Cet article est publié sur le site du Groupe d’études et de recherches sur les mouvements étudiants (GERME). C’est ici que l’on trouve le concept de « fin de l’époque contemporaine » pour résumer la situation, en Italie et en France.
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Italie : Premières réflexions sur l’automne (chaud?) 2026
De Paolo Stuppia, sociologue, membre du Germe, et du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-Paris, UMR 8209), chercheur associé à Cal Poly Humboldt (USA), coauteur de Géopolitique de la jeunesse, Paris, le Cavalier Bleu, nouvelle édition augmentée, 2024.
Ces premières réflexions, inspirées par un séjour en Italie fin octobre 2026, constituent une ébauche d’un travail plus large consacré aux mobilisations de la Gen Z à travers le monde. Celui-ci entend notamment mettre en regard les mobilisations que j’avais observées en 2025 au Népal, au Maroc ou à Madagascar avec celles qui traversent aujourd’hui plusieurs pays européens. Il s’agit ici d’une première étape de cette réflexion comparative, principalement centrée sur l’Italie et la France. Sans prétendre épuiser les spécificités de ces deux contextes nationaux, l’objectif est de dégager quelques caractéristiques communes de cette séquence de mobilisation, en les replaçant dans une dynamique transnationale plus large.
La mobilisation qui traverse l’Italie depuis le début du mois d’octobre a franchi un nouveau cap vendredi 30 octobre, avec une journée de grève générale appelée par le syndicat USB (Unione Sindacale di Base). Étudiant·es, lycéen·nes, salarié·es et travailleur·ses portuaires ont participé aux manifestations organisées dans plus de 60 villes, selon l’agence de presse ANSA. Les estimations de participation divergent fortement : 255 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, plus d’un million – voire deux – selon les organisateurs. Les assemblées générales et les occupations de lycées et d’universités se multiplient, notamment à Turin, Milan, Bologne, Rome et Naples, mais aussi dans des villes plus petites.
Une circulation transnationale des slogans et des répertoires d’action
Un aspect particulièrement intéressant de cette séquence réside dans la référence explicite aux mobilisations françaises. Dès les premières occupations, à la mi-octobre, le mot d’ordre « Facciamo come in Francia » (« Faisons comme en France ») circule dans les établissements italiens. De même, des pancartes portant le slogan « Bismillah, c’est les ténèbres » ont été observées dans quelques cortèges transalpins, notamment à Bologne.
Il s’agit d’un effet de bouncing : les mobilisations et leurs images franchissent les frontières, puis inspirent de nouvelles mobilisations, et ainsi de suite. Si ce phénomène n’est pas nouveau – que l’on pense aux printemps arabes de 2011-2012, mais aussi, à une autre échelle, au slogan de Mai 68 « Rome, Berlin, Varsovie, Tokyo, Paris ! » –, les réseaux sociaux, les applications et les plateformes numériques actuels ont favorisé ces circulations, qui échappent largement aux filtres médiatiques ou organisationnels traditionnels. Elles restent toutefois limitées par les bulles algorithmiques et les inégalités d’accès aux outils numériques. Par rapport aux mobilisations des années 2010, ces phénomènes de circulation se sont multipliés et généralisés à l’échelle mondiale, notamment auprès d’une jeunesse née ou ayant grandi avec ces outils. L’année dernière, dans le Sud global, du Népal au Pérou en passant par le Maroc ou Madagascar, ils ont contribué à caractériser les « révoltes de la Gen Z », avec leurs codes, leurs performances protestataires – virtuelles ou réelles, « IRL » – et leurs symboles. La plupart d’entre eux sont également repris par le mouvement actuel, comme le drapeau du manga One Piece, devenu un symbole générationnel mondial de lutte contre les inégalités et la corruption[1].
Mais ce processus de bouncing, ou de « népalisation », peut s’opérer dans les deux sens. Comme l’a notamment relevé le chercheur Davide Grasso dans le journal Il Fatto Quotidiano, les cortèges italiens reprennent en français « Tout le monde déteste la police », tandis que les manifestant·es français·es scandent en italien « Siamo tutti antifascisti »[2]. Le 17 octobre a constitué un autre moment de cette séquence circulaire. À Milan, des manifestations ont été marquées par des violences, des dégradations et des pillages, impliquant notamment des jeunes désignés dans les médias comme des « maranza », catégorie stigmatisante associée aux jeunes des quartiers populaires, qui présente certaines similitudes avec le qualificatif de « racailles » employé en France.
Des deux côtés des Alpes, ces adolescents et jeunes adultes sont associés à un profond malaise social, à un sentiment de ne pas être entendus et à un cumul de désavantages sociaux, économiques, territoriaux, parfois ethnoraciaux ou religieux. La figure de Youssef Siher, journaliste, chercheur et activiste pro-palestinien d’origine marocaine, est emblématique à cet égard. Présenté par l’extrême droite au pouvoir comme « l’ayatollah des maranza », il a été désigné comme le supposé cerveau du « Movimento 17 ottobre », dont il est accusé d’administrer les canaux sur les réseaux sociaux. Arrêté le 24 octobre et poursuivi notamment pour des faits d’instigation au terrorisme, il a été remis en liberté quatre jours plus tard, la justice n’ayant pas retenu les charges invoquées pour justifier son placement en détention, au grand dam de la Première ministre Giorgia Meloni. Le parallèle peut également être établi avec la rhétorique développée par le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Sans désigner de « chef occulte » pour les événements du 17 octobre en France, il a affirmé qu’il s’agissait d’une alliance d’opportunité entre les « racailles », l’« ultragauche » et l’« extrême gauche radicalisée », les violences et les pillages étant présentés comme relevant de la délinquance ordinaire dans le premier cas, de la manipulation idéologique dans les deux autres.
Ces rapprochements ne doivent toutefois pas conduire à confondre ces phénomènes avec l’ensemble des mobilisations étudiantes et sociales, dont les formes, les revendications et les participant·es restent beaucoup plus diversifiés.
De la contestation scolaire à la polycrise : « la fin de l’époque contemporaine »
Une autre expression rapproche les mobilisations française et italienne : celle de la « fin de l’époque contemporaine », utilisée dans les deux cas, notamment par les lycéen·nes, comme le relevait le 1er novembre le quotidien Il Manifesto. Elle traduit moins un diagnostic historique qu’un sentiment générationnel : celui de vivre la fin d’un monde, mais aussi la volonté de transformer celui qui lui succédera[3].
L’Italie conserve évidemment ses spécificités. L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, crainte en France, est une réalité depuis bientôt cinq ans dans le pays transalpin. La contestation du gouvernement Meloni s’inscrit dans une conflictualité sociale et politique en hausse : en témoignent les mobilisations en solidarité avec Gaza, dans les établissements scolaires comme sur les balcons et aux fenêtres de milliers d’habitations, le rejet par référendum de la réforme constitutionnelle proposée par la Première ministre en mars 2026, mais aussi les controverses suscitées par le récent projet de plafonnement de la proportion d’élèves étrangers dans les classes des écoles publiques. Par ailleurs, le monde du travail n’a pas attendu les étudiant·es pour se mobiliser. Dès le 12 octobre, des transporteurs·es routier·è·s ont organisé des blocages dans plusieurs régions du sud de la péninsule, notamment en réaction à la hausse des prix du carburant, bientôt rejoint·e·s par des agriculteurs·trices. Les ports ont également été au cœur de mobilisations internationales contre le transport d’armes, en solidarité avec Gaza, dès 2024.
La grève générale du 30 octobre, appelée par l’USB, a constitué un moment important de convergence entre les revendications étudiantes et celles du monde du travail. Les mots d’ordre font largement écho à ceux entendus en France : pas d’argent pour la guerre et le réarmement, mais pour l’école, l’université, la santé et les services publics. « Guerra, carovita, ambiente, diritto allo studio, questione razziale, libertà di manifestare » : guerre, inflation, environnement, droit aux études, question raciale, liberté de manifester. Ces revendications s’inscrivent dans un contexte de conflictualité sociale plus large, qui relie précarité, coût de la vie, crise du logement, crise écologique, choix budgétaires et recul des libertés publiques. C’est ce que permet de saisir la notion de « polycrise » : des crises économiques, sociales, écologiques, démocratiques et géopolitiques qui ne se succèdent pas simplement, mais se cumulent et interagissent. Comme je l’ai récemment souligné dans plusieurs interventions médiatiques à propos de la France, une caractéristique des mobilisations de la Gen Z réside précisément dans cette capacité à ne pas juxtaposer les revendications sectorielles, mais à relier des problèmes que les institutions et les responsables politiques continuent souvent de traiter séparément. L’école devient ainsi indissociable des conditions de vie, des inégalités territoriales, de l’accès aux services publics et, plus largement, des priorités économiques et politiques. L’hétérogénéité des revendications n’enlève donc rien aux problèmes de fond : elle révèle au contraire leur interdépendance.
Il s’agit finalement moins d’un simple problème d’allocation des ressources que d’un cumul d’inégalités qui se superposent sans nécessairement être hiérarchisées par les manifestant·es. Derrière les revendications immédiates de la jeunesse se dessine une critique plus systémique, qui ne porte pas seulement sur les conséquences du néolibéralisme, mais sur son fonctionnement contemporain et les inégalités, injustices et effets nocifs qu’il produit. Ce qui est donc en jeu, c’est à la fois le présent et le futur : la révolte se joue autant contre des catastrophes annoncées – de la privatisation du vivant à sa destruction, en passant par le remplacement de certains secteurs productifs par des IA – que contre des catastrophes déjà en cours, dont les effets sont inégalement distribués. Certains symboles sont particulièrement forts : Gaza, du point de vue de la colonisation ; les attaques contre les personnes trans et migrantes, au cœur des programmes de l’extrême droite à l’échelle mondiale ; les classes surchargées en période de canicule et les incendies, comme au cours du dernier été en France. Cette perception n’est pas sans rappeler la formule de Greta Thunberg : « On nous vole notre avenir », qu’elle avait popularisée dès le lancement des Fridays for Future, ou grèves scolaires pour le climat, en 2018. La militante écologiste l’a notamment reprise lors de sa visite en France, le 13 octobre dernier, devant le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, où elle était venue apporter son soutien aux lycéen·nes mobilisé·es. Elle y avait également dénoncé le manque d’investissement dans les établissements scolaires et l’absence des jeunes dans les discussions concernant leur avenir. Cette formule exprime assez bien le sentiment d’une génération qui ne considère plus les crises comme des accidents isolés ou des difficultés passagères, mais comme les manifestations d’un même système, dont elle hérite des conséquences sans avoir véritablement participé aux décisions.
La rage exprimée par la jeunesse se déploie ainsi à plusieurs niveaux : elle vise tantôt les générations précédentes (notamment les boomers, accusés de n’avoir rien fait pour empêcher cette situation), tantôt les classes dirigeantes au pouvoir, indépendamment de leur âge, accusées de ne pas écouter les jeunes, de ne pas prendre en compte leurs revendications et de défendre par tous les moyens les intérêts d’une élite ultra-privilégiée, y compris en recourant à des formations politiques postfascistes. Face à ce sentiment de dépossession, la stratégie consiste également à rechercher des allié·es, en appelant à faire « converger les luttes » : avec certain·es adultes d’aujourd’hui, dans une logique de soutien intergénérationnel, mais aussi au sein de la jeunesse elle-même, entre différentes fractions de celle-ci. À cet égard, il est significatif que la solidarité avec les jeunes des banlieues soit explicitement affirmée en France, y compris dans les établissements privés de centre-ville bloqués avant les vacances de la Toussaint, mais aussi que le slogan « Siamo tutti maranza » (« Nous sommes tous des maranza ») ait été entendu dans les cortèges italiens du 30 octobre. Au-delà des différences de situations, il exprime une volonté de faire converger des expériences de relégation et de stigmatisation, et de construire des solidarités entre des groupes de jeunes que les discours publics tendent souvent à opposer.
Une inventivité culturelle et politique, dans la vie réelle et le numérique
Autre caractéristique remarquable des cortèges : leur créativité. Nous venons de le voir, des deux côtés des Alpes, les jeunes scolarisé·es reprochent au gouvernement et, plus généralement, aux décideur·se·s politiques de ne pas les entendre. À ce monde qu’ils et elles dénoncent, ils et elles opposent le leur, celui auquel ils et elles appartiennent ou celui dont ils et elles rêvent. Les pancartes et les slogans mobilisent ainsi des références aux super-héro·ïne·s, à l’environnement, aux injustices, à la culture pop ou numérique, à une sexualité assumée (souvent non hétéronormée), mais aussi aux violences policières.
Les détournements et les « réfs » (références) sont nombreux : « Meglio figlio unico che Fratelli d’Italia » (mieux vaut être fils unique que membre de Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni), « Be a fucking Katniss Everdeen » (du nom de l’héroïne de la série Hunger Games), ou encore les clins d’œil à Dragon Ball Z, aux symboles des rebelles de Star Wars, au rap – de Ghali en Italie à Médine en France, avec le morceau de 2017 Grand Paris où « la banlieue influence Paname, Paname influence le monde » – en passant par les désormais célèbres batailles d’aura (de prestance). Moins de Che Guevara que par le passé, donc, mais davantage de mangas et de cultures urbaines. L’agenda gouvernemental est lui aussi détourné. En Italie, la possibilité de choisir des plaques d’immatriculation personnalisées, évoquée dans le cadre des mesures gouvernementales les plus récentes annoncées par le ministre des Transports Matteo Salvini, a ainsi inspiré de nombreuses pancartes. À Florence, on pouvait lire : « Moriremo di fame, ma con le targhe personalizzate » (« Nous mourrons de faim, mais avec des plaques personnalisées »). D’autres manifestant·es ont joué sur les dialectes régionaux, avec, par exemple, « 800A » à Palerme[4], ou utilisé des slogans provocateurs tels que « – Salvini, + ditalini », pour recentrer la focale sur le plaisir féminin et en faire une revendication politique, en opposition aux discours masculinistes de l’extrême droite. Les droits des personnes migrantes sont également présents, à travers des mots d’ordre contre les classes séparées en Italie ou en référence aux conséquences de l’attentat raciste de Trappes du 23 octobre dernier en France.
Ces formes d’expression ne relèvent pas seulement de l’humour ou de la provocation. Elles participent à la construction d’un langage générationnel commun et d’une identité collective qui dépasse les frontières nationales. Elles traduisent, par l’ironie, le détournement ou la rage, une critique du monde contemporain et de ses injustices. Le rap, dont plusieurs artistes ont également apporté leur soutien aux mobilisations, participe de cette même dynamique. La culture populaire devient ainsi un répertoire d’action et de contestation à part entière. C’est un autre trait qui rapproche les mobilisations françaises et italiennes, mais aussi les révoltes de la Gen Z du Nord au Sud de la planète : l’existence d’une grammaire culturelle partagée, qui ne signifie pas pour autant uniformisation des pratiques ou des revendications.
Le numérique, nouvel espace de sociabilité et de mobilisation
Au-delà des références culturelles, les mobilisations de la Gen Z présentent également des similitudes dans leurs usages du numérique. Si les réseaux sociaux jouaient déjà un rôle important lors des printemps arabes, parfois qualifiés de « révolutions Twitter » ou « Facebook » il y a quinze ans, leur place a évolué. Les plateformes ne servent plus uniquement à diffuser des mots d’ordre, à rendre visibles des événements ou à appeler à manifester. Elles deviennent aussi des espaces à part entière de discussion, de sociabilité, de coordination et parfois de prise de décision. Les contenus circulent simultanément d’un pays à l’autre, avec une intermédiation médiatique ou organisationnelle souvent réduite, même si cette circulation reste soumise aux logiques algorithmiques et aux inégalités d’accès aux outils numériques[5]. La « népalisation » des pratiques évoquée précédemment concerne ainsi aussi bien les slogans que les lieux de rassemblement, les rendez-vous, les cibles de la contestation et les modalités concrètes de coordination.
Le cas du Népal est particulièrement éclairant à cet égard. En septembre 2025, Discord, plateforme initialement conçue pour les communautés de joueurs, est devenu un espace important de discussion politique et de coordination. Le serveur Youth Against Corruption, qui a rassemblé des dizaines de milliers de participant·es, a notamment accueilli des débats et des consultations sur la sortie de crise politique et le choix d’une personnalité appelée à diriger le gouvernement provisoire. Au Maroc, le serveur GenZ 212 a également permis de coordonner les manifestations, de discuter des revendications et de consulter les participant·es sur la poursuite du mouvement. Ces exemples montrent que des outils conçus pour d’autres usages peuvent être réappropriés comme des infrastructures de mobilisation, voire comme des espaces d’expérimentation démocratique. La formule de Bruce Lee, « Be water, my friend » (sois eau, mon ami), remise au goût du jour lors des mobilisations de Hong Kong en 2019-2020 et présente dans les pancartes italiennes du 30 octobre, en offre une image particulièrement parlante : rester fluide, flexible et capable de s’adapter aux circonstances, sans dépendre d’une organisation centralisée ou d’un répertoire d’action prédéfini. La tâche des forces de l’ordre s’en trouve ainsi de plus en plus compliquée.
Des rapports ambivalents aux forces de l’ordre et à la répression
L’un des points qui distingue pour l’instant le plus nettement les deux côtés des Alpes concerne les rapports entre manifestant·es et forces de l’ordre. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’une certaine répression en Italie, mais de souligner l’écart qui apparaît, à ce stade, dans les modalités du maintien de l’ordre.
Le 30 octobre, huit personnes ont été interpellées à Rome et cinq autres retenues à Turin. Dans la capitale, un campement de tentes a par ailleurs été installé sur la Via dei Fori Imperiali, près du Colisée, à l’initiative des organisateurs de la grève générale. À titre de comparaison, le ministère français de l’Intérieur a recensé 779 interpellations lors de la journée du 31 octobre, soirée d’Halloween comprise. Ces chiffres doivent cependant être maniés avec précaution : les mobilisations ne se sont pas déroulées le même jour et le bilan français intègre les incidents nocturnes. Les moyens employés diffèrent également : en Italie, les forces de l’ordre ont notamment eu recours aux canons à eau et aux gaz lacrymogènes, tandis qu’en France elles ont aussi utilisé des grenades de désencerclement et des lanceurs de balles de défense, dans un contexte d’affrontements d’une tout autre ampleur. Les manifestations italiennes du 30 octobre ont été majoritairement pacifiques, malgré des affrontements signalés à Rome, Turin, Vicence et Mestre, près de Venise. À Vicence, quatre policiers ont été blessés et trois manifestant·es contusionné·es ; à Turin, deux personnes ont été transportées à l’hôpital. Si cette journée n’a donc pas été exempte de violences, l’intensité des affrontements et le nombre d’interpellations apparaissent nettement plus limités qu’en France, notamment depuis le 17 octobre.
Un épisode survenu à Bologne mérite néanmoins d’être relevé : des membres de la Guardia di Finanza ont retiré leurs casques et abaissé leurs boucliers au passage du cortège. Cette scène rappelle un épisode survenu à Naples le 24 octobre, où les policiers avaient desserré leur cordon après que les manifestant·es, pour l’essentiel des jeunes scolarisé·es, leur avaient demandé d’enlever leurs casques. Sans tirer de conclusions hâtives, ces gestes montrent que les rapports aux forces de l’ordre ne se réduisent pas systématiquement à la confrontation et que les interactions peuvent varier selon les contextes locaux et les personnes mobilisées.
À Milan, toutefois, le déploiement de 500 militaires supplémentaires dans le centre-ville, notamment sur la Piazza Duomo, témoigne d’une tout autre approche. Décidée après les affrontements du 17 octobre, cette mesure s’inscrit dans le renforcement de l’opération « strade sicure » (routes sûres). Elle participe d’un dispositif sécuritaire qui, dans le contexte des mobilisations de la jeunesse, n’est pas sans rappeler la stigmatisation de certaines fractions de celle-ci, dont les « maranza » évoqués précédemment. Cette politique de fermeté s’inscrit également dans la continuité du durcissement à l’égard des mouvements autonomes et des espaces occupés, héritiers de l’après-68. Sous le gouvernement Meloni, plusieurs centres sociaux historiques (CSOA) ont été évacués, notamment le Leoncavallo à Milan en août 2025 et Askatasuna à Turin en décembre de la même année. Ces deux histoires ne se confondent pas, mais témoignent de la conflictualité ancienne des rapports entre les mouvements autonomes – qui bénéficient encore d’un large ancrage local, notamment dans les villes universitaires – et les pouvoirs publics en Italie.
Un nouvel automne chaud ?
L’issue de la mobilisation lancée en octobre 2026 reste, jusqu’ici, plus qu’incertaine. Une large participation à la grève générale du 30 n’est pas synonime d’enracinement; d’un autre côté, il est possible d’y voir une nouveau reflet de la révolte de la Gen Z en Europe : une jeunesse qui ne se mobilise plus seulement autour de revendications sectorielles, mais met en cause un modèle social, économique et politique dans son ensemble. Une formule largement relayée sur Facebook, accompagnant les photographies de cortèges imposants dans plusieurs villes transalpines, résume assez bien cette dimension : « Vous êtes l’amour qu’ils et elles craignent, parce qu’il crée un monde qu’ils ne peuvent pas contrôler. »
La référence à l’« automne chaud » italien de 1969 vient alors naturellement à l’esprit. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une équivalence entre deux périodes dont les contextes économiques, politiques et organisationnels sont profondément différents. Mais la convergence ponctuelle entre jeunesse scolarisée et monde du travail, la circulation transnationale des répertoires d’action et l’émergence de nouvelles formes de mobilisation donnent à cette séquence une portée qui dépasse largement les frontières italiennes, dans le prolongement des mouvements de contestation qui ont marqué les années 1968 à l’échelle mondiale.
[1] Voir Paolo Stuppia, « Géopolitique de la jeunesse », Diplomatie, n°89, décembre 2025, p.10-14.
[2] https://www.ilfattoquotidiano.it/2026/10/20/saccheggi-milano-proteste-transnazionali-analisi-notizie/8544073/
[3] https://ilmanifesto.it/siamo-alla-fine-dellepoca-contemporanea-liberiamo-il-possibile
[4] Une insulte en sicilien.
[5] Qu’il s’agisse d’inégalités matérielles, d’« illectronisme » ou encore de privilèges d’accès (codes, caractère privé des salles de discussion, etc.)











