Les Utopiques reviennent sur le mouvement de 2016

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Le dossier central du numéro 6 (novembre 2017) de la revue Les Utopiques de l’Union syndicale Solidaires comprend un dossier sur le mouvement social de 2016 contre la loi Travail N°1. Il continue ainsi un débat sur lequel il est utile de s’attarder, car il pose aussi la question des échecs de l’automne 2017. A noter : Les Utopiques sont maintenant éditées par Syllepse.

 

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Le dossier sur le mouvement de 2016 n’est pas le seul thème de ce numéro (voir le sommaire complet plus bas). Il comprend aussi un ensemble d’articles sur les mouvements de désobéissance dans des contextes très différents, une suite d’articles sur le travail et sa critique, et un regard sur les aspects sociaux, économiques et syndicaux, très peu étudiés, au sein du mouvement des Kurdes pour leur reconnaissance nationale (grâce Anouk Colombani, SUD Culture et de la commission internationale de Solidaires).

Attardons-nous cependant sur le dossier « Un mouvement social, et après ? », qui structure ce numéro. Il permet d’ouvrir bien des débats sur la difficile stratégie des luttes aujourd’hui, ce qui n’est pas peu dire en cette fin d’année 2017, où Macron semble triompher sur les ordonnances Travail N°2, vengeance du pouvoir sur la longue contestation politique de 2016. Trois questions peuvent être réexaminées, à la lumière ou sous l’incitation des articles : pourquoi pas de « blocage » réel de l’économie, la portée de Nuit Debout et le rapport du mouvement au contexte politique, et enfin l’importance du travail d’organisation et de reconstruction qui reste à faire dans le syndicalisme.

On bloque tout

Les articles d’Éric Beynel (co-porte-parole de Solidaires), de Théo Roumier (SUD Education et Solidaires Loiret), de Christian Mahieux (SUD Rail et Solidaires Val de Marne) posent et reposent la question : pourquoi pas de grève reconductible ? Si la CGT a attendu son congrès de Marseille en avril 2016 pour appeler à la reconduite des grèves (et a vraiment tenté de la mettre en œuvre dans plusieurs secteurs, et notamment les raffineries), Solidaires avait dès le début du mouvement cet objectif clairement posé. L’Union syndicale a donc soutenu, par plusieurs de ses structures et équipes militantes, l’appel On bloque tout, rendu public après la journée inaugurale réussie du 9 mars 2016. Cet appel (voir les comptes-rendus dans syndicollectif.fr) n’était pas une pétition individuelle, explique Théo Roumier (à la différence de celui lancé pour « une grève générale » à l’automne 2010), mais se voulait rassemblant cette fois des « structures syndicales en tant que telles », et même des fédérations (bilan : 1675 signatures et 135 structures).  Il s’agissait donc de « faire vivre » le débat pour parvenir à bloquer l’économie, d’aboutir à une « sorte d’intersyndicale horizontale », en quelque sorte parallèle à l’intersyndicale nationale (dont on connait les limites).

Chacun des trois articles cités explique clairement les limites des résultats obtenus en matière de généralisation des grèves. Aucun ne cache les difficultés des équipes de Solidaires elles-mêmes, à priori les plus motivées car les plus nombreuses à s’impliquer dans l’appel : « implication hétérogène des équipes de Solidaires » (Éric Beynel), difficultés qui « affectent l’ensemble des collectifs syndicaux, quelle que soit leur affiliation » (Théo Roumier), « pas de secteur où Solidaires est apparu comme faisant la preuve qu’une grève massive et longue était possible » (Christian Mahieux). Conclusion : « rejeter la faute aux confédérations qui trahissent » serait « une erreur ».

Alors comment expliquer ? Il y a bien sûr des aspects de stratégies sectorielles (par exemple celle de la fédération CGT cheminote, qui a voulu séparer le mouvement propre à la SNCF d’avec la lutte interprofessionnelle), il y a l’attitude de FO dans l’intersyndicale (décrite dans ses ambiguïtés par Éric Beynel, surtout à partir de juin 2016), il y a l’absence de secteurs moteurs (comme les cheminots en 1995 et 2003), il y a les limites de la mobilisation jeunes elle-même et le cloisonnement entre syndicalisme salariés et celui des jeunes (« qui ne s’y reconnaissent plus »), il y a la division avec la direction CFDT, etc. Mais, pour ne prendre que la question de l’absence de secteurs qui joue un rôle national d’impulsion, c’est aussi un constat qui mérite explications. « Y en a-t-il vraiment besoin » demande Christian Mahieux ? Peut-être pas, mais le fait est que les cheminots ne veulent plus aujourd’hui jouer ce rôle, ni les raffineries qui ont esquissé la paralysie du pays en 2010 et 2016, mais avec beaucoup de difficultés.

L’hypothèse que je formulerais ici est que la simple évocation de ces deux secteurs professionnels (cheminots, chimie), en y ajoutant un ou deux autres (une étude plus précise serait à faire), désigne en fait des professions où les collectifs de travail demeurent encore debout, n’ont pas encore subi de plein fouet la destruction ou la dissolution opérée par le management libéral-capitaliste depuis les années 1980-90 et suivantes. Qu’on se souvienne du rôle des usines d’automobiles en 1968 ! Rôle impensable aujourd’hui. Et c’est à mon avis la troisième partie de ce numéro des Utopiques qui probablement livre l’explication décisive, avec l’article sur « les enjeux syndicaux et politiques de la souffrance au travail », par Jean-René Delépine (SUD Rail) et Philippe Mülhlstein (SUD Rail). Lesquels décrivent en détail les effets délétères dus à « la destruction des grandes entreprises industrielles intégrées et l’atomisation des collectifs de travail ». Il n’y a plus de « délibération, de solidarité », à l’échelle micro-ateliers, ni donc de « démocratie » sociale ou syndicale élémentaire, qui rendait possible la transmission de la culture de lutte, et à fortiori d’une entreprise à l’autre (« horizontalité »). Sauf encore dans quelques secteurs du salariat qui ne veulent plus supporter le poids d’une responsabilité écrasante, en jouant un faux rôle d’avant-garde.

Front social alors ?

Théo Roumier et Christian Mahieux décrivent ensuite comment les limites du collectif « On bloque tout » ont en quelque sorte passé le relai au nouveau réseau « Front social » à partir du printemps 2017, et avec des équipes en partie différentes. Le réseau « On bloque tout », malgré sa dénomination très offensive, ne voulait sans doute pas se payer de mots. Il voulait réellement construire des « passerelles » et des engagements de structures syndicales, afin que l’action (exemple : des blocages de zones) soit prise en charge de la façon la plus assumée possible.

Telle n’est pas sans doute la précaution de Front social, en tout cas pas depuis l’automne 2017, qui semble privilégier une stratégie de… l’exemple audacieux. Certaines équipes de Front social ont partagé l’objectif du premier réseau : agir pour « tout bloquer ». Mais avec la volonté de passer du « dire » au « faire », ce qui peut sonner juste aux yeux de syndicalistes ou de jeunes en recherche d’efficacité immédiate. Au printemps 2017, alors que certains acteurs-trices de 2016 ne se reconnaissaient pas du tout dans le climat politique, l’apparition de Front social dans l’appel au « Premier tour social » à la veille de l’élection présidentielle a attiré l’attention et esquissé un début d’action possible. Front social a pris la précaution alors d’apparaitre comme un réseau ouvert (voir sur ce blog le compte rendu de son assemblée générale en mai) ne voulant ni dénoncer ni remplacer les organisations syndicales. Mais les initiatives ont rarement dépassé les quelques milliers de personnes. La dernière le 18 novembre en direction de l’Elysée (excellente cible sur le plan… médiatique) n’a fait qu’ajouter une journée « saute-mouton » à celles que Front social critiquait comme la marque d’une « stratégie perdante ». La proposition de meeting « décentralisés » le 20 janvier prochain est peut-être le signe d’une inflexion. Pour autant, aucune des initiatives de Front social n’est jamais mise en débat collectif : il faut s’y rallier, comme si l’intention « de ne pas faire à la place de… » était maintenant oubliée.

La portée « citoyenne » et politique de Nuit Debout

 

Les Utopiques s’efforcent aussi de tirer un bilan de ce qui s’est produit autour des rassemblements Nuit Debout. On apprend ainsi (article de Roland Veuillet, de SUD Education) qu’à Nîmes, essentiellement sous l’impulsion de Solidaires, un collectif Nuit Debout « est toujours là », un an et demi après le printemps 2016, et qu’il se réunit « chaque lundi et jeudi », avec des initiatives allant de quelques dizaines à plusieurs centaines de personnes.

Comme le dit Éric Beynel, Nuit Debout se veut « un questionnement citoyen et public aux grandes questions politiques et économiques de notre époque », ajoutant qu’il traduit « une défiance envers les organisations politiques ». C’est certainement vrai. Mais de cette défiance ne découle pas immédiatement une autre voie toute tracée pour subvertir le champ social ou politique, malgré là encore l’option « horizontale » du mouvement, et son maillage social et sociétal très divers. La pétition Loi travail non merci, les vidéos « On vaut mieux que cela », l’appel au 9 mars des organisations de jeunes, les initiatives des unions syndicales Ile de France dès ce 9 mars, le collectif On bloque tout, puis l’appel « On reste ici » place de la République le 31 mars (et Nuit Debout ensuite), les cortèges de tête, les grèves des raffineries plus tard, les manifestations en semaine et le samedi, les indices de popularité du mouvement et de rejet de la loi El Khomri…. : « c’est la conjonction de l’ensemble de ces composantes qui a fait ce mouvement social » (E. Beynel). Autrement dit, c’était un mouvement social ET politique. Voire même un cocktail de refus politique de ne plus subir, sous l’injonction d’une fausse gauche Hollande/Valls (et Macron), les règles autoritaires du néo-libéralisme « et son monde ». Nuit Debout a été une sorte de synthèse de ces attentes, pas forcément la solution à soi seul.

Christian Mahieux (cheminot retraité) va le plus loin dans cette interprétation de la portée politique de 2016, question dont le syndicalisme en situation de responsabilité directe ne parvient que très difficilement à discuter librement, parce que facteur de tensions. Christian est pourtant sévère avec les limites de Nuit Debout, qui sous-estime à son avis les « antagonismes de classes » en tant que tels. Il ajoute aussi que Nuit Debout « refusait …une politisation, c’est-à-dire une transformation sociale et politique de la société ». Nuit Debout (à Paris) refusait certainement les canaux traditionnels de l’expression politique, et notamment les partis constitués, mais peut-être pas une transformation radicale du « faire société ». Il y a plusieurs problèmes entremêlés, et notamment deux : l’extrême hétérogénéité des réponses ébauchées, et surtout l’absence de cadre commun pour les poser. Les mouvements d’occupation des places (des indignés à Occupy Wall Street) ont en commun le désir d’occuper directement un espace politique sans passer par d’autres médiations ou les structures actuelles. Mais faire de la politique au sens noble du terme nécessite de définir une agora. Or si les anciens cadres ont perdu leur force attractive, en inventer d’autres est tout sauf simple.  C’est à ce problème que Nuit Debout s’est confronté (comme les Indignés d’ailleurs), et plusieurs réponses ont émergé depuis, qui sortent des limites de ce commentaire.

Christian Mahieux rappelle les grandes dates de l’histoire des luttes ou des avancées sociales (1936, 1945, 1968,1981) pour insister sur la capacité du syndicalisme « à se transformer en véritable force syndicale et sociale pour jouer le rôle politique qui doit être le sien ».

Revoir la Charte d’Amiens ?

De ce point de vue, il y aurait à notre avis un point aveugle dans la période située entre le mouvement de 2016 et le plein déploiement de la campagne présidentielle de 2017. Aucun des auteurs ne dit mot sur la proposition de la FSU en septembre 2016 de susciter un prolongement du débat sur la Loi Travail par l’établissement de « cahiers de doléances » sur le travail, outils permettant d’interpeller les élu-es actuels et peut-être tous les candidats-es. Cette proposition fut formellement acceptée, mais jetée aux oubliettes (entre-autre par la CGT, qui est passée à autre chose).  Or, interpeller le champ politique présidentiel, ce n’est pas cautionner la politique politicienne, mais peut contribuer à la critiquer ou la déstabiliser, même si l’exercice n’est pas simple.

Une des autres prolongations de 2016 fut justement l’hypothèse d’« une autre campagne », réfléchie par Solidaires, mais fusionnée avec la mise en place d’un autre réseau à l’initiative d’Attac, très vite soutenu par Solidaires : « Nos droits contre leurs privilèges » (avec le soutien FSU et d’un grand nombre d’associations). Construit pour occuper le terrain de la présidentielle, ce réseau n’est cependant pas parvenu à trouver une vraie place, à notre avis parce qu’il s’est refusé depuis le début à se confronter aux candidatures politiques, espérant marquer le débat public par des initiatives d’affirmations des droits sur la lancée de 2016, mais assumant ainsi la juxtaposition de deux mondes : le monde social qui revendique et mobilise, et le monde politique qui dérape ou n’écoute rien. Les résultats ne furent pas à hauteur des espérances. Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac et membre fondatrice de ce collectif, a cependant relancé le débat d’une autre manière à la fin de l’été 2017 en appelant (dans le magazine en ligne Reporterre) à « réinterroger » les présupposés de la Charte d’Amiens (1906), qui théorise cette coupure tout en préconisant à juste titre la dimension anticapitaliste (« double besogne ») du syndicalisme d’émancipation.

Perspectives

Après 2016 et l’automne 2017, la question douloureuse des perspectives pour les mouvements sociaux se pose avec acuité et ces articles avancent des pistes à débattre.

Théo Roumier appelle à « chercher la forme adéquate que pourrait prendre aujourd’hui un réseau intersyndical qui soit utile pour les luttes et la transformation sociale ». « Unifier le syndicalisme de luttes est une de nos tâches essentielles », ajoute Christian Mahieux. Il développe aussi une perspective audacieuse, qui devrait faire débat : opposer des référendums revendicatifs au référendum patronal des ordonnances Macron. Il écrit : « Nous pourrions organiser une vaste campagne syndicale unitaire pour exiger la généralisation de ces référendums dans les entreprises et les services ». Il ajoute : « Nous montrerions ainsi que le syndicalisme ne craint pas l’avis des travailleurs et des travailleuses », en posant « la question de la démocratie dans l’entreprise ». Une très importante question, qui renvoie aussi à l’article sur le travail déjà évoqué, et qui fait écho à la critique des référendums patronaux faite par Laurent Degousée (SUD Commerce) dans son article, lequel se termine par le défi stratégique posé par Jean Jaurès depuis plus d’un siècle : « La Grande Révolution a rendu les Français rois dans la cité, et les a laissés serfs dans l’entreprise ». Soyons modestes, mais guidés par l’utopie concrète.

Jean-Claude Mamet

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