Syndicalisme et « vision politique »

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Trois syndicalistes rebondissent et vont plus loin à partir de notre article (lire : http://syndicollectif.fr/?p=27700) à propos des positions de JL Mélenchon sur la Charte d’Amiens et le syndicalisme. Le débat peut continuer. 

Les auteurs :  Joël Decaillon, ancien secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats (CES), Christian Dellacherie, ancien membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), Edouard Martin, ancien député européen,  animateurs du groupe de réflexion BRIDGE (Bâtir le Renouveau Industriel sur la Démocratie et le Génie écologique).

Construire « une vision politique associant l’action syndicale pour le quotidien et pour la transformation sociale »

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La tâche fondamentale du syndicalisme est de défendre les salariés dans une société où dominent et où évoluent les logiques et les contraintes du (ou des) capitalisme(s). Sa démarche revendicative est alimentée par l’écoute attentive des besoins et des attentes du monde salarial. Sa façon propre de prendre en compte les intérêts individuels et collectifs des salariés dans la confrontation avec ceux des employeurs, réside dans cette relation intime entre leur vécu immédiat et les propositions alternatives du syndicat. Cet enracinement est la condition de son efficacité et de sa légitimité. Il est le fruit du dévouement, de la compétence revendicative et de l’implication au quotidien de ses dizaines de milliers de militants « de base ». Sans lui l’activité de représentation serait totalement désarmée. Exprimer la diversité et affirmer la convergence des intérêts des salariés est une tâche spécifique de l’organisation syndicale. Ces deux axes complémentaires sont indispensables à la construction d’un rapport de force, conjuguant le débat démocratique et le rassemblement dans l’action, au service d’une approche offensive de la négociation.

Dans la situation politique actuelle, il serait judicieux que le syndicalisme (ré)génère une vision politique associant l’action syndicale pour le quotidien et pour la transformation sociale, ce qui constitue la définition de la « double besogne » consacrée par la Charte d’Amiens. Prétendre aujourd’hui, comme Clémence Guetté, que la Charte d’Amiens débouche sur une conception « absurde » ou comme Jean-Luc Mélenchon, qu’elle se résumerait à ce que les syndicats sont là pour dire (aux partis) « ce qu’il faut faire, mais que la réciproque ne serait pas vraie », est une vision ultra simplificatrice d’un problème stratégique réel[1]. Brandie il y a 120 ans dans cette charte par le « syndicalisme révolutionnaire », l’arme fatale de la « grève générale » relève du mythe historique. Mais réaffirmer, contre Jules Guesde et contre Lénine, que la légitimité et l’efficacité de l’action syndicale se fondent expressément sur la base de son indépendance vis à vis des partis, de l’État et du patronat, est salutaire[2].

Les partis ont pour objectif, et pour ambition légitime, d’accéder au pouvoir. « Cela ne les autorise nullement à être les seuls dépositaires de ce pouvoir ni à se comporter comme détenteurs de la vérité stratégique »[3].

En dépit de leurs différences, de nouvelles relations entre organisations syndicales doivent s’instaurer, car seul le rassemblement peut changer la donne afin que les aspirations des salariés puissent s’affirmer et conquérir l’opinion publique. A plusieurs reprises, notamment lors de la lutte sociale du 1er semestre 2023 contre la réforme des retraites, l’Intersyndicale « a installé son hégémonie, ce que LFI a eu beaucoup de mal à accepter, se vivant depuis 2017 comme la dépositaire principale du mouvement populaire, une sorte d’avant-garde autoproclamée »[4]. Elle a prouvé que « le syndicalisme a une portée politique réelle par ses engagements sur la société, mais il la construit dans le respect de l’autonomie du collectif militant et donc du pluralisme en son sein »[5]. Des convergences sont également possibles avec d’autres acteurs de la société civile. C’est le cas avec les mouvements associatifs qui ont compris la nécessité politique d’une jonction démocratiquement pilotée entre les dimensions écologiques et sociales de la grande transformation à l’ordre du jour. Elles sont nécessaires pour acquérir des ressources et de l’expertise, pour décrypter les biais des discours « écologiques » d’acteurs misant tout sur une vision magique de l’innovation technologique. Elles lui donnent la possibilité de construire et d’exercer un rapport de force conjointement dans et en dehors de l’entreprise.

Construire « une vision politique associant l’action syndicale pour le quotidien et pour la transformation sociale » nécessite beaucoup de travail, d’imagination et d’ouverture d’esprit, de cohérence, de vigilance et d’initiative : un tel projet justifierait la création d’un espace intersyndical et associatif de réflexion, ouvert à la société civile, pour renouveler les cadres d’analyse et d’action et conquérir de nouveaux droits, tout particulièrement dans le domaine de la gouvernance des entreprises[6]. Comme l’affirme la sociologue Isabelle Ferreras[7], « il existe un chemin pour renforcer nos démocraties et sauver la planète : démocratiser nos entreprises ». Si le syndicalisme devait ne pas porter à ce niveau sa perspective stratégique, la tentation d’un repli sur des lignes de défense professionnelle, voire catégorielle, prendrait « naturellement » le dessus : une telle attitude « réductionniste » ne serait sûrement pas en capacité de contrer l’avènement et les ravages d’une dérive populiste autoritaire. Par un hasard du calendrier, les quatre grandes confédération françaises, CGT, FO, CGC, CFDT, tiendront leur congrès au mois de juin prochain. Cette coïncidence constitue à elle seule un évènement, dont elles pourraient se saisir pour (re)mettre au centre du débat de façon unitaire cette question fondamentale qui devrait tous nous obséder : « qui doit gouverner l’entreprise, les seuls détenteurs du capital, ou également ceux et celles qui investissent leur travail, leur savoir, leur vie dans l’aventure collective »[8] ? Face aux conséquences désastreuses du réchauffement climatique, de nombreux acteurs syndicaux cherchent à mener de front défense des travailleurs, promotion de leurs droits et prise de position sur la planification des transitions. Des droits nouveaux sont absolument nécessaires pour qu’ils aient le pouvoir d’orienter et de valider les décisions, tant sur leur contenu que sur leur rythme. Comme le dit clairement Isabelle Ferreras, « face à la montée des inégalités, à l’urgence climatique qui exige une réorientation radicale de notre appareil productif et à la défiance croissante envers les institutions démocratiques, laisser l’institution la plus puissante de nos sociétés – l’entreprise – en dehors du champ de la politique démocratique est une anomalie ». Remédier à cette anomalie représente un objectif stratégique pour le syndicalisme : il constitue une base fédératrice pour des démarches unitaires, dans le droit-fil de celles lancées depuis la mobilisation sociale du printemps 2023.

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La réingénierie[9] des processus industriels exige un développement de nouveaux savoir-faire, des formations qui permettent de les acquérir et des politiques de « sécurité sociale professionnelle » négociées, accompagnant les transitions qu’elle nécessite.

C’est dans ce sens que les organisations syndicales françaises demandent[10] :

  • Un plan national d’investissements industriels ciblé sur les filières stratégiques d’avenir et au service de nos besoins (chimie durable, énergie, mobilité, numérique), créateur d’emplois pérennes et qualifiés ;
  • Des contreparties sociales et environnementales effectives pour toute aide publique, assorties d’un suivi transparent et de mécanismes de sanction en cas de non-respect, tel qu’un avis conforme des CSE ;
  • Une action industrielle territoriale forte et coordonnée, pilotée avec les acteurs locaux et les organisations syndicales, à travers la création de conseils régionaux de l’industrie chargés de mettre en œuvre les réponses concrètes sur le terrain ;
  • Un soutien massif à la recherche, à l’innovation et à la formation, afin d’anticiper les mutations industrielles, sécuriser les parcours professionnels et valoriser les compétences des salariés. Le Conseil National de l’Industrie doit devenir un véritable outil de pilotage stratégique et d’action.

L’imbrication et la coagulation entre toutes les formes de dommage (pollution, réchauffement climatique, épuisement des ressources, menace sur la biodiversité, etc.), et l’interdépendance entre toutes les entreprises posent de façon nouvelle la question de leur responsabilité tant en matière de santé publique que de préservation de l’avenir. Le concept de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) s’attache à des comportements « individuels », là où l’efficacité exige d’appréhender, dans sa globalité, le système d’interactions décrit, en particulier, par la notion de « chaînes de valeur ». Une remise à plat des dispositifs d’aides aux entreprises s’impose : elle doit s’intégrer dans des politiques industrielles structurées autour de filières et ou de territoires élaborées et menées dans le cadre de processus de négociation coordonnés à plusieurs niveaux et dans la durée. La bataille du siècle se joue sur la capacité à imaginer et réaliser des synergies faisant système, entre l’innovation industrielle et la conservation du potentiel de la biosphère, dans une démarche démocratique associant la recherche du bien-être et de l’intérêt général. Comme l’écrit Pierre Charbonnier[11], « avec le bon réglage d’innovation, de sobriété, de recyclage et d’efficacité énergétique, il est possible de mener une vie moderne et épanouie sans détruire la planète ». Le syndicalisme a un rôle « politique » propre à jouer dans l’établissement de ce réglage qui, sur le fond, remet en cause la toute-puissance de l’accumulation du capital, soit un des aspects majeurs de la « double besogne ». Le modèle économique actuel traite les travailleurs comme des « ressources humaines » – des coûts à minimiser plutôt que des contributeurs à valoriser. La plupart des citoyens passent leur vie professionnelle dans des lieux où ils n’ont ni voix, ni capacité d’action, ni la part de la richesse qui devrait leur revenir. Le véritable test de la vitalité d’une démocratie n’est pas dans ses parlements et ses urnes uniquement, mais dans l’organisation quotidienne de ses bureaux, de ses usines, et de ses postes de travail, de ses hôpitaux et de ses entrepôts.

Dans la période actuelle de mutation profonde de la « tectonique des plaques géopolitiques », le syndicalisme peut réimpulser la dimension « internationaliste » de son activité, pour contribuer à déjouer ou à cantonner le renouveau des tentations et des exactions impérialistes, et promouvoir la démocratie et la solidarité. Les modalités dominantes de la domination capitaliste ont commencé à changer et ce mouvement s’accélère provoquant des tensions « sismiques ». L’historien Arnaud Orain décrit[12] cette dynamique en la replaçant dans l’histoire longue des cycles du capitalisme du XVe siècle à nos jours. Le parallèle qu’il opère entre les Compagnies-Etats « occidentales », style « Compagnie des Indes » (néerlandaises anglaises et françaises) qui dominaient le monde au XVIIIe siècle et les actuels géants du numérique, est saisissant.  Aux deux époques, ces entreprises tentaculaires combinent un pouvoir de marché oligopolistique et un véritable pouvoir souverain.

Arnaud Orain distingue nettement ces nouvelles Compagnies-États des grandes multinationales standard (notamment européennes et tout particulièrement allemandes) qui ont été et sont encore les promoteurs du néolibéralisme, c’est-à-dire du rebond, par une logique concurrentielle exacerbée, d’un mode de production qui s’essoufflait dans les années 1970. Mais après la grande récession de 2008, la croissance économique réalisée par l’exportation s’est révélée être un gâteau de plus en plus limité. Il devient difficile de croître sans des mécanismes nouveaux de prédation, qui ne peuvent pas être réalisés dans un cadre libéral. D’où cette tension permanente et contradictoire qui caractérise les politiques économiques européennes, une sorte de « prise en étau » entre fuite en avant dans des opérations d’exportation avec des accords de libre-échange et revendication de mesures à caractère protectionniste.

Comme l’explique Asma Mhalla[13], « pour ne pas se dissoudre en colonie de la dystopie américaine, l’Europe doit renouer avec une diplomatie du non-alignement, seule manière d’inventer des espaces autonomes dans un monde organisé par les rivalités néo-impériales. Sans cela, elle sera absorbée dans un ordre qu’elle n’a pas choisi et dont elle ne façonnera aucune des règles ». Contrairement à l’idée qu’en donne Jean-Luc Mélenchon[14], le non-alignement ne signifie pas contracter avec n’importe qui du moment que ce ne sont pas les USA ! On ne peut pas se dégager des « rivalités néo-impériales » en frayant avec des puissances qui en sont les vecteurs assumés. Minorer en l’ignorant la volonté impérialiste de la Chine et entretenir l’illusion d’un assagissement probable et prochain de l’impérialisme russe, c’est ruiner le non-alignement avant même d’avoir essayé de le construire. Ces trois entités géopolitiques, qu’elles se soient affirmées comme telles de tous temps ou depuis peu, sont des champions de la « force qui prime le droit » et donc des ennemis de la démocratie. Dans le domaine énergétique la voie européenne (démocratique) c’est de s’affranchir de la dépendance russe et de la dépendance américaine. Dans le domaine du numérique, la voie européenne (démocratique) ne peut être que celle du refus du choix entre un totalitarisme technologique américain « acceptable » ou un totalitarisme technologique chinois « inacceptable » : il faut sortir du « Far West » numérique en revenant à un respect des droits fondamentaux. Ces deux impératifs sont, pour l’UE, des paramètres décisifs pour déterminer à la fois les politique industrielles et le système de normes éthiques et culturelles nécessaires à une reconquête de sa souveraineté. C’est avec le reste du Monde qu’il faut chercher les alliances contractuelles pour y parvenir. Le syndicalisme européen a toutes les bonnes raisons de s’engager dans ce combat.

 

Joël Decaillon, ancien secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats (CES), Christian Dellacherie, ancien membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), Edouard Martin, ancien député européen, Animateurs du groupe de réflexion BRIDGE (Bâtir le Renouveau Industriel sur la Démocratie et le Génie écologique).

Notes : 

[1]Article de Jean-Claude Mamet : Jean Luc Mélenchon, L’Ere du Peuple et le syndicalisme …ou « l’avant-gardisme » toujours !

[2] Sur tous ses aspects il est intéressant de (re)lire la déclaration de Bernard Thibault faite le 17 juillet 2001 lors de la rencontre entre une délégation du Bureau confédéral de la CGT et une délégation du Bureau politique du PCF.

[3] Article de Jean-Claude Mamet : Jean Luc Mélenchon, L’Ere du Peuple et le syndicalisme …ou « l’avant-gardisme » toujours !

[4] ibid

[5] ibid

[6] Sans l’émergence de contrepouvoirs « citoyens » au sein des entreprises, les multinationales continueront de jouer de façon discrétionnaire avec les logiques territoriales et les structures des chaînes de valeur, au gré de leurs intérêts de court terme, en évacuant la combinaison de l’écologiquement responsable et du socialement juste.

[7] En Espagne, le gouvernement de Pedro Sánchez a décidé de s’attaquer à un article quasiment oublié de sa Constitution, l’article 129.2. Ce dernier enjoint les pouvoirs publics à « promouvoir efficacement les différentes formes de participation dans les entreprises » et à « faciliter l’accès des travailleurs à la propriété des moyens de production ». En ressuscitant cette promesse endormie depuis 1978, l’Espagne entend donner une ampleur nouvelle à une préoccupation fondamentale sur la nature du pouvoir dans l’entreprise et la place du travailleur-citoyen au XXIe siècle, un débat dont l’écho dépasse largement ses frontières. A la demande du gouvernement espagnol, Isabelle Ferreras a présidé un comité scientifique international d’experts de haut niveau, en charge de proposer un chemin réaliste pour la démocratisation des entreprises espagnoles. Il en est sorti un plan officiellement présenté le 1er février 2025 à Yolanda Diaz, Ministre du Travail.

[8] Isabelle Ferreras, 25/08/2025

[9] La réorganisation ou la refonte d’un processus industriel ou d’un système d’information existant pour le rendre plus efficace et plus soutenable

[10] Communiqué de presse commun du 21 janvier 2026.

[11] La coalition climat — Travail Planète et Politique au XXIe siècle (Seuil) 2025

[12] Le monde confisqué, essai sur le capitalisme de la finitude.

[13] Le Monde du 3 décembre 2025

[14] Exposé par Jean-Luc Mélenchon de la doctrine « insoumise » concernant « la nouvelle donne internationale », devant une vingtaine de titres de la presse internationale, le 28 janvier 2026.

 

 

 

 

 

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