Trop de grèves radicales en France?

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« Sauver la démocratie sociale » : tel est le titre d’un livre de Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert, qui estiment apparemment qu’il y a un peu trop de grèves en France, avec des syndicats « radicalisés ».  Gilbert Cette est maintenant le président du Conseil d’orientation des retraites (COR). Jean-Marie Pernot leur répond dans une tribune parue dans  Le Monde du 6 juin 2026 (merci de nous autoriser à republier ce texte). 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/06/camper-le-syndicalisme-comme-le-champ-clos-de-surencheres-grevistes-est-une-caricature-absurde_6698113_3232.html

« Camper le syndicalisme comme le champ clos de surenchères grévistes est une caricature absurde »

Critiquant les propositions du livre « Sauver la démocratie sociale » de Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert, le politiste Jean-Marie Pernot explique, dans une tribune au « Monde », que celle-ci ne peut se concevoir en dehors de la démocratie politique, mise à mal depuis l’élection d’Emmanuel Macron et sa pratique verticale du pouvoir.

Publié le 06 juin 2026 (Le Monde)

Bien qu’elle occupe une place importante dans le débat public, la démocratie sociale n’a pas de définition stabilisée : tantôt elle désigne le domaine des échanges institutionnalisés entre acteurs sociaux dans la négociation collective et la protection sociale, tantôt elle renvoie à un fondement du régime politique décrit par l’article premier de la Constitution, qui établit que la France est une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Dans ce sens, le fondement social du politique constitue la condition et la garantie du caractère démocratique de la République.

Le débat n’est pas neuf. Considérant comme anormal que le citoyen ne le soit plus dès qu’il franchit les portes de son lieu de travail, certains principes de la démocratie politique ont été introduits dans les relations de travail. Actif dès 1848, le débat trouve de premières traductions pendant la guerre de 1914-1918 dans les usines d’armement, puis en 1936 avec l’élection de délégués du personnel, la mise en place de la Sécurité sociale en 1945 puis les conventions collectives en 1950. La démocratie sociale n’est cependant en rien une sphère autonome, elle n’est « sociale » que parce qu’elle est enchâssée dans la démocratie tout court, parce qu’elle s’inscrit dans un cadre sociopolitique régi par quelques règles simples comme la liberté de penser et de s’organiser, de publier et de manifester.

Comme l’indique le titre de leur livre paru en janvier (Calmann-Lévy, 220 pages, 19,50 euros), l’économiste Gilbert Cette, le sociologue Guy Groux et le directeur de la revue Telos, Richard Robert, proposent justement de « sauver la démocratie sociale ». Or le premier étonnement à la lecture vient d’un délaissement complet du contexte économique et social, qui donne prise au reproche d’une analyse hors-sol. Si la démocratie sociale va mal, peut-on sérieusement ignorer l’influence du chômage toujours présent, une précarité de l’emploi en fort développement, des conditions de vie qui se dégradent, le sentiment d’abandon dans les territoires, les services publics qui laissent en souffrance usagers et agents, l’accroissement des inégalités ? Et, surtout, les conditions d’accomplissement du travail devenu pathogènes pour une bonne partie des salariés ?

Ces facteurs sont autant de causes de la désaffiliation sociale des individus, du retrait de la participation syndicale, voire politique. Tout ceci est tenu hors sujet, la démocratie sociale est pensée dans une curieuse apesanteur où le système économique, le mode de gouvernement et la vie sociale n’existent pas. Et même dans cet espace réduit, les auteurs exonèrent un Medef qui ne sait faire que dans la surenchère et louent de manière assez caricaturale un pouvoir politique qui, en dix ans, s’est vautré sans retenue dans la verticale du pouvoir. Pour ses auteurs, la démocratie sociale va mal, il y a un coupable, ce sont les syndicats, c’est là qu’il faut porter le fer.

Une vieille angoisse

Un autre étonnement vient du double constat de départ : le niveau élevé des grèves entraîné par une radicalisation des syndicats. Les statistiques de la Dares (le service de statistique et d’étude du ministère du travail) montrent le contraire : une pratique de la grève à un niveau très faible au cours des dernières années, excepté en 2023, marquée par l’épisode des retraites. Les chiffres témoignent d’une situation assez éloignée d’une atmosphère gréviste qui mettrait le pays au bord du chaos ! La « radicalisation syndicale » ne correspond guère à l’évolution des influences mesurées par les élections professionnelles : celles-ci montrent plutôt une érosion de l’audience des organisations dites protestataires et une croissance relative de celle des organisations dites réformistes.

Par ailleurs, le nombre d’accords signés dans les entreprises par les représentants syndicaux est toujours au plus élevé. Il est vrai qu’aux yeux de nos auteurs, même la CFDT est jugée coupable de radicalisme ! Camper le syndicalisme comme le champ clos de surenchères grévistes est une caricature absurde. La radicalité, elle est dans la société, dans la façon dont le pays est dirigé depuis bientôt dix ans, elle est dans la croissance des inégalités et des injustices, tout ce que l’ouvrage laisse de côté, tout en formulant des propositions radicales.

Ce refus viscéral de reconnaître aux syndicats le droit de « faire de la politique » est une vieille angoisse des conservateurs qui a d’ailleurs retardé la reconnaissance légale du syndicalisme en France (1884). Quelque cent quarante ans après, on aurait pu attendre que la matière sociale du « travail » syndical finisse par être reconnue comme une dimension du politique. Pas celle de se présenter aux élections ou d’exercer le pouvoir, mais la politique qui concerne l’ordre de la cité et les politiques publiques – protection sociale, retraites, mais aussi éducation, logement, transports – dont il faudra démontrer qu’elles ne concernent pas la vie quotidienne des travailleuses et des travailleurs.

Les syndicats se sont affaiblis, ce n’est pas une nouveauté, mais ils se sont affaiblis partout dans le monde. Reconnaître la généralité de ce déclin ne serait pas anodin puisque cela obligerait à interroger l’universalité des causes qui en rendent compte. La mondialisation et les dynamiques du capitalisme contemporain ne sont pas pour rien dans ce recul universel de la place des syndicats. Certes, ces derniers ne sont pas au-dessus de toute critique : ils sont aujourd’hui trop confinés dans les grandes entreprises, donneurs d’ordres principaux au sommet d’une longue chaîne de sous-traitance. Or, aujourd’hui, une entreprise ne peut plus être vue isolément. Elle dépend d’autres acteurs avec lesquels elle forme une « chaîne de valeur ». Ce que l’entreprise produit est le fruit d’un travail exercé largement en dehors d’elle. Cette transformation appelle de nouveaux modes d’organisation, dont les syndicats tardent à prendre la mesure.

Etrange retournement

Promouvoir en réponse une assignation du syndicalisme aux frontières de l’entreprise, voire de la très grande entreprise, est totalement à l’opposé de la solution. C’est au contraire en sortant de l’hyperinstitutionnalisation, en s’ouvrant à des publics éloignés de l’entreprise que les syndicats pourront conquérir ce vaste continent de la sous-traitance, devenue une zone de déclassement social et professionnel.

Comment peut-on encore, en 2026, considérer que l’âge de départ à la retraite ne regarde pas les syndicats ? La retraite est une continuité de la vie de travail. Elle en reproduit d’ailleurs les inégalités, elle est financée par des cotisations fondées principalement sur leur travail (ou leur impôt). Au nom de quel principe supérieur peut-on juger que les syndicats n’auraient rien à en dire ? Les autres pays sont brandis comme exemple au prétexte que les syndicats ne se sont pas opposés aux réformes, ce qui est aller un peu vite en besogne. Il suffit de se souvenir de l’incroyable soutien de la Confédération européenne des syndicats et des autres syndicats d’Europe au mouvement social français de 2023 pour voir de quel côté ils se situaient.

Gilbert Cette et ses coauteurs veulent refaçonner la démocratie sociale. Le paradoxe est qu’ils prennent pour cela le chemin de la reprise en main autoritaire : réduire le droit de grève et la liberté d’adhérer au syndicat de son choix, ces droits étant garantis aujourd’hui par la Constitution ; ou encore « inscrire dans la loi une différence nette entre le rôle des partis et des syndicats ». Si on cherche la radicalité, elle est bien là ! Par un étrange retournement, ce manuel de sauvegarde de la démocratie sociale abîme la démocratie politique dont elle est pourtant un prolongement. Cette méthode les inscrit dans la ligne de cet « extrême centre » dont parle Pierre Serna, à propos des thermidoriens [qui se sont opposés à Robespierre, en 1794], c’est-à-dire un mode d’exercice du pouvoir idéologiquement de droite, mais qui ajoute à cela une dose d’autoritarisme consistant à réduire tout ce qui intervient dans la formation des opinions ou des intérêts entre le pouvoir et l’individu, ce qu’on appelle couramment les « corps intermédiaires ». Enrégimenter la démocratie sociale n’est qu’un moment préliminaire à l’établissement d’une société autoritaire.

Jean-Marie Pernot est politiste, chercheur associé à l’Institut de recherches économiques et sociales et au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains.

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