La tribune ci-dessous est parue dans Basta ! (résister, décrypter, résiste, inventer) le 29 janvier 2026. Elle signalait que le 31 janvier à la Bourse du travail de Paris, avait lieu un après-midi de débat organisé par les Ateliers Travail et Démocratie (lire nos articles : http://syndicollectif.fr/?p=19032), autour de la publication d’un Manifeste pour la démocratie au travail. Etaient présents des syndicalistes (CFDT, CGT, FSU, Solidaires), des chercheurs et chercheuses (sociologues, ergonomes, philosophes…). Une des thèses de ce Manifeste est que la démocratie au travail est essentielle dans la lutte contre l’extrême-droite et la vision fascisante des sociétés. Nous y reviendrons.
- Lire le Manifeste : manifeste_pour_une_democratie_du_travail
- Le Manifeste sera en librairie le 17 avril 2026, publié par La Dispute.
Quel antifascisme syndical ?
S’emparer de la question du travail pour contrer la montrée de l’extrême-droite. C’est ce que proposent les auteurs de cette tribune. Ils invitent à une réunion débat, ce 31 janvier à Paris, sur « les stratégies concrètes d’action ».
Le mouvement syndical, sauf exception (Force ouvrière ne se prononce pas sur le vote RN, au nom de l’indépendance syndicale), se mobilise contre la montée de l’extrême droite. À raison : un gouvernement RN durcirait sans aucun doute la répression antisyndicale et les attaques contre les droits du travail. Mais que peuvent vraiment faire les syndicats contre la diffusion des idées racistes au sein du salariat ?
Leurs instances nationales ou fédérales publient des appels à ne pas voter pour l’extrême droite, et les militant·es de terrain s’engagent dans des campagnes de démystification du discours « social » du RN. L’association Visa (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes), qui regroupe de nombreux syndicats au plan national et local (CGT, Solidaires, FSU, CFDT, FO, UNSA, CNT, Syndicat des avocats de France, Syndicat de la magistrature…), alimente les syndicalistes en arguments et brochures pour s’adresser aux salarié·es tenté·es par les idées néofascistes.
Cette lutte idéologique est importante car les syndicalistes sont au contact de millions de travailleuses et travailleurs que les partis de gauche ne touchent plus. Toutefois on peut s’interroger sur son efficacité. Les arguments rationnels ne suffisent pas, on le voit chaque jour, à contrer le ressentiment, la haine et autres passions tristes.
Renforcer les collectifs de travail
Il existe une autre manière, que pratiquent déjà à bas bruit de nombreuses équipes syndicales, pour contrer l’influence du RN : renforcer les collectifs de travail en recréant du commun entre des salarié·es souvent isolé·es et humilié·es par les politiques des directions et l’organisation du travail.
Dans ce bureau de poste du sud de la France, des facteurs adhérents du RN harcèlent un délégué CGT combatif et racisé, et font signer une pétition contre lui. Mais le syndicat organise une série de petites réunions entre collègues pour discuter du travail, et des manières d’en améliorer les conditions et la qualité. Petit à petit, les réunions grossissent, jusqu’à ce qu’éclate la grève, qui obtient des résultats. Les fascistes sont isolés et doivent bientôt dégager du lieu de travail.
Dans cette filiale de la SNCF pour le transport de fret, une partie des conducteurs conduisent des trains depuis l’Italie. Dans la section syndicale SUD-Solidaires, de création récente, certains adhérents tiennent des propos hostiles aux migrants, qui prennent parfois des risques importants en tentant de franchir la frontière. En recueillant, par une enquête militante, les difficultés rencontrées dans l’exercice du métier, le syndicat élabore un cahier revendicatif avec les salarié·es. Une grève de plusieurs jours en 2025 débouche sur des avancées concrètes. De fait, les tensions internes autour de la question des migrants sont aujourd’hui largement dissipées.
Dans cet atelier de maintenance ferroviaire, où les attitudes racistes sont monnaie courante, les ouvriers participent à une étude ergonomique menée par un délégué CGT. L’étude débouche sur des revendications précises et ajustées, puis sur un débrayage, qui aboutit à une victoire sur plusieurs points importants. Le délégué constate une nette diminution des propos racistes dans les années qui suivent.
S’emparer de la question du travail
Ce n’est pas étonnant : les travaux en sciences sociales sont de plus en plus nombreux à montrer le rôle des conditions de travail dans la montée de l’extrême droite (voir une synthèse de cette littérature dans l’étude de l’Ires, « Le bras long du travail. Conditions de travail et comportements électoraux »).
Privés de la protection des collectifs de travail, les salarié·es dont le travail est pénible et répétitif, soumis à des horaires décalés, et qui ne peuvent pas s’exprimer sur leur travail au cours de réunions organisées, nourrissent un ressentiment qui favorise l’abstention ou le vote RN. À l’inverse, les données statistiques indiquent que ceux qui peuvent s’exprimer sur leur travail tendent davantage à voter pour des candidats de gauche.
Ces réunions, même quand elles sont – ce qui est le plus fréquent – organisées par la hiérarchie, sont donc un utile lieu de parole, sans toutefois modifier en profondeur les rapports sociaux au travail. Mais quand ce sont les syndicats qui s’engagent de façon autonome pour donner la parole aux salarié·es sur leur travail, les études de terrain montrent un regain de l’action collective (lire à ce sujet le rapport « Ré-enchanter le syndicalisme ? »). Enquêter pour faire émerger tout ce que font les personnes pour arriver à bien faire leur travail malgré le manque de moyens, organiser la discussion sur leur travail réel et en tirer des pistes d’action et de lutte, permet souvent de recréer de la confiance et de faire reculer le sentiment d’impuissance et le fatalisme.
Il y a 600 000 élu·es du personnel dans le secteur privé, et 360 000 dans le public : 1 million de personnes élues pour représenter le travail. Un peu plus de la moitié sont syndiquées. Ajoutons environ deux millions de personnes adhérentes à un syndicat sans être élues du personnel. Si une fraction seulement – mettons 10 % – de ces trois millions de salarié·es s’emparait de la question du travail, de son sens, de ses finalités, de son impact social et écologique, l’ambiance changerait dans ce pays : celles et ceux, fort nombreux, qui n’en peuvent plus d’être pris pour des abruti·es dans leur travail, retrouveraient de l’oxygène.
Signataires : Yves Baunay (Institut de recherche FSU), Bernard Bouché (syndicaliste Solidaires), Fabrice Bourgeois (ergonome), Thomas Coutrot (économiste, membre d’Attac), Alexis Cukier (philosophe), Julien Lusson (militant associatif), Muriel Prévot-Carpentier (ergonome et philosophe), Corinne Savart-Debergue (syndicaliste CGT), membres des Ateliers Travail et démocratie.









