La CGT et « la stratégie des luttes »

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La question de « la stratégie des luttes » fait l’objet du  thème N° 3 du débat d’orientation au 54ème congrès CGT de juin 2026. A plusieurs reprises ces dernières années, certaines décisions de luttes n’ont pas eu les résultats escomptés (journées du 5 juin 2025, du 2 décembre 2025), alors qu’elles étaient décidées par les instances nationales.  Elles sont alors l’objet d’examen des responsabilités militantes ou du choix des opportunités d’action, mais aussi de manière récurrente de critiques internes sur la stratégie. Y compris sur les intersyndicales d’action (le fameux « syndicalisme rassemblé« ) qui seraient porteuses de faux espoirs, voire de dévoiements, par exemple en 2023. Aussi la CGT a-t-elle organisé une journée d’étude sur ces questions (le 5 février 2026), dans le cadre d’un CCN CGT avec l’Institut d’histoire sociale (IHS). Nous mettons ici à disposition les introductions à ces débats, parues dans Le Peuple. Avec notamment l’introduction historique de Michel Pigenet et les contributions de Maryse Dumas et de Sophie Binet.

 

Journée d’étude CGT – IHS du CCN du 5 février 2026 – Montreuil

Lutter pour gagner, hier comme aujourd’hui ! 130 ans de débats sur la stratégie de luttes de la cgt

 

Michel_Pigenet 

Introduction, par Michel Pigenet, historien, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, modérateur du Conseil scientifique de l’IHS CGT.

 

Je veux d’abord vous dire l’intérêt que je trouve à l’occasion offerte aujourd’hui d’un échange, dont je ne doute pas qu’il sera fructueux, entre chercheurs et militants.

« Stratégie de luttes » ? Si l’on admet que ses 130 ans d’existence érigent la CGT en figure majeure du syndicalisme de lutte, en cerner l’évolution stratégique sur une aussi longue période relève d’un exercice difficile, sinon impossible. Comme souvent dans ce genre de situation, mieux vaut débuter par une mise au point sur le sens et les enjeux des mots, voire de leur combinaison.

Les mots et leurs enjeux

 

Au plus simple, la « lutte » évoque le conflit entre adversaires, voire ennemis, mais aussi les efforts entrepris, dans ce cadre ou pas, pour vaincre un obstacle, sortir d’une situation en vue d’obtenir quelque chose.

Chez les militaires, d’où vient le vocable, la stratégie désigne l’art d’organiser et de conduire des forces engagées à l’échelle d’un ou plusieurs fronts. En cela, elle se distingue de la tactique, qui recouvre les modalités concrètes de son exécution de terrain de bataille, la lutte en quelque sorte.

Par extension, on parle de stratégie à propos d’actions coordonnées dans un but précis. Ainsi conçue, elle est indissociable d’objectifs globaux, sinon ultimes, inscrits dans un avenir plus ou moins lointain. Ce point est capital dans la perspective syndicale qui nous occupe. En tout état de cause, une stratégie ne vaut qu’à l’aune des objectifs qu’elle est censée servir. Encore faut-il que ces objectifs existent et soient explicites. Sur ces bases, élaborer une stratégie suppose d’enchaîner quatre étapes, que résument quatre verbes : vouloir, savoir, anticiper et planifier.

 

La stratégie des luttes, une question syndicale récurrente

 

Précisons qu’il sera question, aujourd’hui, de la stratégie confédérale, étant entendu que les fédérations et les syndicats développent leurs propres réflexions et analyses stratégiques, accordées aux spécificités des branches et établissements, régions et bassins d’emplois. Au gré des acteurs impliqués, des rapports de forces, des traditions et temporalités spécifiques, ces stratégies s’appliquent en parallèle et complément de celle de la Confédération. L’absence supposée de contradictions entre elles, au fondement de la « confédéralisation », s’accommode d’écarts, que le fédéralisme, censé régir les relations entre les composantes de la CGT, s’emploie à amortir et à gérer. Garantie de leur autonomie et condition de leur adaptation tactique à la variété des terrains salariaux, il participe du « vivre ensemble cégétiste ».

Sur la longue durée, la stratégie de la CGT renvoie à sa capacité à réaliser sa « double besogne », soit, selon sa définition de 1906, posée par Marx quarante ans plus tôt, la défense quotidienne des travailleurs et la préparation d’une « transformation sociale » émancipatrice par « l’expropriation capitaliste ». Ce choix fondamental éclaire la référence, non moins essentielle, aux revendications et à l’action, de préférence « directe », comprendre menée par les « travailleurs eux-mêmes », gage et voie de la transformation sociale. De là découle la valorisation inlassable de la solidarité et de l’unité, condition des succès collectifs. Ainsi en va-t-il, au premier chef, pour la grève, arme multiforme, mais confirmée des travailleurs, qui ont appris à la combiner à d’autres. Par quoi on retrouve les stratégies de lutte.

L’expression, elle-même, semble davantage en usage dans les sciences sociales que dans la bouche des syndicalistes, du moins jusqu’aux années 2000, où on lui préfère cependant le terme de démarche. La principale exception se situe dans l’entre-deux-guerres et du côté de la CGTU, dont la presse et les congrès s’attardent à maintes reprises sur les « stratégies de grève ». En apprentissage, d’un syndicalisme révolutionnaire inédit, la jeune organisation recourt volontiers, il est vrai, aux métaphores guerrières.

Cette brève incursion dans les années 1920 et 1930 en appelle une autre, nécessaire à la compréhension des évolutions de la CGT en matière de luttes. À grands traits, six périodes sont ainsi identifiables, qu’il s’agit de présenter : les grandes heures du syndicalisme révolutionnaire avant 1914 ; la CGT déchirée ou les deux pentes stratégiques de l’après-guerre ; le syndicalisme de classe et de masse entre brèves expériences et perspective durable de 1936 à 1967 ; les conflictualités et attentes politiques des « années 1968 » ; les crises et remises en cause de la séquence 1980-1994, la CGT en quête de perspectives depuis 1995.

Les grandes heures du syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914

 

En 1895, la fondation de la CGT marque une étape majeure du processus d’autonomisation de la classe ouvrière dans une République tentée de la reléguer au rang de force d’appoint. Entre les écueils de l’intégration dans la politique instituée des classes dominantes et la stérilité du repli ouvriériste, la voie est étroite. Contournant le terrain partisan et électoral, la CGT fait de son ancrage prolétarien la preuve qu’elle est l’unique « parti du Travail ». En 1906, elle codifie sa stratégie. À une majorité débordant les rangs des seuls syndicalistes révolutionnaires, le congrès d’Amiens inscrit sa « double besogne », conduite hors de l’ingérence des « sectes » politiques, dans la perspective d’une grève générale, dont le triomphe érigera le syndicat en cellule élémentaire de la société émancipée nouvelle.

Par suite, beaucoup de militants pensent que « le syndicalisme se suffit à lui-même ». Tous ne vont pas, pourtant, jusqu’à décréter que « le syndicat suffirait à tout » et à récuser par principe les ressources du politique et de la République.

En dépit de tensions et de contradictions internes, la CGT, maison commune des uns et des autres, conforte son organisation et ses finances au fil des ans. Elle édite ses journaux, opte pour un syndicalisme d’industrie et se dote d’unions départementales. Elle popularise ses revendications par des « campagnes » interprofessionnelles et nationales, par exemple en faveur des 8 heures ou de la semaine anglaise. Ces initiatives éprouvent sa cohésion, à l’instar de la diffusion de mots d’ordre unificateurs.

Après 1908, les déboires revendicatifs et une grave crise direction aggravée par les effets de la répression, puis les obstacles dressés contre son action pour la paix entraînent une

« rectification de tir » plus ou moins assumée. La Vie ouvrière, créée en marge de la Confédération par des syndicalistes révolutionnaires, y contribue par son souci de rompre avec les « braillards » pour fonder l’action syndicale sur l’analyse concrète des situations concrètes. En 1913, tirant les leçons des impasses et échecs, son secrétaire général, Léon Jouhaux, concède que la CGT « ne saurait suffire à tout ». « Le PS non plus », s’empresse-t-il toutefois de préciser.

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« L’histoire des mouvements sociaux en France » (de 1815 à nos jours-La Découverte-2012) est codirigée par Michel Pigenet et Danièle Tartakowsky.

La CGT déchirée : les deux voies pentes de l’entre-deux-guerres

 

L’entrée en guerre et le ralliement de la quasi-totalité de la direction cégétiste à l’Union sacrée ajoutent à la sidération des militants, dont les repères s’effondrent, tandis que la mobilisation vide les syndicats. De longs mois s’écoulent avant que l’horreur de la boucherie et le mécontentement provoqué par le très inégal partage des efforts de guerre parviennent à percer le mur de la censure et de la répression. À l’Est, la prise du pouvoir par les bolcheviques russes en 1917 réactive l’hypothèse révolutionnaire. Au sortir du conflit, une formidable contestation sociale et politique ébranle le vieux continent. En France, les effectifs de la CGT atteignent un niveau inédit, mais les controverses des années de guerre, attisées par de profonds désaccords sur les perspectives syndicales compromettent pour la première fois l’unité de la Confédération.

La majorité, resserrée autour de Jouhaux, achève sa mue réformiste. À ses yeux, la« réconciliation » de la centrale avec la Nation et la République justifie la « politique de la présence » et l’adoption d’un « programme minimum ». Celui-ci préconise d’importantes « nationalisations industrialisées », le développement des services publics et l’« organisation nationale de la production », dont la CGT attend l’amélioration du sort de la classe ouvrière, désormais porteuse de « l’intérêt général ».

Telle n’est pas, mais alors pas du tout, l’opinion des minorités syndicales restées fidèles au syndicalisme révolutionnaire, à travers lequel elles interprètent les bouleversements soviétiques. La scission prend acte, en 1921, du caractère inconciliable des positions en présence et entraîne chaque camp sur deux pentes opposées.

Tout reste à faire pour la nouvelle CGTU, constituée contre le gré d’une partie des syndiqués

« unitaires » chassés par les « confédérés », et sur laquelle je m’attarderai parce qu’elle est moins connue. Surmonter son hétérogénéité initiale n’est pas le moindre des défis à relever. La référence partagée au syndicalisme révolutionnaire masque mal l’écheveau des mutations consécutives à la guerre et à la révolution russe. C’est flagrant pour la grève générale, dont l’échec des mobilisations de 1920 a sonné le glas. Nombre d’unitaires estiment dorénavant préférable d’insérer les luttes syndicales dans une stratégie politique de conquête du pouvoir d’État. Si les statuts de 1925 prônent toujours « la suppression du patronat, l’abolition du salariat », ils les conditionnent à l’établissement de la « dictature du prolétariat ». Diverses « commissions » et « conférences nationales » pointent les catégories que la CGTU juge indispensable de gagner : femmes, jeunes, étrangers et « coloniaux ». Avec des résultats inégaux…

Non sans affrontements, départs et exclusions, la direction de la centrale s’homogénéise sous l’effet conjugué des relations nouées avec l’Internationale syndicale rouge (ISR) et du rapprochement du « groupe » de La Vie ouvrière, incarné par Gaston Monmousseau, d’une part, et, d’autre part, les communistes en voie de « bolchevisation ». Cette dernière, voulue par l’Internationale communiste (IC), passe notamment par la promotion à la tête du PC de responsables unitaires qui n’en sont pas membres. La mesure n’aplanit pas tous les problèmes. En 1928, sur la réserve, Monmousseau se plaint ainsi de ce que trop de cadres communistes traitent le syndicat « comme une belle-mère, avec politesse et sévérité », mais sans l’aimer ! Ce qui n’empêche pas le congrès de la CGTU de proclamer, un an plus tard, sa détermination à établir une « liaison constante » avec le PC, « seul parti du prolétariat et de la lutte des classes ».

La lutte des classes ? Dans le droit fil des initiatives d’avant 1914, la CGTU lance une série de « campagnes » pour l’application des 8 heures, contre le coût de la vie, pour l’échelle mobile. Les unitaires s’essaient également à la grève politique sur le terrain inédit du combat anticolonial. À son appel, le 12 octobre 1925, 300 000 à 500 000 ouvriers cessent le travail 24 heures pour protester contre la guerre du Rif, au Maroc. Une première. Dans les entreprises, les militants dénoncent la « rationalisation », synonyme de surmenage, de compression des salaires et de l’emploi, occasion, autre innovation, d’organiser les chômeurs.

Il s’en faut que les résultats soient à la hauteur de l’énergie militante. Il s‘ensuit un effort d’analyse, mené en relation étroite avec l’ISR, sur les grèves et la construction d’une stratégie des luttes. Ses conclusions prônent un recentrage vers les revendications immédiates et l’acceptation de contrats collectifs. Sur la lancée, les unitaires conviennent de l’utilité d’un « syndicalisme à bases multiples », comprendre de « services » qui grossiraient leurs rangs et fidéliseraient les syndiqués.

L’élan est bientôt brisé, par l’adoption, à Moscou, en 1928, de la ligne sectaire « classe contre classe ». Ses tenants croient voir dans le regain de conflictualité de la fin des années 1920 la preuve d’une radicalisation ouvrière, prologue à des grèves « politiques de masse », voire « insurrectionnelles ». Démentis par les faits, ces anticipations hâtives et l’effondrement des effectifs obligent, de nouveau, à repenser les méthodes, sinon l’orientation fixée par l’IC.

 

« Ce n’est pas faire du réformisme que de s’occuper du salaire, des accidents du travail, des retraites […], de savoir gérer une caisse de secours, de défendre les intérêts des malades […], de répondre à toutes les questions que se posent nos syndiqués », affirme Maurice Thorez en 1931, au congrès de la CGTU. L’heure a sonné pour un prompt retour à un syndicalisme de terrain, de réalisations et de résultats. Sans le dire, le tournant tactique revêt des allures de rectification stratégique. De fait, l’organisation étudie attentivement la méthodologie et la typologie des conflits, dont elle dresse la statistique. Ses militants, dûment informés de la situation, s’approprient le savoir-faire des négociations.

Ici et là, la CGTU expérimente, à compter de 1932 et pour surmonter les difficultés de mobilisation par temps de crise, des formes de conflits courts qui, dits des « bras croisés » ou « sur le tas », esquissent les futures « grèves d’occupation ». Plus neuf, encore, elle ne fait plus de la cessation de travail l’unique modalité d’action, mais recommande, en cas de grève, de veiller à associer les travailleurs à l’élaboration de revendications et de soumettre la conduite des mouvements à leur contrôle par l’élection de comités. Cette orientation, alliant souplesse des structures au dynamisme des militants et délégués, fait la différence avec les confédérés qui, en position de force numérique, peinent à suivre le regain de combativité ouvrière. La CGT ne maîtrise pas mieux l’aspiration à l’unité que l’initiative de l’appel à la grève du 12 février 1934 a pourtant stimulé au point de faire dire à Jouhaux : « l’avenir nous appartient ». Désireux de reprendre l’initiative, ses camarades impulsent une réflexion sur la « réorganisation économique dans la liberté » avant d’adopter, en septembre, un « plan de rénovation économique », qui fait des réformes de répartition et de structures la base d’une démocratie sociale. La mobilisation pour le plan n’est cependant pas au rendez-vous ou, plus exactement, elle s’effectue autour de l’antifascisme. Non sans réticence, les confédérés doivent se résoudre à négocier la réunification syndicale.

Le syndicalisme de classe et de masse entre brèves expériences et perspective durable (1936-1967)

Le congrès d’unité de mars 1936 précède de quelques semaines la victoire électorale du Front populaire, qui précipite un mouvement social sans précédent. Et victorieux. Avant l’été, les travailleurs conquièrent les « accords Matignon », leurs déclinaisons locales et de branches scellées dans des conventions collectives, les lois sur les 40 heures et les congés payés, etc. La révélation des atouts de l’organisation déclenche une « ruée » d’adhésions à la CGT, interlocutrice incontournable des autorités comme du patronat. Des millions de travailleurs constatent, leçon durablement gravée dans les consciences collectives, que « la lutte paie ». Les déboires, qui ne tardent pas et n’ont rien de bénin, échouent à l’effacer, y compris après les errements, dérives et reniements de 1939-1940.

La direction cégétiste, épurée des unitaires au prétexte du Pacte germano-soviétique, pousse loin, en effet, sa politique de « collaboration confiante » avec le patronat et le gouvernement au nom de la « défense nationale ». En pleine débâcle idéologique, le CCN du 20 juillet 1940 appuie une prétendue « communauté française du travail » et supprime des statuts confédéraux toute référence à la lutte de classe. L’un de ses secrétaires, René Belin, accepte, quant à lui, le portefeuille du Travail dans le premier gouvernement de l’État français. En novembre, il signera le décret de dissolution de la CGT et de la CFTC…

La CGT continue, mais dans la clandestinité. Mieux, elle se réunifie et figure quelques semaines plus tard parmi les organisations fondatrices du CNR en mai 1943. La priorité est alors à la lutte, y compris armée, contre l’Occupant et les collaborateurs de Vichy. Son représentant au CNR, l’ex-confédéré Louis Saillant, pèse pour infléchir le Programme commun de la Résistance dans le sens de réformes de structures qui conditionnent l’avènement d’une République démocratique et sociale.

À la Libération, la CGT connaît un nouveau pic d’adhésions avec près de 4 millions de membres, dont un certain nombre de ministres… En 1946, le préambule de la Constitution prend acte du changement d’époque par la reconnaissance de la liberté syndicale et du droit de grève. Si elle engrange des avancées législatives décisives, la Confédération, en voie d’institutionnalisation, subordonne les revendications salariales ou le retour aux 40 heures aux exigences de la Reconstruction. Concrètement, l’expression du mécontentement qu’engendrent le rationnement et le laminage du pouvoir d’achat ne passe plus par la grève. Cela pèse sur les débats qui agitent la CGT, au sein de laquelle les ex-unitaires, ardents défenseurs des réformes de structures, sont maintenant en position hégémonique aux dépens des ex-confédérés, qui vivent très mal le renversement de majorité. Rassemblés dans la tendance « Force ouvrière », ils dénoncent la subordination de la CGT au PCF.

La scission de 1947-1948 enregistre, sur fond de guerre froide et de grèves d’envergure réprimées dans le sang, la rupture des alliances sociopolitiques de la Résistance. Dans l’immédiat, elle renforce encore l’influence communiste à tous les niveaux de la centrale.

 

À défaut de reproduire les liens du temps de la CGTU, l’agencement des relations CGT/PCF qui en résulte aboutit à une autolimitation syndicale. Depuis 1936, les statuts inspirés par les confédérés autorisaient la CGT à « répondre favorablement ou négativement aux appels qui lui seraient adressés par d’autres groupements en vue d’une action déterminée », voire à en « prendre l’initiative ». Ils précisaient, en outre, que la centrale ne saurait être indifférente « à l’égard des dangers qui menaceraient les libertés publiques, comme les réformes en vigueur ou à conquérir ».

Après 1945, le texte reste inchangé, mais la communauté de point de vue entre le PCF et la CGT s’affiche sans trop de précautions. Dans la période 1948-1955, les pratiques, elles, dérapent en alignement du syndicat sur le parti, qui paraît aux commandes. Ainsi est-ce lui qui, fin mai 1952, prend l’initiative de l’appel à une grève « sur le tas » dans toute la région parisienne pour la libération de dirigeants communistes arrêtés. En sens inverse, si l’on peut dire, la CGT renonce, en 1955, à l’ambitieux « Programme économique général » auquel elle travaillait, mais qui empiétait sur les prérogatives politiques du PCF. De façon significative, elle lui substitue un plus modeste « Programme d’action ». Des décalages existent, certes, par exemple lors du déclenchement de la guerre d’Algérie, au sujet des événements de Hongrie ou de la contraception… Ils témoignent de la réalité de marges de manœuvre et d’impératifs syndicaux à mettre en relation avec l’antériorité historique de la CGT sur le PCF et sa supériorité numérique.

Celle-ci implique une plus large diversité politico-idéologique de la Confédération, inhérente à son ancrage toujours majoritaire dans le salariat. Organisation de classe, la CGT est un peu moins de masse depuis la scission. Elle garde cependant un réseau enviable de bases. À cet échelon, le dévouement militant doit composer avec le quant-à-soi de travailleurs qui, satisfaits des interventions ordinaires des délégués, mais dont la confiance réitérée ne vaut pas acceptation aveugle de chacune des positions confédérales. Cela ne manque pas de rejaillir sur l’inégale adhésion des syndicats, voire des fédérations, aux campagnes nationales, variété observable dans la teneur des accords conventionnels.

Sur un registre, voisin, le militantisme cégétiste, foncièrement revendicatif, attend les années 1960 pour renouer avec un syndicalisme de proposition et de réalisation. Les rencontres intersyndicales face aux menées factieuses, pour la paix en Algérie ou contre les mesures antisociales du nouveau régime gaulliste dégagent le terrain à l’unité d’action, que consolide l’accord conclu en 1966 avec la CFDT déconfessionnalisée.

 

Conflictualités et attentes politiques des « années 1968 »

 

En 1968, la CGT est au cœur de la mobilisation sociale, qu’elle analyse à travers une grille de lecture héritée de 1936 et en regard de l’éventuelle issue politique que constituerait l’union de la gauche autour d’un programme de gouvernement. Son absence fragilise la stratégie cégétiste, que pénalise de surcroît le défaut d’attention aux mutations comme aux aspirations sociétales et culturelles de la période. Par suite et faute de changement politique, les acquis de 1968, non négligeables, sont loin d’être à la hauteur de la puissance du mouvement. D’un autre côté, des millions de salariés, ingénieurs, cadres et techniciens compris, ont fait l’expérience des ressources de l’action collective. Le rapport des forces sociales s’en trouve bouleversé, phénomène qu’accentuent les vigoureuses luttes d’OS, d’immigrés et de femmes. Ainsi la conflictualité, plus âpre et diversifiée, se maintient-elle à un haut niveau tout au long d’une décennie ponctuée, cette fois, d’importantes conquêtes, qu’il s’agisse des rémunérations, de conditions de travail, de protection sociale et de droits syndicaux. La contestation nourrit des revendications nouvelles, qui ciblent plus souvent les prérogatives patronales sur l’organisation du travail. Après une longue éclipse, le thème de l’intervention dans la gestion revient à l’ordre du jour. Au moment d’ébaucher une réflexion sur les « perspectives du socialisme pour la France », la CGT avance ses propositions de « gestion démocratique », alternative aux références autogestionnaires cédétistes.

Du point de vue cégétiste, la question du pouvoir d’État demeure centrale. Dans le droit fil de la brève séquence de la Libération, elle s’ouvre et s’élargit en projet d’instauration d’une « démocratie  véritable »  alliant  fin  du  « pouvoir  personnel »  et  suppression  des « féodalités économiques ». Tel est le canevas, en 1972, du programme commun de la gauche à la négociation duquel la CGT n’est pas associée, mais qu’elle soutient. Sans réserve. Dès lors, ses initiatives y renvoient avec insistance, quitte à éclipser ses propres propositions et à trop miser sur des échéances électorales, dont les déconvenues de 1973 et 1974, allongent les délais d’attente. Entre-temps, la situation économique et sociale s’est beaucoup dégradée. En 1977, l’actualisation du programme commun déraille en cours de route. Bien que de la responsabilité exclusive des partis, les polémiques qui s’ensuivent, aggravées par le nouvel échec électoral de 1978 et mettent à mal tant l’unité d’action avec la CFDT que la cohésion, en son sein, du communisme syndical.

 

1980-1994 : crises et remises en cause

 

En 1981, l’arrivée au pouvoir d’une gauche à dominante socialiste n’enclenche aucune véritable mobilisation sociale. Le scénario de 1936 n’est pas au rendez-vous. Le changement par en haut s’avère fugace, dans le même temps où la législation institutionnalise des syndicats, dont les effectifs, CGT en tête, entament une chute aussi brutale qu’ininterrompue.

La montée du chômage, les fermetures d’entreprises et les restructurations laminent, en effet, les bastions syndicaux et les collectifs de travail exposés aux pièges d’un « management participatif » revenu des vieilles méthodes tayloriennes de commandement. La forte baisse du nombre de jours de grève d’un salariat en voie de désouvriérisation et moins convaincu de leur efficacité face à un patronat qui, sous couvert d’accords « gagnant-gagnant », exige des contreparties à chaque avancée sociale.

Dans ce contexte, la CGT subit la concurrence de syndicats réformistes résignés, sinon gagnés, à « l’économie de marché », en premier lieu la CFDT « recentrée », qui revendique son « réalisme » et se propose d’accompagner les mutations du capitalisme qu’il est plus question d’aménager que de renverser. L’implosion du « camp socialiste » et le décrochage électoral du PCF sapent le modèle alternatif qui prévalait depuis 1917, emportant des pans entiers de la culture cégétiste au risque d’une dépolitisation de ce qui en subsiste. L’ancien maillage des bases cégétiste rétrécit à l’instar des appareils confédéraux et fédéraux, moins sollicités par les temps forts qui contribuaient, hier, à la confédéralisation militante.

Acculée à la défensive, la CGT ne s’y résout pas. Ses contre-propositions dégagent d’autres horizons de nature à invalider les choix patronaux. La démarche, imprudemment qualifiée de « syndicalisme de 3e type » par certains de ses promoteurs qui en attendent un dépassement du vieux dilemme protestation/intégration, ne fait pas l’unanimité. La difficulté réside, en outre, dans la faiblesse, comparée à ceux du patronat, des moyens de documentation et de conception à la disposition des militants et de la Confédération.

Depuis 1995 : la CGT en quête de perspectives

 

Les grèves et manifestations partiellement victorieuses de 1995 sont largement portées par une CGT, qu’elles replacent au cœur d’un système syndical français éclaté, mais plus ou moins recomposé en deux pôles, contestataire et réformiste aux frontières mouvantes. La période est aussi celle d’une séparation à l’amiable d’un PCF à bout de soufle électoral, militant et idéologique. L’évolution dissocie les objectifs émancipateurs cégétistes des luttes politiques pour la conquête du pouvoir, du moins tant que l’extrême droite ne s’en approche pas. Pour tout le reste, la CGT ne peut plus compter que sur elle-même.

Si ses statuts modifiés en 1995 maintiennent l’ambition d’une « double besogne » actualisée en « double volonté », d’autres reformulations procèdent d’un glissement significatif des références idéologiques et des perspectives politiques. Ainsi modifient-elles la nature d’une autolimitation syndicale maintenue par le tracé d’une frontière plus étanche que jamais entre la sphère du travail et celle de la politique instituée. Si la CGT de 1995 se réclame d’un projet de « société démocratique, libérée de l’exploitation capitaliste et des autres formes d’exploitation et de domination… », elle récuse, en 2003, toute velléité de « remplacer la politique qui doit tenir sa fonction spécifique et qui est importante ».

À l’aube du XXIe siècle, la Confédération prône un syndicalisme de proposition, que Bernard Thibault qualifie  d’« acte  militant »,  à  l’égal  et  en  prolongement,  ajoute-t-il,  de  la

« contestation ». En pratique, l’articulation s’avère compliquée par temps de réduction sévère des aires d’influence et de présence syndicales. Et plus encore quand l’institutionnalisation surcharge les délégués-militants, moins nombreux, de tâches qui les tiennent à distance des salariés.

Les grandes luttes nationales et interprofessionnelles provoquées par une série ininterrompue de contre-réformes législatives ciblent le pouvoir politique, mais épargnent les employeurs. Elles valorisent le rôle de la Confédération, qu’elles surexposent, exagérant ses responsabilités au-delà de sa fonction première de coordination. L’indéniable ampleur des mobilisations va de pair, aussi, avec le contournement de la grève, dont l’habitude s’est prise d’en abandonner l’usage, dans ce cadre, à quelques secteurs, toujours les mêmes. Pour ne rien arranger, les échecs cumulés depuis 1995 entretiennent une redoutable pédagogie du doute et de perte de confiance dans l’action collective.

À l’heure des vœux répétés de « convergence des luttes » et du « tous ensemble », patronat et gouvernements veillent à contracter la sphère d’intervention des syndicats, quand ils ne cherchent pas à les faire taire par la répression. La fonction désormais résiduelle des conventions de branche et la primauté donnée aux accords d’entreprise participent de l’éclatement du salariat. Ils défient les solidarités de classe sur lesquelles reposent les structures territoriales et professionnelles de la CGT.

 

Ce qui n’interdit pas d’interroger l’adaptation de leurs périmètres aux réalités des sites multiprofessionnels et aux défis de l’externalisation, de la sous-traitance et des chaînes de valeur. La réflexion achoppe sur le mur des équilibres internes de la centrale. Aujourd’hui comme hier, il y va pourtant de la qualité de l’outil syndical, dont l’intangibilité patrimoniale émousse les performances. Où l’on retrouve la question des stratégies de luttes, elles-mêmes confrontées à un triple problème d’adéquation : celui des revendications aux besoins et attentes des salariés tels qu’ils sont ; des tactiques au rapport de forces du moment et des mobilisations ponctuelles aux objectifs confédéraux de transformation sociale. Nul doute que, sans enjoliver un passé qui n’a jamais eu la simplicité qu’on lui prête, l’effacement des repères idéologiques et politiques de classe survenus ces dernières décennies rend moins évidente et plus difficile l’indispensable dialectique de la « double besogne ».

Il est grand temps, pour l’historien, de passer le relais aux chercheurs et acteurs du présent. Quelques remarques feront office de conclusion. La première invite à relativiser la périodisation retenue pour mon propos, qui ne saurait occulter la complexité des dynamiques à l’œuvre au sein d’une CGT où la superposition et l’hybridation ont toujours prévalu sur le monolithisme et l’exclusive. Des origines à nos jours, les invariants cégétistes ont pris des tonalités qui, allant de la radicalité révolutionnaire et de la protestation mouvementiste au réformisme gestionnaire, n’ont cessé de coexister et de se combiner. En clair, il existe bel et bien une spécificité cégétiste, y compris en matière de « stratégie de luttes ». J’espère avoir aidé à le saisir à travers la constance de l’objectif d’émancipation des travailleurs et des démarches accordées au vieux mot d’ordre de la 1ère Internationale qui en confie la responsabilité aux « travailleurs eux-mêmes ». L’autre « leçon » de cette longue histoire est la récurrence des débats sur les moyens d’agir : répertoire de mobilisation, modes de structuration, processus d’unité d’action, conditions d’unité organique, horizons syndicaux internationaux, recherches d’alliés… Enfin, si l’expérience historique dont la CGT est la dépositaire ne recèle aucun prêt-à-agir ou à-penser, sa richesse me semble la préparer mieux que d’autres à relever les défis actuels et futurs, pour peu qu’elle se détourne de la tentation du repli sur un passé fantasmé et révolu. Au nombre des dernières organisations populaires de masse, la CGT dispose des ressources pour imaginer, maîtriser et réaliser les convergences, inédites et nécessaires, qu’autorise la réintégration des rapports d’exploitation dans la problématique plus vaste des dominations en vue de l’émancipation humaine.

 

Coordination et/ou impulsion des luttes ? Maryse Dumas, syndicaliste, IHS CGT.

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La stratégie de la CGT est définie par ses congrès, d’où leur importance. C’est à ces moments-là qu’elle est à la fois la plus travaillée et la plus discutée. Les évolutions stratégiques de la CGT sont rarement perceptibles d’un congrès à l’autre. Mais lorsqu’on travaille les congrès sur une période plus longue par exemple sur les quarante dernières années, alors on les voit clairement. C’est ce dont je vais essayer de rendre compte.

La CGT a-t-elle une stratégie de luttes ?

Au quotidien, les débats internes à la CGT sur les luttes sont plus souvent posés en termes de « tactique des luttes » que de stratégie des luttes. Or, la tactique est le moyen par lequel on estime pouvoir mettre en œuvre la stratégie. Le fait que l’on parle explicitement très peu de cette dernière montre qu’elle est à la fois intériorisée par le collectif militant mais sans aucun doute aussi sous-estimée quant à ses impacts, d’une part, quant à la profondeur des questions qu’elle pose, d’autre part.

Une stratégie suppose de définir un objectif d’arrivée, les moyens d’y parvenir, et les méthodes par lesquelles avancer dans le sens souhaité. Elle suppose aussi de savoir quels sont les points d’appui et quels sont les obstacles, donc de passer du temps à l’analyse concrète des caractéristiques du moment considéré.

La CGT a-t-elle une stratégie des luttes ? Oui si l’on considère qu’elle met tout en œuvre pour qu’il y ait des luttes, qu’elles se développent et s’élargissent en allant le plus loin possible pour obtenir des acquis, ou pour dresser un barrage aux politiques patronales et gouvernementales, voire pour se transcender en mouvement de transformation sociale.

Mais si l’objectif est là, s’il est clairement partagé dans l’organisation et par les générations successives de militantes et militants, suffit-il à définir une stratégie ? Là c’est un peu plus compliqué dans la mesure où la CGT est, comme nous le savons une organisation diverse. Il ne suffit pas que telle ou telle décision ait été prise à tel ou tel niveau pour qu’elle s’applique partout.

On peut le voir comme un défaut ou une faille, et ça l’est pour une part sans doute. Mais on peut aussi le voir comme un atout qui permet à la CGT de garder un pied dans les réalités de terrain, de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, de ne pas s’en tenir à des orientations trop pensées d’en haut, en laboratoire, en quelque sorte.

Le réel se rappelle constamment à elle, dans sa diversité et dans sa difficulté. Or ce réel et cette diversité doivent être intégrés dans la définition de la stratégie d’où l’importance et l’enjeu des réunions et des décisions qui sont prises en commun, dans les congrès et les CCN par exemple.

–  L’objectif d’émancipation : un invariant stratégique

L’objectif stratégique historique de la CGT a été et reste l’émancipation des travailleurs, la fin de l’exploitation du travail, du système capitaliste et depuis 1995, la fin de tous les systèmes d’exploitation et de domination.

Parvenir à ce que les salarié.es prennent eux-mêmes leurs affaires en mains est clairement un objectif d’émancipation.

L’idée fondamentale est que rien de positif ne peut avancer pour les travailleurs sans leur mobilisation active. C’est donc à la réaliser que vise toute la stratégie de la CGT.

La défense pied à pied des revendications quotidiennes est à la fois un objectif stratégique et le moyen d’y parvenir puisqu’il revient à dresser les travailleuses et travailleurs eux-mêmes contre leur exploitation, pour transformer radicalement la situation.

L’objectif à atteindre est celui de la mobilisation la plus large et la plus convergente possible afin d’être en mesure de transformer radicalement la situation : c’est ce qu’on appelle le tous ensemble. Pour la CGT, luttes quotidiennes et luttes pour des changements fondamentaux se nourrissent mutuellement. Les unes ne sont pas possibles sans les autres et réciproquement.

C’est en mobilisant les salarié.es sur ce qui les motive le plus, en élargissant les mobilisations qu’on se met le plus en situation de parvenir à de grands mouvements susceptibles de mettre en cause la domination capitaliste et d’aboutir à des transformations fondamentales.

Comment y parvenir ?

Historiquement  l’action  syndicale  visait  principalement  la  classe ouvrière.« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » disent les textes fondateurs de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT)

Au fur et à mesure des évolutions du salariat, la CGT élargit la notion de travailleurs à l’ensemble des salarié.es, employés et cadres du privé et du public. Puis, le salariat évoluant, s’élargissant, la CGT a conçu sa dynamique syndicale comme devant concerner aussi les employé.es, les ICT, puis toutes les catégories de salarié.es dans leurs diversités. Bien sûr, elle a aussi appréhendé la féminisation du salariat.

–  La question centrale de l’élargissement des rapports de forces

L’appréciation la plus juste possible du rapport des forces est une préoccupation permanente pour toute stratégie de luttes syndicale. Elle implique de déterminer à chaque étape les points d’appuis et les obstacles. Dans les points d’appui les conquis obtenus par les luttes précédentes, au niveau interprofessionnel, professionnel ou de l’entreprise sont essentiels. Il faut donc les valoriser pour cultiver l’esprit de lutte. Les points d’appui ce sont aussi les aspirations des salarié.es qu’il s’agit de travailler et mettre en avant.

Les obstacles ce sont les politiques gouvernementales et patronales, les sentiments de fatalité, la désunion. D’où l’importance de trouver les moyens de « faire front » avec d’autres, donc la recherche d’alliances : avec d’autres syndicats, avec des partis politiques : le PCF pendant une longue période historique, les partis de gauche selon les moments. Dans une période plus contemporaine la CGT a cherché à élargir les rapports de forces en se rapprochant d’un certain nombre d’associations présentes sur les questions revendicatives, féministes et ou écologistes. Le phénomène est relativement récent. Il y a eu un temps, en effet, où ces associations étaient moins nombreuses et actives qu’aujourd’hui et où la CGT était relativement hégémonique. L’affaiblissement de la CGT mais aussi les diversifications du salariat, l’individualisation des situations et de nouveaux équilibres entre sphères professionnelles et sphères privées ont modifié la donne.

Elargir le rapport des forces implique aussi une intense bataille d’idées auprès des salarié.es, auprès de l’opinion publique. Elle ne peut avoir d’impact que dans la mesure où ce qu’avance la CGT est en adéquation avec le ressenti et les attentes : d’où la nécessité de les analyser en profondeur, en sachant aussi ne pas s’en contenter. Nombre de batailles victorieuses n’auraient pas été menées si on s’en était tenus aux sondages de départ. Les luttes, les mouvements font très souvent bouger les consciences.

L’importance du nombre et de l’implantation des syndicats et syndiqué.es est une composante essentielle du rapport des forces, un moyen incontournable à la fois d’être en prise avec les salariés et leurs attentes et de diffuser rapidement les décisions d’action de la CGT. Dans nombre de situations c’est une force de frappe.

-stratégie de luttes et changement de société.

Avant la guerre de 1914, la CGT voit le changement de société par l’action directe, l’autonomie syndicale et la grève générale.

Après la guerre, et surtout après la Révolution de 1917, la stratégie de la CGTU vise la Révolution qui apparait à portée de mains.

Après la Libération, c’est le modèle de 36 à la fois d’unité et de relations entre syndicats et partis de gauche qui est la référence.

Après la signature du Programme commun des partis de gauche en 1972, la CGT fait de l’arrivée de celui-ci au pouvoir la condition de la satisfaction de ses revendications. Les luttes qu’elle impulse comme son attitude vis-à-vis de luttes dont elle n’est pas à l’initiative sont appréhendées et portées comme des moyens de hâter l’arrivée de la gauche au pouvoir.

Après 1981, et surtout après le tournant de la rigueur en 1983, encore plus après l’effondrement du bloc soviétique en 1989, c’est toute une façon de penser le changement de société par le haut, en privilégiant un changement de gouvernement qui s’effondre. La CGT est amenée à repenser la totalité de sa stratégie syndicale.

–     1982/1999: La cgt redéfinit sa stratégie de luttes.

Sur plusieurs années et plusieurs congrès, en gros de 1982 à 1999, la CGT est amenée à redéfinir l’ensemble de sa stratégie syndicale. On en verra les effets à la fois dans le mouvement de novembre décembre 1995, et dans la réforme des statuts opérée au même congrès.

C’est en termes de processus de conquêtes progressives, appuyées sur des luttes de masse qu’elle envisage désormais la transformation de la société. Naturellement ce processus peut inclure un changement de gouvernement, mais ce changement n’est plus la pierre angulaire de la démarche de la CGT.

La revendication devient le centre de la démarche syndicale. Son élaboration la plus démocratique possible avec les salarié.es concerné.es devient la priorité. Elle est le vecteur à partir duquel on peut passer du mécontentement à l’exigence de changement, de l’individu au collectif, « du JE au NOUS » dit-on dans un document d’orientation. L’élaboration revendicative doit permettre de rassembler les salarié.es dans leurs diversités et sur des modalités d’actions elles-mêmes diversifiées.

La revendication est au cœur de la spécificité de la démarche syndicale et de la façon nouvelle d’aborder les questions d’unité d’action : la CGT propose le rassemblement du syndicalisme non pas autour de la CGT mais sur des revendications.

Le principe du « syndicalisme rassemblé » va à contresens de l’idée de structurer le syndicalisme en deux pôles : l’un dit contestataire, l’autre dit de propositions ou réformiste. La CGT récuse cette idée, d’une part parce que le syndicalisme qu’elle défend ne se résume pas à la contestation, pas même à la lutte. L’un de ses documents d’orientation parle de processus dans lequel il y a contestation et propositions, lutte, rapport de forces et négociations, voire signature d’accords soumis à consultation des salariés et ne mettant pas un terme à l’exigence revendicative et à l’action. D’autre part parce que la structuration en deux pôles serait un obstacle à des luttes susceptibles de rassembler tout le syndicalisme et donc la plus grande partie des salarié.es

La CGT révise aussi son rapport au politique singulièrement aux partis politiques. Ce n’est pas comme certains le disent un rétrécissement de la stratégie syndicale. La CGT ne délaisse pas le terrain du politique ou des enjeux politiques. Elle le réévalue en affirmant la spécificité de la démarche syndicale. Elle redéfinit alors son rapport aux partis politiques : pas de subordination ou de rôle subalterne du syndicat vis-à-vis du parti mais au contraire rapports d’égalité fondés sur l’indépendance et le respect mutuel du rôle de chacun.

On parle beaucoup de la prise de distance dans les années 1990/2000 de la CGT vis-à-vis du PCF. C’est vrai que c’est le plus visible parce que c’est avec ce parti que les liens historiques étaient les plus forts. Mais c’est en fait une réévaluation de son rapport à tous les partis politiques de gauche que la CGT entreprend. Tous les partis de gauche ont une vision subalterne du rôle du syndicat auquel ils demandent de porter les mécontentements quand ils sont dans l’opposition et de les calmer quand ils sont au pouvoir. Au contraire, la CGT affirme le rôle moteur en toutes circonstances de la revendication pour parvenir à une transformation sociale et démocratique de la société. Même si les partis présents au gouvernement estiment impossible de la satisfaire, la CGT estime nécessaire de poursuivre sa bataille pour obtenir gain de cause.

Le grand mouvement de novembre décembre 1995 valide la stratégie et la démarche qui va avec. Il est aussi un appel à son dépassement dans la mesure où il révèle des failles à la fois dans la capacité à mener des grèves dans le privé, dans l’affaiblissement de l’implantation syndicale et dans la force de frappe globale que représente la CGT et ses syndiqué.es.

–  Le tous ensemble pour gagner la transformation de la société

Après 1995, la recherche du tous ensemble devient l’axe stratégique majeur pour parvenir à transformer la société.

Mais qu’est-ce que le tous ensemble : tous le même jour avec la même revendication et la même modalité d’action ? A part pour exiger le refus de telle ou telle réforme gouvernementale, il est rare que cela se produise.

Comment le définir ? Tous en actions pour le même objectif ou pour des objectifs convergents ? Tous ensemble dans une majorité de boites ? Majoritaires dans une profession, dans plusieurs, dans aucune ? La notion est à la fois suffisamment ambitieuse et suffisamment floue pour laisser place à des constructions diverses et surtout à des pratiques militantes offensives en prise avec les réalités de terrain.

Il semble qu’aujourd’hui le terme « convergence des luttes » soit souvent substitué à celui de tous ensemble. Or, les luttes ne peuvent converger que si elles posent des enjeux et ont des objectifs eux-mêmes convergents. Sinon il ne s’agit que d’additions de luttes dans un moment considéré.

De même, on voit ici et là, le syndicalisme CGT qualifié de syndicalisme de luttes. C’est à la fois vrai et insuffisant. La CGT incarne un syndicalisme de luttes de classes, et toutes les luttes n’ont pas cette dimension. Leurs contenus, leurs formes doivent être travaillés pour y parvenir, d’autant qu’au vu de la prégnance grandissante de l’extrême droite, il n’est pas exclu que nous ayons à affronter des situations où des luttes puissent avoir lieu sur des objectifs totalement contraires aux nôtres, sur la préférence nationale par exemple.

S’il est bien compris, l’objectif de convergences de luttes ne peut se passer d’un travail sur le contenu revendicatif de chacune d’entre elles, sur le type de décideurs mis en cause par ces revendications : le gouvernement ? le patronat organisé (MEDEF) ? Tel ou tel employeur ou décideur ? Les objectifs posés dans telle ou telle lutte convergent-ils vers des enjeux et/ ou des propositions similaires ?

D’autre part, il n’est pas rare de voir des salarié.es en lutte refuser de se coaliser avec d’autres car ils craignent que la spécificité de leur lutte soit noyée dans le tous ensemble. Ils craignent aussi souvent que leur lutte soit instrumentalisée à des fins politiques au sens politicien du terme. Mais il arrive aussi qu’au contraire des salariés en lutte se saisissent de telle ou telle manif interpro pour faire connaitre leur lutte, lui donner de l’élan voire récolter des fonds de solidarité.

D’où l’importance de débattre en permanence de la signification de telle ou telle lutte, de ses possibilités d’élargissement ou non.

Il n’y a rien ni de spontané ni d’automatique : chaque moment, chaque lutte doit être analysé dans sa spécificité afin d’être en mesure de la conduire au succès.

–     La place des luttes dans les débats du CCN ;

-L’analyse des luttes en cours :

Sur quarante ans, on voit un net fléchissement des conflits professionnels longs. Ceux-ci se produisaient le plus souvent :

-soit dans des entreprises ou secteurs industriels en lutte contre les restructurations

-soit dans des secteurs de la Fonction publique en lutte également contre des restructurations, suppressions d’emplois ou menaces de privatisations

-soit plus rarement dans des secteurs professionnels émergents : les infirmières en 1988, certaines luttes du commerce notamment contre l’ouverture des magasins le dimanche, ou la restauration rapide, les femmes de chambre des grands hôtels, quelques luttes emblématiques sur les salaires.

Ces conflits longs donnent lieu à des analyses plus ou moins approfondies par le CCN. L’idée est de confronter ce que nous disent les salarié.es en lutte avec notre façon d’appréhender les questions et d’en tirer des analyses qui portent au-delà du conflit lui-même pour nourrir la réflexion et les pratiques globales de la CGT. Naturellement, en fonction du contexte et du calendrier, il est proposé au CCN telle ou telle initiative pour contribuer à la réussite des objectifs de la lutte.

A NOTER : ces conflits sont de moins en moins nombreux au fil du temps, en particulier parce que les grandes entreprises et les services publics où la CGT était bien implantée sont également moins nombreux.

-Le bilan des actions précédemment décidées :

Le rapport et la discussion à ce sujet sont plus ou moins approfondis selon l’actualité du moment et selon qu’il y a ou pas une suite à envisager. Au fur et à mesure des années, l’analyse de ce qui s’est réellement passé ou pas dans les entreprises est moins présente. Sans doute aussi parce qu’il y a un certain déport des mobilisations internes aux entreprises dans le cadre d’une mobilisation interpro vers les manifestations de rues.

 

-les perspectives d’action à construire.

Il est exceptionnel qu’un CCN se réunisse sans décider d’une initiative d’action nationale interprofessionnelle. Il y a même des camarades qui considèrent qu’il ne sert qu’à ça.

Sur quoi porte alors le débat ? Essentiellement sur les modalités : journée ou semaine d’actions, avec ou sans appel à la grève, sur la nature du mot d’ordre ferme ou pas , mise à disposition d’un préavis ou décision d’appel ferme etc…

La tendance à confondre l’appel à l’action avec l’action elle-même est toujours présente.

Les appels à l’action sont envisagés surtout en termes de niveau du mot d’ordre afin qu’il soit en rapport avec la gravité des attaques que nous voulons affronter. Mais est ce que le niveau du mot d’ordre suffit vraiment à réaliser de fortes mobilisations ? Un mot d’ordre trop carré peut faire peur ou être décourageant au vu de l’état de nos forces. Il peut aussi passer à côté voire dissuader des possibilités de mobilisations plus larges.

Les appels à la grève générale par la Confédération ont été historiquement rarissimes et liés à des situations exceptionnelles. La CGT cherche plutôt la généralisation des grèves. Dans ce deuxième cas de figure il s’agit d’abord de s’assurer que les grèves sont bien réelles dans les entreprises et d’un niveau suffisant sur des contenus convergents pour que ce mot d’ordre ait un sens .

Dans les débats du CCN à ce sujet, les mêmes arguments se retrouvent et s’opposent à différentes époques et portés par des camarades ou des organisations différents ce qui montre qu’il s’agit de courants d’idées profonds qui traversent le temps et font souvent référence à des positionnements politiques plus larges.

Une des problématiques qui revient souvent est celle de la conception du tous ensemble.

Est-ce que ce nous ambitionnons c’est tous le même jour et uniquement ce jour-là ? ou le tous ensemble signifie-t-il d’agir dans le même sens même si c’est dans des modalités et des temporalités diverses mais qui permettent d’engager plus de monde ?

Le débat ressurgit périodiquement, il n’est jamais réglé et ne peut pas l’être je pense mais il mérite qu’on le creuse sans cesse car il touche à une dimension fondamentale : celle de notre rapport aux salarié.es à leurs attentes, à notre rapport aux autres syndicats également.

-peu de débats sur les contenus de l’action envisagée.

La thématique : salaires, emploi, garanties collectives, statuts et protection sociale revient de manière récurrente au fil des années. Elle a pour avantage de tout englober et pour inconvénient justement d’être très vague.

Bien sûr, dans les entreprises et services où il y a une CGT forte et active, on sait faire le lien entre les préoccupations locales et les mots d’ordre globaux. Mais cette capacité s’est amenuisée au fil des années.

On a là un vrai problème car on traverse une période de repli des salariés mais aussi de beaucoup de nos syndicats sur les réalités propres à leur entreprise. Du coup le lien se fait de plus en plus difficilement entre des objectifs perçus comme trop globaux voire trop politiques et les réalités concrètes.

Enfin, il y a aussi des actions nationales interpro contre des projets gouvernementaux ou patronaux néfastes, ce n’est pas ce qui manque sur les 40 dernières années. De ce point de vue les réformes des retraites sont au Hit-parade. Elles sont aussi celles qui ont donné lieu aux débats de contenus les plus poussés au CCN pour affiner et parvenir à des propositions CGT les plus partagées possibles.

Au total, ce qui est sans doute le moins discuté c’est le contenu concret des propositions revendicatives de la CGT et leur adéquation avec ce qui se passe et se discute sur le terrain. Pendant longtemps, la CGT a porté des revendications sur plusieurs années qui constituaient les bases d’une identité syndicale connue et reconnue des salarié.es : la loi des huit heures, la retraite à 60 ans, la quatrième puis la cinquième semaine de congés payés. C’est plus difficile, plus diffus aujourd’hui. Et, l’actualisation des repères revendicatifs par le CCN depuis bientôt 40 ans ne comble pas complètement cette difficulté.

 

 

–     Le rôle de chacune des structures dans la stratégie des luttes.

Le rôle de chacune des structures de la CGT dans la stratégie de luttes n’a, à ma connaissance, jamais été clairement spécifié ou débattu.

Toutes les structures de la CGT du syndicat à l’UL, l’UD la fd la confédération ont à charge de travailler au développement des luttes dans leur champ de responsabilité.

On peut cependant considérer qu’un partage implicite des rôles et des responsabilités s’est imposé au fil des années.

Il résulte des pratiques syndicales bien entendu mais aussi et peut-être surtout des réalités de l’organisation du travail et du droit du travail.

Je prends l’exemple des salaires : les salaires sont depuis toujours le 1er sujet de conflits dans les entreprises (et aussi le 1er sujet de négociations)

Or, les salaires ne peuvent être négociés qu’au niveau de l’entreprise ou du groupe bien sûr et au niveau de la branche. De ce fait historiquement les grandes luttes salariales ont été menées sous la responsabilité des fédérations.

Exception : la fonction publique et le secteur public où c’est l’Etat-patron qui décide des salaires. D’où des grandes luttes coordonnées par les fédérations de ces secteurs. Et quand plus d’un salarié sur trois était concerné, ces grandes journées de luttes forcément irradiaient autour d’elles et devenaient des moments de rendez-vous interprofessionnels impliquant la Confédération.

Globalement donc, ce qui ressemble à un partage des rôles s’est historiquement imposé :

 

  • Aux fédérations l’impulsion et la coordination des luttes, y compris à dimension
  • A la confédération un rôle politique d’expression des enjeux communs, d’interface avec les pouvoirs publics et les organisations patronales interprofessionnelles.

Bien sûr ceci est schématique. Dans la vraie vie les choses s’entremêlaient plus que ça.

Mais on remarque que du coup l’impulsion confédérale revêtait un caractère tout à fait particulier. Ǫuand la Confédération appelait à des actions nationales coordonnées c’était le reflet de situations

  • Soit de conflits déjà enracinés souvent longs qui nécessitaient de s’y mettre tous pour trouver un débouché
  • Soit d’une décision gouvernementale ou patronale à laquelle s’opposer
  • Soit d’une stratégie disons d’ordre politique par exemple en amont d’une échéance électorale pour faire entendre les aspirations des salarié.es.

Dans le dernier quart de siècle, beaucoup de choses se sont modifiées

  • Du fait de l’affaiblissement de notre force de frappe dans les grandes entreprises du privé et les Services publics
  • Du fait des évolutions du salariat et des nouvelles organisations du travail
  • Du fait aussi de nos propres difficultés à construire les revendications et modalités d’actions sur le terrain.

Les attentes vis-à-vis de la confédération s’en trouvent renforcées sans qu’elle ait forcément les moyens, et quelquefois sans qu’on les lui donne, en tant que confédération, de les satisfaire.

Il y a là un nœud stratégique à débattre : dans quel sens faut-il aller ? Davantage de centralisation de l’impulsion des luttes ou au contraire davantage de co-responsabilité dans leur impulsion ?

CONCLUSION :

La stratégie de luttes ne peut se concevoir en dehors des autres aspects de la stratégie syndicale globale : syndicalisation, vie syndicale, démocratie syndicale interne et externe, structuration.

Elle nécessite des débats approfondis qui dépassent les seules décisions immédiates pour telle ou telle journée d’action ou telle ou telle initiative.

Si on revient à la double besogne définie par la charte d’Amiens, on peut considérer que dans l’histoire de la CGT, on a plus débattu du deuxième aspect : celui de la transformation sociale.

Or, sans le 1er aspect : la présence et l’action sur les préoccupations concrètes et immédiates, il ne peut pas être atteint.

C’est sans doute ce qui nous fait le plus défaut dans la période présente.

Mais là, ce n’est plus de l’histoire mais du présent et du futur. Ce n’est donc pas à moi de l’approfondir.

Maryse DUMAS

 

Conclusion de la journée de Sophie Binet

05 février 2026 – Montreuil

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Je voudrais d’abord remercier l’ensemble des intervenantes et intervenants, ainsi que l’IHS Cgt pour la qualité des travaux et des interventions. Cette journée fait du bien. Il est regrettable que davantage de camarades n’aient pas pu rester jusqu’au bout. J’espère que celles et ceux qui étaient absents pourront lire les interventions ; nous veillerons à les leur transmettre. Nous ferons également en sorte qu’elles soient publiées dans Le Peuple, afin qu’elles continuent d’alimenter notre réflexion collective.

Prendre du recul, mettre en perspective, introduire de la complexité dans des débats trop souvent simplifiés, résumés et insuffisamment approfondis, notamment en CCN ou dans l’actualité immédiate : c’est tout l’intérêt d’un tel temps de travail, particulièrement à l’approche du 54e congrès.

Je voudrais revenir sur quatre points.

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Premier point : la stratégie n’est pas une posture.

 

Nous avons choisi d’intituler cette journée « 130 ans de débat sur la stratégie de lutte ». Il était très pertinent de commencer par définir ce qu’est une stratégie. La définir permet immédiatement de comprendre qu’elle ne relève pas de la posture.

Construire une stratégie, c’est se poser deux questions : que voulons-nous obtenir ? Et d’où partons-nous, c’est-à-dire quel est l’état du rapport de force ? Cela signifie qu’une stratégie de lutte se repense en permanence. On ne peut pas décréter : « J’ai ma stratégie pour les dix prochaines années. » Ce serait trop simple. Cela relèverait de la posture.

Lorsque certains affirment détenir la recette pour bloquer l’économie, en commençant par tel secteur, puis tel autre, selon un schéma qui fonctionnerait à tout moment et en toute période, ils confondent stratégie et posture. Une stratégie tient compte du contexte et du rapport de force. Elle s’adapte.

Qui dit stratégie dit préparation, donc anticipation. Cela implique une inscription dans le moyen et le long terme. La conflictualité n’a pas en permanence le même niveau d’intensité. En 2026, nous ne sommes pas en 2023 au moment de la mobilisation contre la réforme des retraites. On ne peut pas agir comme si nous étions continuellement en 1936, en 1968, en 2010 ou en 2023. Nier les évolutions de la société comme celles du salariat et ne pas les prendre en compte c’est s’engager dans des mobilisations amputées d’une grande partie de ce salariat (PME/Ubérisation/Cadres/jeunesse/tertiaire…)

Il existe des périodes de reflux. Il faut l’accepter. C’est normal. Ces périodes doivent être utilisées de manière stratégique : pour recharger les batteries, reconstruire des stratégies de moyen et long terme, travailler nos questions d’organisation et de vie syndicale, des sujets que nous négligeons trop souvent.

J’ai parfois le sentiment que la CGT est très à l’aise dans les moments d’intensité. Dans ces moments-là, l’organisation est solide, alignée, efficace. En revanche, nous avons du mal à accepter les périodes de creux. Elles se transforment alors en procès en trahison ou en démission. Pourtant, ces phases sont inhérentes à toute dynamique de lutte. Refuser de les reconnaître nous conduit à l’activisme ou au «mouvementisme», à croire que nous pourrions basculer du jour au lendemain et en permanence dans une grève générale. Or, cela ne se décrète pas.

La stratégie c’est aussi de pouvoir imposer notre propre agenda et nos propres revendications, cela suppose qu’elle soit aussi réellement partagée par les syndicats, qu’elle prenne en compte le réel (dans la société comme dans nos forces organisées, et pas seulement de l’état d’esprit des salariés ou encore de celui de notre corps militant, éléments importants mais insuffisants) et d’accepter de prioriser des sujets. Nos congrès – lieux uniques où débattent et décident nos syndicats – devraient être par exemple des points d’appuis non seulement en termes de résolutions, de revendications mais aussi en termes de plans d’actions concrets annuels.

La stratégie des luttes doit être présente dans chacune de nos organisations, à commencer par le syndicat. On forme à beaucoup de choses dans la CGT, mais pas à élaborer des stratégies. Comme si c’était naturel ! Or il y a des principes à connaitre, des leviers à utiliser, des alliés pour nous soutenir ou mieux se mobiliser (politiques, médias, population, unité syndicale, juridique …). Comme le reste ça s’apprend et ça s’affine, avec des cursus, des références, des bilans, bref de vrais modules de formation.

 

Deuxième point : la double besogne.

 

Ce matin, nous avons abordé d’emblée la question de la double besogne. Sa force est telle qu’elle irrigue l’ensemble de notre réflexion.

Il a été dit qu’il existe parfois deux mondes distincts : celui des syndicats et celui du CCN. Ce constat, même caricatural, met le doigt sur une difficulté réelle qui nous fait perdre en efficacité. Nos syndicats sont concentrés sur les luttes concrètes, sur ce que l’on appelle le « carreau cassé ». Au CCN, nous travaillons davantage la transformation globale de la société.

Il en résulte un décalage : les syndicats peuvent manquer de vision transformatrice, tandis que les instances confédérales peuvent paraître déconnectées de la réalité du rapport de force quotidien. Nous devons reconnecter ces deux dimensions, car pour marcher sur nos deux jambes, il faut mener les deux volets de la double besogne.

Il a été souligné qu’il fallait travailler la première dimension de cette double besogne, celle des luttes concrètes. C’est essentiel. Trop souvent, nous pensons que la partie la plus exigeante serait l’élaboration du projet de transformation sociale, et que la lutte quotidienne relèverait de l’évidence. En réalité, la transformation sociale se définit à partir des luttes concrètes. C’est ce qui distingue notre démarche d’un projet élaboré « d’en haut ». Notre horizon d’émancipation ne peut être déconnecté de l’expérience quotidienne des travailleuses et des travailleurs. C’est par les luttes de terrain que nous en approchons et que nous ouvrons le champ des possibles.

Renforcer notre analyse et notre stratégie sur les luttes concrètes nous permettra d’ouvrir plus solidement des perspectives de transformation globale. C’est aussi à partir de là que nous pouvons repenser notre rapport aux forces politiques. Notre projet de transformation sociale n’est pas défini d’en haut, délégué à un parti politique. Nous le construisons nous-mêmes, à partir de nos luttes et du vécu des travailleurs et des travailleuses. Il ne s’agit ni de déléguer à d’autres la transformation sociale, ni de fonctionner en sphères autonomes et indifférentes les unes aux autres. L’indépendance syndicale ne signifie pas séparation étanche ; elle suppose un rapport clair, fondé sur notre propre démarche et nos propres priorités.

 

Troisième point : l’articulation entre le professionnel et l’interprofessionnel.

 

L’après-midi a permis d’aborder une question insuffisamment approfondie : l’articulation entre luttes professionnelles et luttes interprofessionnelles.

Il a été observé que, ces trente dernières années, les grandes mobilisations ont été davantage interprofessionnelles, tandis que les luttes professionnelles d’ampleur se raréfiaient. Parallèlement, on constate une baisse de la grève et une montée de la manifestation. Ces deux phénomènes sont liés : la grève dépend de l’ancrage professionnel.

Lors de la mobilisation contre la réforme des retraites, nous nous sommes interrogés sur ce qui avait manqué pour élargir la grève. La réponse tient notamment à l’ancrage professionnel et à la présence de revendications spécifiques dans les branches.

Après 2023, nous avons affirmé que la bataille continuerait. Nous avons cherché des départs anticipés. Mais où avons-nous réellement obtenu des avancées ? Chez les cheminots et chez les dockers-portuaires. Cela interroge notre capacité à construire des stratégies professionnelles dans les branches.

Nous valorisons beaucoup les luttes d’entreprise, notamment sur les salaires, mais nous rencontrons des difficultés à structurer des luttes de branche. Or, la branche joue un rôle d’unification essentiel. Cela pose aussi la question du rôle des fédérations et de la construction de stratégies à leur niveau.

Il faut également s’interroger sur le risque d’une nouvelle forme de « délégataire ». En 1995, certaines professions portaient la mobilisation pour les autres. Aujourd’hui, ne risquons-nous pas de déléguer à l’interprofessionnel ce que nous ne parvenons pas à construire dans les entreprises et les branches ? De demander des journées ou processus de mobilisations interprofessionels parce que nous ne sommes pas en capacité d’en construire dans les professions ? Cette logique est dangereuse. Cela déresponsabilise, démobilise et conduit à un syndicalisme de posture. Les journées interprofessionnelles ne peuvent être efficaces que si elles s’appuient sur des dynamiques professionnelles solides.

 

Quatrième point : les enseignements internationaux et les luttes concrètes.

 

L’exemple américain est riche d’enseignements, même si rien n’est transposable tel quel. La centralité des tâches d’organisation (syndicalisation, formation à la grève) doit être pleinement intégrée à notre stratégie.

La question des donneurs d’ordre est également décisive. Dans des secteurs comme la propreté, largement structurés par la sous-traitance, l’action auprès des donneurs d’ordre et sur les appels d’offres peut élever le niveau revendicatif. Travailler, à l’image de ce qu’ont fait nos camarades américains sur les politiques d’achat et les normes sociales que les donneurs d’ordre peuvent imposer dans leurs appels d’offre est stratégique.

Autre enseignement : documenter les luttes victorieuses. Première leçon : L’exemple de Vencorex démontre le niveau d’organisation nécessaire pour tenir un tel rapport de force dans la durée. Un syndicat fort, en capacité d’organiser 3 mois de grève et d’occupation, un territoire solidaire, pour soutenir les camarades mais aussi et surtout travailler sur l’ensemble de la plateforme chimique en mettant autour de la table Arkéma, Aréva, Air Liquide…., une fédération très impliquée pour prendre en charge le travail d’expertise économique et juridique, le lien avec les autres entreprises impactées et la construction du contre projet. Deuxième leçon : Même lorsque les projets alternatifs, comme une SCIC, n’aboutissent pas, ils modifient le rapport de force et rouvrent des possibles. Ils permettent de mettre la pression et d’attirer d’autres repreneurs. Ils permettent aussi d’être autour de la table du tribunal de commerce, d’accéder aux informations, d’influer sur les décisions.

Ces expériences doivent nourrir nos savoir-faire militants.

 

Conclusion : « Gagner, c’est important » !

 

Enfin, je voudrais revenir sur une idée simple mais fondamentale. Comme l’a dit Tony, gagner c’est essentiel. Cela peut sembler évident, mais nous avons parfois du mal à l’affirmer. Reconnaître une victoire ne signifie pas se satisfaire de la situation et ranger les drapeaux. Gagner, c’est enregistrer le point et créer une dynamique pour aller plus loin.

L’exemple du retrait du CPE en est l’illustration. Il était crucial de qualifier ce retrait de victoire, non par autosatisfaction, mais parce qu’il a constitué un point d’appui durable. A l’époque, j’étais dirigeante nationale de l’UNEF et je me souviens que nous avions bataillé contre les gauchistes qui considéraient que sans le retrait de la loi « égalité des chances » (qui contenait le CPE et que tout le monde a oubliée depuis…) le retrait du CPE ne pouvait être une victoire. L’actualité le confirme : c’est le souvenir de la victoire qui génère de la combativité pour la défendre. En 2006, c’est parce que nous nous souvenions que nos ainés avaient gagné contre le CIP en 1994 que nous avons vécu le CPE comme un affront et mis toutes nos forces dans la bataille pour en obtenir le retrait.

Une victoire, même partielle, marque un territoire, consolide un acquis, renforce la confiance. J’insiste sur ce point. Par principe il ne peut y avoir que des victoires partielles et temporaires – sauf à gagner pour l’éternité la fin du capitalisme, du patriarcat et du sexisme…- Il faut donc être très sereins sur ce point et se dire que l’objectif central de nos adversaires est de nous faire intégrer qu’on n’aboutit qu’à des échecs.

La pédagogie des luttes, à l’inverse c’est de valoriser le résultat des luttes pour motiver les salarié.e.s à s’y engager. Personne n’a envie de rejoindre une équipe qui perd ! Pour syndiquer, rassembler, massifier, nous devons montrer que nous sommes capables de gagner et de faire bouger les lignes.

C’est cette CGT que nous devons incarner : ni repliée sur elle-même, ni spectatrice, mais pleinement engagée au centre du jeu, pour gagner et transformer le rapport de force.

 

 

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