CGT : retour sur un congrès complexe (première partie)

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Il n’est pas simple de comprendre ce qui se joue dans un congrès CGT. C’est un mélange de gravité, de « grands moments », de tensions et  de colère aussi, de prises de paroles à la volée, d’exigences démocratique, et même de mystères. Une assemblée de 1000 personnes est un ensemble vivant. Les choses sont « préparées » en amont, mais il y a des surprises révélatrices. L’image de « CGT(s) » au pluriel, qui se cherchent, vient à l’esprit, ce qui reflète une époque tourmentée. Nous choisissons de séparer deux parties : le congrès « politique » classique, si on peut dire, et la question : « comment on s’organise ». 

PREMIERE PARTIE

Comment confédéraliser « les » CGT ?

 

Le 54ème congrès CGT de  juin 2026 laisse un goût amer.  Quiconque avait vécu le précédent congrès de 2023 a mis du temps – souvent plusieurs mois- à absorber la charge d’émotion ressentie au vu d’une organisation déchirée. Ce congrès avait failli ne pas se terminer. Le ressenti aujourd’hui n’est pas du tout le même. L’impression est plutôt celle d’un « manque », un manque de quelque chose espéré, possible, mais qui n’a pas eu lieu. Alors que des situations surprenantes et inattendues se sont produites.

Pourtant, il n’y avait pas de danger à priori. La secrétaire générale sortante, Sophie Binet, était assurée de sa réélection (au point que la couverture de presse a été affaiblie, comme d’ailleurs pour le congrès CFDT qui a suivi). Le « bilan d’activité » a d’ailleurs été voté à 81, 36% (il fut rejeté à 52% en 2023). Le congrès a vécu des moments enthousiasmants (voir ci-après). Dès le début pourtant, un signal faible s’est produit : les diverses commissions traditionnelles du congrès ont été presque prises d’assaut par des délégué-es qui voulaient en faire partie. Après tout, c’est « le congrès des syndicats » (pas des directions !) et donc celui des délégué-es, a-t-on pu penser ou entendre. Ainsi la commission du document d’orientation (DO), a vu son effectif tripler par des délégué-es motivé-es qui se sont fait élire pour en faire partie. A un autre moment du congrès, la tribune a été envahie par plusieurs dizaine de délégué-es de la Santé, mécontent-es sans doute de n’avoir pas pu parler dans le temps imparti. Une atmosphère très électrique…

Il est vrai que 6700 amendements avaient été déposés, ce qui semble un record, même si cela est le fruit d’un assez petit nombre de structures (il y a 20 000 syndicats à la CGT…). Grande innovation dans un congrès confédéral : deux fédérations se sont concertées (la « chimie » et les « organismes sociaux ») pour faire circuler un « livret » commun très critique sur le Document d’orientation (DO), plus d’un mois avant le congrès. Cela a d’ailleurs donné lieu à une réponse détaillée des rédacteur-trices du DO, envoyée aux organisations du Comité confédéral national -CCN- regroupant les fédérations professionnelles et les unions départementales (UD) interprofessionnelles.  Comment faut-il appeler cette initiative commune de deux fédérations ? Un « courant » ? Au congrès de 2023, il existait déjà une sorte de « fraction » publique rassemblée autour du site UnitéCGT (soutenu par la fédération chimie, mais pas les organismes sociaux à notre connaissance) favorable notamment à la réintégration de la CGT dans la FSM et n’hésitant pas à prendre des initiatives d’actions (pas très réussies…) parallèles à celles de la confédération.

Ce « livret » commun, accessible sur le site des deux fédérations, est donc une nouvelle innovation pour ce congrès. Que des organisations du CCN (fédérations ou départements) se concertent ne devrait pas être en soi un problème démocratique. Au contraire, pourrait-on dire. Une structure syndicale synthétise une expérience collective, qui mérite d’être entendue. C’est le congrès des syndicats, avec des délégué-es élu-es, parfois représentant-es plusieurs syndicats. Plus de 7O% sur les 1000 assistaient à leur premier congrès (et presque à parité femmes/hommes).  Un tel congrès est ou devrait être un moment intense pour fédérer les débats, partager des pratiques, et écouter ce que des structures ont à dire, y compris en s’associant si besoin pour l’exprimer.  Cette pratique est rare dans un congrès CGT. Le « droit de tendance » n’y est pas reconnu statutairement (contrairement à la FSU!), mais pourquoi pas l’échange des convergences ? Mais l’histoire de la CFDT (laquelle est honnie par ces deux organisations) l’a montré autrefois : faire converger des positions qui se rencontrent, c’est aussi la démocratie.   Mais à ce congrès,  il s’agissait de fédérations qui tiennent à conforter leurs opinions politiques. Est-ce envisageable un jour pour des Unions départementales interprofessionnelles ? L’interprofessionnel est bien le facteur décisif pour « faire confédération » dans le contexte d’aujourd’hui. C’est ce que ce congrès avait sans doute l’ambition de faire progresser : unir « le professionnel » naissant (nouvelles adhésions) avec l’interprofessionnel qui consolide politiquement. Pas sûr que des avancées soient enregistrées sur ce plan.

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Trois « grands » moments 

Ce congrès contrasté a cependant été le théâtre de trois grands moments très politiques et positifs, dont deux emmenés par une Sophie Binet très active et enthousiate.

  • Le dimanche 31 mai (avant l’ouverture du congrès officiel) était consacré à la situation internationale, en présence des seules organisations du CCN et d’invités extérieurs et de chercheur-euses : cette fois par exemple la financiarisation du monde avec Gabriel Zucman. C’est une habitude installée tous les deux congrès, qui permet de mieux prendre au sérieux les questions internationales alors que le temps statutaire ne le permet guère.  Le meeting international qui a clôturé cette journée a été une très grande réussite par sa gravité, et par l’engagement politique très clair (à l’opposé du « campisme ») contre les dictatures fascisantes qui détruisent les sociétés : les Etats-Unis de Trump, la Russie de Poutine, et l’action de Néthanyahou en Palestine. Cette logique politique était partagée par les interventions de la CES et de la Confédération syndicale internationale (CSI), dont la CGT fait partie depuis 2006.
  • Un deuxième évènement a eu lieu le mardi 2 juin en fin d’après-midi, cette fois en séance. Il prolongeait celui de dimanche par un meeting invitant des représentant-es du syndicalisme mondial : 71 pays représentés, 115 syndicalistes, dont Luc Triangle secrétaire général de la CSI et Esther Lynch de la CES. Sophie Binet a clôturé ce moment appelé « l’internationale ouvrière » face à l’internationale fasciste.  Elle a interpellé les syndicats, les associations, les intellectuel-les, les artistes, à s’unir. Elle cite Aragon : « Quand les blés sont sous la grêle, Fou qui fait le délicat ». « Quand l’essentiel est en jeu », la CGT sera là, a-t-elle annoncé. Il est non plus « minuit moins le quart (comme elle l’avait dit en 2024), mais minuit moins une ». On ne peut plus clairement exprimer un engagement politique, d’ailleurs présent à la fin du document d’orientation, invitant à s’occuper du « champ politique ».

Ces deux moments internationalistes doivent être soulignés.  Parce qu’ils sont à la mesure de la rage politique déployée contre Sophie Binet et la direction CGT actuelle par les commentateurs du site UnitéCGT (pro-FSM). Dans une interview post-congrès, Jean-Pierre Page (inspirateur principal de ce site) croit voir dans ce congrès CGT l’extinction « du syndicalisme de lutte de classes dans notre pays ». Il évoque l’année 1921, quand « dans une situation identique nos aînés ont pris des décisions ». Pense-t-il à la scission CGT ?

  • Le troisième moment, très différent, a été le vote lors de la dernière séance (jeudi 5 juin) pour modifier les statuts (il faut atteindre 66% des votes dans ce cas) en y faisant entrer le « Cadre commun contre les violences sexistes  et sexuelles (VSS) ». Ce document, adopté en 2023, décrit la méthode militante face à des faits de VSS. Le document est devenu  statutaire au congrès par un vote à presque 71%. Ce n’était pas acquis d’avance. Trois directions de fédérations importantes y étaient opposées (santé, services publics et cheminots) et ont pu inciter leurs délégué-es à voter contre. C’est raté et c’est également un autre signal d’indépendance pour les représentant-es de syndicats.  Le débat a été introduit par Myriam Lebkiri, secrétaire confédérale en charge de cette question et conclu par Maryse Dumas (réécouter ici la séquence: http://syndicollectif.fr/?p=28636). Elle a retracé avec beaucoup de solennité, de force de conviction, son expérience sur ce sujet (elle fut élue au bureau confédéral en 1995).

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100% Sécu : un « moment » de confusion symptomatique

Il est difficile d’imaginer qu’une proposition adoptée depuis 25 ans dans la CGT et officialisée dans le répertoire des 36 repères revendicatifs (pratique datant de 1992) soit rejetée dans un congrès. Certes avec quatre voix d’écarts seulement et dans un moment de confusion qui en limite la portée.  Cela s’est produit en quelque sorte par surprise, au cours du débat sur le thème N° 2 du congrès (« Peser sur les transformations du travail »).

Le points d’achoppement est la proposition de « Nouveau statut du travail salarié » (NSTS) et de « Sécurité sociale professionnelle« . Ces notions ont été combattues au nom du fait qu’elles seraient en contradiction avec l’objectif du « 100% Sécu« , à propos duquel la mémoire d’Ambroise Croizat Ministre du travail en 1945 et 1946 a été rappelée (et a pu jouer dans ce vote). Ce débat était porté par une déléguée représentante du « livret » commun  des deux fédérations, la « chimie » et les « organismes sociaux » (qui est celle des salarié-es de la Sécu). Ces deux fédérations écrivent : « La Sécurité sociale professionnelle, qui maintient des systèmes complémentaires qui se négocient avec le patronat, avec des droits individuels « transférables » et non collectifs, n’a rien à voir avec une Sécurité sociale intégrale (le 100% Sécu) ». L’attaque se veut tranchante.

Pourtant la CGT s’est bien prononcée dans ses repères pour une Sécurité sociale « intégrale » (ou 100%), signifiant la réintégration des mutuelles (maladie) et aussi les complémentaires (retraites), dans l’architecture du système. Le document du congrès le rappelle. Mais force est de constater que la direction CGT peine parfois à défendre ses propres positions. La portée de ce vote est donc à la fois révélatrice de confusions, mais limitée dans ses effets réels. Limitée parce que cet incident ne remet pas en cause les repères revendicatifs généraux ni même le document d’orientation de ce congrès, qui porte les mêmes notions à d’autres endroits du texte (ce que la direction s’est empressée de rappeler). Mais confusion quand même parce que ces élaborations de 25 ans sont restées incomprises (voire ignorées) dans leur portée véritable (voir à ce sujet la réflexion de Maryse Dumas rappelée ici : http://syndicollectif.fr/?p=28749….).

Après la chute des pays dits « communistes » et l’affaiblissement des perspectives de dépassement du capitalisme, la CGT se devait de nourrir à nouveau la « besogne d’avenir » (Charte d’Amiens) par ses propres réflexions syndicales, sans tutelle politique. Certains cadres syndicaux l’ont compris mais le réseau militant ne s’en est pas réellement emparé comme perspective globale. D’où le sentiment d’un « manque » de clarté, ou le retour nostalgique du passé.

Quant au fond du problème, il faut reconnaitre qu’il est sérieux. Parler de « statut du travail salarié » et donc de droits statutaires personnels et transférables en cas de changement d’entreprise, et ajouter en plus la perspective un doublement du salaire dans une sorte de carrière professionnelle, n’est-ce pas se rapprocher d’une logique comparable à celle du grade des fonctionnaires, pouvant changer d’affectation et gagner quand même des points d’indices  ? En réalité il s’agit là d’une extension subversive de la Sécurité sociale historique, contestant radicalement le marché du travail capitaliste.

Autre question : qui peut imaginer une vraie bifurcation écologique sans transformation de l’industrie, des technologies, des matériaux, nécessitant une Sécurité des droits hors de laquelle l’écologie sera perçue inévitablement comme une agression « punitive » ? Quid aussi de la Sécurité sociale alimentaire (SSA) qui a fait irruption dans le débat public, contre la malbouffe ? N’y a-t-il pas des ajouts ambitieux à faire 80 ans après 1945-46 ?

Le « livret » des deux fédérations s’appuie sur des raisonnements bons à rappeler comme socle. Mais s’en tenir là montre une incapacité à progresser. C’est donc un conservatisme inquiétant qui prend le dessus.

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Le sens du travail : l’esquisse d’un rattrapage ?

Le document du thème N° 2 sur « les transformations du travail » rappelle aussi la nécessité de « reprendre la main sur le contenu et le sens du travail ». Mais cet aspect n’a fait l’objet d’aucun débat réel. Comme d’habitude pourrait-on dire. Déjà la deuxième mandature de Philippe Martinez avait mystérieusement enterré cette question. Elle ressurgit à petits pas, dans un rattrapage du temps perdu.

La CGT réaffirme ainsi la nécessité d’une « véritable démocratie au travail », et vouloir réfléchir « en s’appuyant sur les travaux de chercheur-ses pour définir les conditions de créations de nouveaux droits d’expression et de délibérations collectives sur les lieux de travail ». Incontestablement, il s’agit-là de la prise en compte d’un débat public sur le travail qui progresse depuis quelques années. Un débat que le syndicalisme (et surtout la gauche) a longtemps ignoré, ou mis de côté car facteur de tensions. Ce qui est explosif dans l’approche du « travail réel » (c’est-à-dire comment nous travaillons concrètement tous les jours), est sans doute l’acceptation tacite que celui-ci relève du seul pouvoir  patronal (« le despotisme d’usine » dit Marx) et que le salariat doit accepter cette subordination en échange de droits compensateurs.   L’analyse du travail réel est portée notamment par l’Association Travail et Démocratie (où la CGT est présente avec la FSU et Solidaires).  Laquelle participe aussi aux Assises sur la Santé et la Sécurité des travailleurs-res, annualisées depuis 2023, et que la CGT soutient également, parfois difficilement.

Tout cela prouve, s’il en était besoin, que le croisement des réflexions entre syndicalisme et associations, ainsi qu’avec le champ scientifique, peut être fructueux. Clin d’œil de l’histoire : certaines organisations ou fédérations de la CGT participent aux initiatives de l’Alliance écologique et sociale (AES) qui a prolongé l’expérience dite « Plus jamais ça » après 2020. Celle-ci fut rejetée (on s’en souvient) au congrès de 2023, surtout en raison d’une insuffisante prise en compte démocratique du projet par la direction sortante. Rejeté aussi le volontarisme affiché alors dans les rapports de « recomposition » syndicale avec la FSU et Solidaires, expression prononcée par Philippe Martinez en 2022 au congrès de la FSU. Puis reformulée de manière plus prudente avec la seule FSU. Nous allons y revenir.

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La « maison commune » aura-t-elle un toit ?

Il est permis d’en douter, ou certainement pas à court terme, selon le document adopté sur ce sujet dans thème N° 3 du congrès intitulé « la stratégie des luttes ».

Il convient d’abord de préciser comment le texte formule la question de « l’unité des travailleurs et travailleuses », et de l’unité syndicale. Nouveauté : le document ne reprend pas la terminologie abhorrée du « syndicalisme rassemblé », mise en visibilité en 1995 et répétée depuis comme un mantra. Pour Louis Viannet son inventeur en 1993, elle était une sorte de médiation concrète entre l’unification syndicale (à laquelle il ne croyait pas) et la seule unité d’action ponctuelle. Mais en pratique, elle a expérimenté un travail commun très conflictuel (incluant des ruptures) avec la direction CFDT. Sans cette inclusion, la massivité de certaines journées de luttes n’aurait guère été au rendez-vous ; mais avec cette inclusion, le bilan n’est pas toujours…brillant. Seule exception notable : la victoire contre le CPE de 2006, qui a rassemblé toutes les organisations du salariat et de la jeunesse . Et pourtant, aucune organisation n’a pris appui sur cet épisode victorieux pour proposer d’aller de l’avant. La CGT non plus ! mais les plaies de l’attitude CFDT en 2003 sur les retraites étaient sans doute encore vives pour Bernard Thibault en 2006.

Au congrès CGT de Marseille en 2016, en pleine lutte contre la loi Travail El Khomri-Valls (finalement approuvée par la CFDT après sa réécriture partielle), Philippe Martinez fait oralement des concessions aux opposants du « syndicalisme rassemblé », trop marqué CFDT. L’expression ne disparait pas totalement des textes. Elle demeure au congrès de Dijon en mars 2019, avant la lutte contre la retraite à points, dans laquelle la CFDT finira par s’intégrer (contre « l’âge pivot » imposé par… Edouard Philippe). Cependant à l’automne 2022, suite au congrès de juin de la CFDT, un acteur syndical apparait sur la scène nationale :  l’Intersyndicale, englobant les huit organisations. Un vrai « syndicalisme rassemblé » ! Qui  débouche sur le  mouvement de 2023, certes « social », mais non dénué de sens politique (comme on le verra en 2024). Avec des hauts et des bas, l’Intersyndicale demeure aujourd’hui une référence. Son éclatement, possible, déclencherait une régression évidente du rapport de force global, face à la montée d’extrême-droite.

Prudemment, le document du 54ème congrès n’analyse pas l’Intersyndicale. Mais il est écrit que « l’unité syndicale est un principe statutaire et identitaire de la CGT, au fondement de notre organisation de lutte de classe…L’unité à la base et entre les organisations se construisent parallèlement ». Donc elles ne s’opposent pas, elles vont de pair.

Les opposants au « syndicalisme rassemblé » (notamment le site UnitéCGT, soutenu par la direction de la fédération chimie) continuent allègrement de pourfendre cette expression pourtant absente du texte. Il est très clair que leur conception « unitaire » n’est rien d’autre qu’une injonction à rejoindre la CGT, ce qui est le véritable sens du logo UnitéCGT : Unité dans la CGT.

Cependant, l’unité syndicale pérennisée  n’implique pas non plus l’absence de tout pas en avant avec les organisations les plus proches, comme les initiatives communes régulières CGT, FSU, Solidaires, le montrent depuis plus de vingt ans. C’est précisément ce que ne veulent pas les partisans de l’unité exclusivement dans la CGT. Pour ces délégué-es, la « Maison commune » avec la FSU est un non-sens. On a entendu des délégué-es expliquer que les adhérent-es FSU avaient certes leur place dans la CGT, mais pour y apprendre « la lutte des classes ». Plusieurs de ces prises de parole se concluaient par l’incantation : « Vive la CGT révolutionnaire », sans définir ce projet.

Le document évoque la « maison commune » avec la FSU non dans le cadre d’une avancée progressive vers une unification syndicale (notion statutaire dans la CGT), mais d’une « stratégie d’alliances », pour mener « la bataille des idées ». Sophie Binet, dans son rapport introductif du congrès, avait évoqué cette alliance (des huées ont été entendues dans ce seul passage) dans le sens d’un renforcement du rapport de force dans l’Education nationale. Et en insistant clairement sur le fait « qu’il ne s’agit ni d’une fusion ni de la création d’une superstructure, mais d’un cadre de coopération permanente, au plan confédéral et en territoire ». « Rien ne sera imposé d’en haut, a-t-elle ajouté, le 55ème congrès en fera le bilan et décidera ou pas d’une nouvelle étape ». Cette prudence tranchait significativement avec l’élan enthousiaste du congrès de la FSU de février 2025, où Benoit Teste et Sophie Binet avaient fait un beau duo à la tribune après le vote très majoritaire de la FSU. Reconnaissons que la FSU est également traversée d’interrogations sur ce projet et le congrès CGT pourraient les renforcer.

Malgré ces précautions de langage, reprises dans le document écrit, les railleries méprisantes n’ont donc pas manqué. Aucun amendement oppositionnel n’a paradoxalement été soumis au vote, mais il n’est pas interdit de penser qu’il aurait pu être soutenu. Ce qui aurait entaché très négativement ce congrès.

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« Stratégie de luttes » et contexte politique ?

On a pu entendre à ce congrès des bilans très positifs de l’action CGT des dernières années. Le document de bilan insiste en détail sur les attaques antisociales qui ont été sinon enrayées, au moins amoindries dans leur portée. Comme par exemple les annonces Bayrou du 15 juillet 2025, combattues par la journée du 10 septembre (que la CGT a soutenue) suivie de celle de l’Intersyndicale. Là encore, des voix ont insisté sur les défaites :  la faute à la stratégie unitaire CGT.

Sophie Binet est allée loin sur le satisfecit : « des budgets d’austérité en partie vidés de leur contenu » … « Nous avons fait échouer le conclave sur les retraites et décalé l’application de la réforme ». Et d’ajouter : « Camarades, personne ne rejoint une équipe qui perd. Valoriser nos victoires, c’est se donner la force de continuer » … « Soyons la CGT de la gagne ». Elle insiste sur l’unité, mais ajoute : « C’est toujours la CGT la locomotive de l’unité ». C’est incontestable sans doute. Et ne pas valoriser les victoires partielles ne conduit qu’à deux attitudes : le découragement total (et l’abandon) ou la rhétorique prétendument « révolutionnaire » toute aussi impuissante.

Certes la CGT a réagi et agi de manière très volontariste (par exemple sur les licenciements, ce qui est mentionné dans le texte), et a poussé à l’unité. Mais certaines avancées sont un mélange complexe entre combativité sociale et contexte politique. Macron n’est plus seul à la manœuvre. Le rapport de force politique de 2024 a limité les régressions immédiates, certes grâce au syndicalisme de lutte, ou plutôt dans un rapport de force entrelacé avec lui. Contexte politique post-2024 et actions syndicales sont connectés. Mais la CGT et le syndicalisme de lutte ne savent pas toujours innover dans les décisions d’action. Certaines journées ratées ont noirci le tableau. Une petite phrase du texte explique qu’il ne faut « jamais programmer une date pour une date », comme cela arrive souvent, avec le sentiment d’inutilité. Mais cet aspect n’a pas été débattu.

Est-il possible de penser ensemble le combat syndical unitaire et le contexte politique dont les luttes pourraient profiter selon le rapport de force, ou au contraire subir une crise de perspective selon la poussée d’extrême-droite  ? Enorme question, qui doit participer à renouveler le « répertoire » des actions utiles. Des effets politiques surprenants comme la pétition sur la loi Duplomb (qui a surpris même son initiatrice) peuvent faire progresser cette réflexion.

Le document adopté pose sans aucun doute les bonnes questions en affirmant que « le champ politique est un élément du rapport de force », et que la CGT doit décider « des voies et moyens d’intervenir syndicalement sur ce champ ».

Avec le « moment 2027 » à l’horizon, c’est incontournable.  A condition de rassembler toutes « les » CGT, et plus encore.

Jean-Claude Mamet-Juillet 2026.

 

 

 

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