposent principalement l’articulation vie professionnelle-vie personnelle et l’essentiel du travail domestique, parental ou d’aidance, et ce, alors même qu’elles disposent de moins de marges de manœuvre que les hommes dans l’organisation de leur travail. Pour autant la prévention des risques professionnels reste androcentrée.
Produire des données sexuées
Dès lors, comment mettre en lumière ces différences et leurs effets afin de gommer ces inégalités ? En la matière, la clé réside dans une volonté politique affirmée de produire et d’exploiter des données sexuées, y compris à l’échelle régionale ou à celle des entreprises. C’est la première condition d’une lecture plus fine de la santé au travail de l’ensemble de la population, et d’actions mieux ciblées sur certains métiers ou secteurs.
Au sein des entreprises et des administrations, c’est l’élaboration du document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP), qui représente l’étape opérationnelle cruciale pour intégrer une approche différenciée des conditions de travail selon le sexe, ainsi que les expositions spécifiques des femmes. Obligatoire depuis 2014, cet exercice se heurte pour l’heure au déficit de méthodologie des préventeurs pour le mettre en œuvre. Renforcer la formation de ces derniers, notamment en intégrant dans les référentiels la dimension sexe/genre, est donc la première pierre d’une montée en compétences sur ces questions et d’une réduction des inégalités de santé.
Observations différenciées
Alors qu’il est maintenant bien établi que les femmes occupent majoritairement des métiers où elles engagent leur santé sur le long terme, compromettant leur maintien dans l’emploi jusqu’à la retraite et leur vieillissement sans incapacité, un effort particulier doit être engagé sur la prévention de l’usure professionnelle.
Cela passe par une amélioration de leurs parcours afin de limiter l’exposition dans le temps, par la reconnaissance de la pénibilité inhérente à certains métiers, avec des mesures incitatives pour l’amélioration des conditions de travail, de la formation professionnelle, voire des dispositifs de cessation anticipée d’activité.
Enfin, n’oublions pas que faire progresser les droits des femmes en matière de santé au travail comme pour l’ensemble des droits, c’est faire progresser les droits de tous, femmes et hommes. Prendre en compte la diversité des personnes au travail – âge, sexe, handicap, statut…- pour penser les organisations en fonction de ces différences est un gage d’équité et de justice sociale.
Sont signataires de cette tribune :
Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT ; Eric Chenut, président de la Mutualité Française ; Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU ; Thomas Coutrot, économiste, chercheur associé Ires ; Sabine Dreyfus, rédactrice en chef de Santé & Travail ; Christine Erhel, professeure en économie du travail, Cnam ; Laurent Escure, secrétaire général de l’Unsa ; Sophie Fantoni-Quinton, présidente de la Société française de santé au travail ; Aítana Gari Pérez, directrice de l’Institut national de sécurité et santé au travail (INSST), Espagne ; Fabienne Goutille, maîtresse de conférences en ergonomie, université Clermont-Auvergne ; Brigitte Grésy, ancienne présidente du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Yannick Jadot, sénateur ; Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT ; Loïc Lerouge, professeur de droit, Bordeaux ; Esther Lynch, secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats ; Dominique Méda, professeure de sociologie, université Paris-Dauphine ; Karen Messing
Et :
Nathalie Bajos, directrice de recherche, Inserm ; Marilyn Baldeck, experte lutte contre les violences sexuelles et discriminations au travail, ESSAIMER ; Blandine Barlet, sociologue, Irisso, université Paris-Dauphine ; Delphine Batho, députée ; Guy Benarroche, sénateur ; Laure Bereni, directrice de recherche, CNRS ; Annick Billon, sénatrice ; Jean-Luc Bizeur, expert CSE Ethix-Orseu ; Grégory Blanc, sénateur ; Marc-Eric Bobillet-Chaumont, professeur de psychologie du travail, Cnam ; Sandrine Caroly, professeure d’ergonomie, Grenoble ; Annabelle Chassagnieux, experte CSE, Aptéis ; Karine Chassaing, maîtresse de conférences en ergonomie, Bordeaux INP ; Ronan Dantec, sénateur ; Véronique Daubas-Letourneux, sociologue EHESP ; Monique De Marco, sénatrice ; Catherine Delgoulet, professeure d’ergonomie, Cnam ; François Desriaux, journaliste ; François-Xavier Devetter, professeur d’économie, Lille ; Thomas Dossus, sénateur ; Bernard Dugué, enseignant chercheur en ergonomie, Bordeaux INP ; Pierre Falzon, professeur émérite d’ergonomie, Cnam ; Isabelle Feillou, professeure d’ergonomie, Québec ; Jacques Fernique, sénateur ; Julie Ferrua, co-déléguée générale de l’Union syndicale Solidaires ; Eloïse Galioot, experte CHSCT, Alternatives ergonomiques ; Frédérique Galliat, secrétaire nationale de l’Unsa ; Stéphanie Gallioz, experte CSE, Syndex ; Montse García Gómez, cheffe du service de santé au travail, ministère de la Santé, Espagne ; Corinne Gaudart, directrice de recherche en ergonomie, CNRS ; Guillaume Gontard, sénateur ; Antoinette Guhl, sénatrice ; Murielle Guilbert, co-déléguée générale de l’Union syndicale Solidaires ; Carole Hazé, présidente de la Fédération des mutuelles de France ; Franck Héas, professeur de droit, Nantes université ; Annick Jacquemet, sénatrice ; Cecilia de La Garza, ergonome, Cnam ; Marie Laberge, professeure en ergothérapie, université de Montréal, Québec ; Martine Léonard, médecin inspecteur du travail ; Dominique Lhuilier, professeure émérite de psychologie du travail, Cnam ; Clara Llorens Serrano, chercheuse à l’Institut syndical du travail, de l’environnement et de la santé, Espagne ; Pascal Lokiec, professeur de droit, Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Carmen Mancheño Potenciano, coordinatrice santé au travail et environnement des commissions ouvrières, Espagne ; Anne Marchand, sociologue, université Sorbonne-Paris Nord ; Akli Mellouli, sénateur ; Alfredo Menéndez‑Navarro, professeur d’histoire des sciences, université de Grenade, Espagne ; Estelle Mercier, députée ; Fabienne Messica, sociologue, Ligue des droits de l’Homme ; Arnaud Mias, professeur de sociologie, université Paris-Dauphine ; Pascale Molinier, professeure de psychologie sociale, Sorbonne-Paris-Nord ; Claire Morel, membre du comité directeur Syndex ; Mathilde Ollivier, sénatrice ; Coralie Pérez, économiste du travail, Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Óscar Pérez Zapata, professeur en gestion des entreprises, université pontificale de Comillas, Espagne ; Johann Petit, maître de conférences en ergonomie, Bordeaux-INP ; Marie Pezé, psychanalyste, réseau Souffrance et travail ; Raymonde Poncet-Monge, sénatrice ; Michaël Prieux, inspecteur du travail ; Isabelle Probst, professeure associée à la Haute école de santé-Vaud, Suisse ; Marie-Pierre Richer, sénatrice ; Yves Roquelaure, professeur de médecine et santé au travail, CHU et université d’Angers ; Sandrine Rousseau, députée ; Rachel Saada, avocate ; Muriel Salle, historienne, maîtresse de conférences, Lyon 2 ; Daniel Salmon, sénateur ; Mariano Sanz Lubeiro, secrétaire confédéral à la santé au travail des commissions ouvrières, Espagne ; Eva Sas, députée ; Rachel Silvera, économiste ; Anne Souyris, sénatrice ; Sophie Taillé-Polian, députée ; Mireia Utzet, chercheuse en santé au travail, université Pompeu Fabra Barcelone, Espagne ; Pierre-Yves Verkindt, professeur émérite de droit social, Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Carolina Vidal López, secrétaire confédérale aux femmes et à l’égalité de la Confédération syndicale des commissions ouvrières, Espagne ; Laurent Vogel, chercheur associé en santé au travail à l’Institut syndical européen, Belgique ; Mélanie Vogel, sénatrice ; Serge Volkoff, ergonome statisticien, CEET.












