Les Ateliers Travail et Démocratie, qui unissent des chercheur-euses, des associations et des syndicats (notamment CGT, FSU, Solidaires) sur la question du travail « réel« , ont invité des responsables politiques en mai dernier. Il leur était demandé de réagir aux propositions du Manifeste pour une démocratie au travail, élaboré par les Ateliers (lire : http://syndicollectif.fr/?p=27979), mais aussi de débattre avec les auteurs-trices de « Travailler mieux », coordonné par Christine Erhel et Bruno Palier, ainsi que de réagir à une étude ( « Deux promesses à celles et ceux qui travaillent : voix et propriété »), coordonnée par Isabelle Ferreras à la demande du gouvernement espagnol.
Ateliers Travail et Démocratie
LE POINT DE VUE DES POLITIQUES
Actes de la table-ronde du 12 mai 2026 à Sciences Po, co-organisée par le Liepp et les Ateliers Travail et Démocratie
INTRODUCTION
Alors que l’extrême-droite semble poursuivre sa marche inexorable vers le pouvoir, divers travaux scientifiques récents montrent que sa progression chez les salarié·es s’explique en grande partie par l’effritement de leur autonomie, leur isolement, le sentiment de ne pas être écoutés : bref, un manque de démocratie au travail.
Pourtant les travailleurs et travailleuses aspirent profondément à pouvoir peser dans les décisions qui les concernent au quotidien. Le Manifeste pour une démocratie du travail, publié par les Ateliers Travail et Démocratie, souhaite rendre visibles et promouvoir les initiatives d’enquêtes, de luttes et d’alternatives qui se fondent sur la puissance du travail vivant et rompent ainsi avec la résignation. Ce Manifeste propose des mesures qui rejoignent ou complètent celles déjà avancées dans le cadre du projet et de l’ouvrage « Travailler Mieux », coordonnés par Christine Erhel et Bruno Palier, et dans le rapport « Deux promesses à celles et ceux qui travaillent : voix et propriété », coordonné par Isabelle Ferreras à la demande du gouvernement espagnol.
La table-ronde du mardi 12 mai tenue à Sciences Po Paris, rue des Saints-Pères, a été co-organisée par le Liepp (Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques) et les Ateliers Travail et Démocratie, avec la participation d’Isabelle Ferreras (Université de Louvain, chercheuse associée à Harvard). Elle visait à présenter ces propositions de façon succincte et à les mettre en débat avec des responsables politiques. Nous publions ci-dessous la retranscription des débats, qui sont également visibles en ligne ici. Nous remercions vivement Bruno Palier, directeur de recherche au CNRS et membre du Liepp-Sciences Po, pour sa contribution majeure à l’organisation de l’événement.
Les responsables politiques étaient invités à réagir à des propositions, issues des travaux cités ci-dessus, et que nous leur avions adressées avant la table-ronde. Étaient présent·es ce soir-là :
Clémentine Autain (députée, L’Après)
Hadrien Clouet (député, co-responsable du programme de LFI)
Olivier Faure (député, Premier secrétaire du Parti Socialiste)
Franck Morel (ancien conseiller social d’Edouard Philippe, secrétaire national de Horizons en charge du travail et de l’emploi)
François Ruffin (député, Debout !)
Marine Tondelier (Secrétaire nationale des Écologistes)
La discussion retranscrite ici montre que la consigne a été respectée : ils et elles évoquent les propositions, plutôt pour les reprendre à leur compte, en tout ou partie (sauf Franck Morel, qui a bien voulu jouer le rôle de représentant de la droite dans cette table-ronde). La responsabilité du management autoritaire du travail dans l’actuelle crise démocratique a été rappelé par plusieurs participant·es, et donc l’urgence d’en sortir. Il s’agit en particulier de démocratiser :
- « par en haut », en augmentant jusqu’à la parité (50%) la représentation des salarié·es aux conseils d’administration des entreprises et en favorisant par les politiques publiques la gouvernance démocratique des entreprises (proposition du rapport coordonné par Isabelle Ferreras),
- « par en bas », en instaurant un « mot à dire sur le travail » avec la création de temps réguliers de délibération sur le travail dans les bureaux, chantiers et ateliers, animés par des « représentant·es du travail réel » élu·es à cet effet (proposition du Manifeste pour une démocratie du travail porté par les Ateliers Travail et Démocratie).
Sans prétendre faire une synthèse du débat, nous nous contenterons ici de commenter brièvement l’accueil réservé à cette dernière proposition, décisive selon nous pour une démocratie réelle au travail. Même si plusieurs participant·es, comme Clémentine Autain ou François Ruffin, l’ont reprise à leur compte, il n’est pas certain que sa justification profonde ait été tout à fait comprise. Le « travail réel » n’est présent, dans le discours des responsables politiques, que comme une expérience de souffrance et d’exploitation. Lors des visites de terrain évoquées par les participant·es, elles et ils rencontrent bien sûr des salarié·es qui leur parlent de leur expérience du travail. Mais la richesse de ce vécu et les ressources qu’il peut représenter, leur restent en partie insaisissables.
Les sciences du travail, en premier lieu l’ergonomie, ont montré que le travail réel déborde largement le travail prescrit, les consignes et procédures officielles, toujours insuffisantes : les salarié·es doivent sans cesse déployer leur ingéniosité et leur créativité, leur travail vivant, pour faire face aux imprévus, réaliser correctement leur travail et donner forme humaine au monde. Or les exemples rapportés, collectés auprès d’ouvriers de la logistique, de caissières, de professionnelles de l’aide sociale, de soignant·es…, relatent exclusivement des plaintes. Des deux dimensions constitutives de l’expérience du travail – aliénation et affirmation de liberté – que décrivent les sciences du travail et que documente le Manifeste pour une démocratie du travail, la seconde est quasiment absente des représentations et des discours spontanés des politiques.
Hadrien Clouet, sociologue du travail avant de devenir député, reconnaît la fécondité des savoirs ouvriers, qu’il illustre avec le projet de reconversion de la raffinerie Total de Grandpuits ou les AG des salarié·es de stations de ski pyrénéennes. Il affirme « la supériorité de l’intelligence collective du travail sur les instincts immédiats du capital ». Cependant il est, avec Marine Tondelier, l’un des deux participants de gauche à ne pas reprendre explicitement la proposition de « représentant·e du travail réel ». Son appel à « combler le gouffre entre travail réel et travail prescrit » semble oublier que cet écart, constitutif du travail humain, ne saurait être comblé : il ne s’agit pas tant, comme il le dit, de « moduler le travail prescrit pour le rapprocher du travail réel » dans une perspective fonctionnaliste de l’humain au travail, que de reconnaître la nécessité et la légitimité de l’intervention des salarié·es pour renormaliser en permanence leur travail.
Olivier Faure souligne, en s’appuyant sur le Manifeste (qui a selon lui « mis des mots sur quelque chose dont nous avions l’intuition sans savoir l’exprimer »), que le développement d’enquêtes syndicales sur le travail réel peut aider à « désinstitutionnaliser » le travail syndical et à resserrer les liens entre le syndicat et les salarié·es. Il développe une critique judicieuse de la loi Auroux sur l’expression directe de 1982 ; reprenant l’expression employée plut tôt dans le débat par Clémentine Autain, il prône une « loi Auroux 2.0 » qui reprendrait largement nos propositions. Malheureusement, le projet tout récemment publié par le Parti socialiste ignore ces questions ; la démocratie au travail y est cantonnée à la démarche « par en haut » (parité capital-travail dans les conseils d’administration au-delà de 500 salarié·es).
Les débats ici retranscrits montrent néanmoins des réflexions de grande qualité, que nous souhaitons continuer à alimenter dans l’optique de la nécessaire démocratisation du travail. Il nous reste à mieux faire valoir dans le débat public l’urgence de s’appuyer sur l’intelligence et la créativité individuelles et collectives que déploient les personnes dans leur travail réel, à l’insu de leurs chefs et souvent d’eux-mêmes, pour revivifier l’action collective émancipatrice et la démocratie. L’invisibilité de ce travail réel est l’un des défis majeurs à surmonter pour le syndicalisme. Cela passe par des démarches d’enquête et de discussion au quotidien avec les salarié·es, nécessitant une mutation du modèle d’action syndicale, une ambitieuse stratégie de formation militante, et si possible un soutien des politiques publiques via l’institution d’un nouveau droit politique à délibérer des finalités et de l’organisation du travail.
Les Ateliers Travail et Démocratie
Comment démocratiser le travail ? Des politiques débattent. vidéo du débat du 12 mai 2026 à l’IEP, Paris
Comment démocratiser le travail ? 12 mai 2026, 17h30-19h30, Amphithéâtre Simone Veil, 28 rue des Saints-Pères, 75007, Paris
Conférence organisée en partenariat avec les Ateliers Travail et Démocratie et le réseau international Democratizing Work.
Avec Clémentine Autain (députée de Seine-Saint-Denis), Hadrien Clouet (député du groupe La France Insoumise), Olivier Faure (Premier secrétaire du Parti Socialiste), Franck Morel (ancien conseiller social d’Edouard Philippe, secrétaire national de Horizons en charge du travail et de l’emploi), François Ruffin (député de la Somme), Marine Tondelier (Secrétaire nationale des Écologistes). Débat organisé par le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP).
La vidéo de ce débat est disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=iPo61Si841Q
Présentation des propositions par Thomas Coutrot (Ires, Ateliers Travail et Démocratie), Isabelle Ferreras (FNRS/Louvain, Harvard CLJE, Chaire 3D&C ULille) et Bruno Palier (LIEPP-Sciences Po).
Première question : les manifestations principales du malaise au travail en France. Quelles sont les causes ?














