Interview de Thomas Vacheron (secrétaire confédéral CGT)

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Cet entretien de Thomas Vacheron, secrétaire confédéral CGT, est paru dans le revue en ligne Contretemps, à l’avant-veille de la journée de lutte unitaire et interprofessionnelle du 5 novembre 2026. 

« Gilets Jeunes, Gilets Jaunes, Gilets Rouges : le 5 novembre, tou·tes ensemble ! »

Entretien avec Thomas Vacheron


Dans la perspective du la grève interprofessionnelle du jeudi 5 novembre, nous avons voulu échanger avec Thomas Vacheron, militant CGT et membre du bureau confédéral en charge de la communication, ainsi que du lien avec les autres organisations syndicales et de jeunesse. Alors que les mobilisations contre la vie chère, pour les salaires et la défense des services publics prennent de l’ampleur, cet entretien revient sur les enjeux de leur convergence, notamment entre la jeunesse mobilisée, les salarié·es et les retraité·es.

Après avoir interviewé Laurent Brun avant le 53ème congrès confédéral de Clermont Ferrand en 2023, puis Tony Fraquelli, Kamel Brahmi et Denis Gravouil lors du précédent mandat, Contretemps a donné la parole à Raphaëlle Manière sur la bataille contre les violences sexistes et sexuelles qui a été un temps fort du 54e congrès de la CGT à Tours en 2026.

À quelques jours de la journée de grève interprofessionnelle du 5 novembre, Thomas Vacheron défend une stratégie de massification des luttes, fondée sur l’unité syndicale, l’élargissement de la grève et son ancrage dans les entreprises. Il revient également sur les orientations internationales de la CGT, la lutte contre l’extrême droite et les responsabilités du syndicalisme dans la période qui s’ouvre, à six mois de l’élection présidentielle.

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Contretemps :  Peux-tu revenir sur le bilan du 54ème congrès confédéral de juin dernier ? En particulier, quelles orientations ont été prises par la CGT concernant la situation internationale ?

Thomas Vacheron : Lors du 54ème congrès des syndicats CGT, en juin dernier à Tours, les délégué·es ont très largement adopté le bilan d’activité (reconnaissance du travail réalisé les 3 dernières années) le document d’orientation (la feuille de route syndicale pour les 3 années à venir) et l’élection de la direction confédérale à plus de 80% puis la réélection de notre secrétaire générale Sophie Binet et du bureau confédéral par les organisations du Comité Confédéral National (le « Parlement » de la CGT composé de l’ensemble des dirigeant·es des Unions départementales et des Fédérations professionnelles).

Comme une fois sur deux, le congrès confédéral a reçu une centaine de délégations internationales pour assister à nos travaux et participer à nos débats sur une journée complète dédiée à l’international. A Tours, la bataille contre l’internationale d’extrême droite pour la construction de l’internationale ouvrière a été le fil conducteur des travaux.

Nous vivons un basculement historique. Avec la montée et l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays, un nouvel âge de l’impérialisme s’ouvre, plus brutal et décomplexé, avec pour seul objectif : capter toujours plus de richesses et de ressources naturelles. Ukraine, Gaza, République démocratique du Congo, Venezuela, Groenland, Iran… Des impérialismes tels que la Chine sont les principaux partenaires commerciaux et aide au régime Irannien. Trump soutient le fils du Shah, l’ancien dictateur, bien à l’abri aux États-Unis.

Ces situations font partie d’un même projet : le mépris du droit international, l’agression et l’invasion comme modes opératoires assumés, la loi du plus fort imposée aux peuples. Plus largement c’est une remise en cause totale des droits démocratiques pour accaparer les richesses. Les droits des peuples et des frontières sont niés, les droits de douanes sont utilisés en fonction des intérêts financiers et politiques. Et avec des conséquences très concrètes jusque dans les entreprises ici, où des directions expliquent ne plus comprendre pourquoi elles devraient respecter le droit quand les États eux-mêmes s’en affranchissent.

L’attaque de Trump en Iran a par ailleurs été instrumentalisée par le patronat, soit par la spéculation comme le fait Total avec les conséquences qu’on sait sur le prix du carburant soit comme un énième prétexte contre la hausse des salaires.

Il existe une alliance objective entre Trump, Netanyahu, Poutine, qui partagent ces modes opératoires. Avec son projet de “conseil de la Paix”, qui remettrait en cause rien de moins que l’ONU, Trump se fait l’allié permanent de Poutine et de Netanyahu.

C’est un nouveau partage du monde. Il s’agit d’une réorganisation violente des zones d’influences entre grandes puissances sur fond d’amoindrissement, voire de liquidation, du droit des nations et des peuples.

L’internationale réactionnaire cible clairement l’Europe, et met les moyens économiques et technologiques pour y installer des pouvoirs d’extrême droite. On ne peut pas s’opposer à cette concurrence sauvage par la concurrence “libre et non faussée”. Or l’enjeu est majeur : l’Europe doit radicalement changer de braquet et porter une autre voix dans le monde. Une voix fondée sur la paix, la coopération, la justice sociale et environnementale, la souveraineté industrielle et numérique au service des travailleur·euses.

Ces enjeux ne sont pas abstraits : ils touchent directement l’emploi, la réindustrialisation, les conditions de travail, les salaires, la maîtrise des technologies et de l’intelligence artificielle. Contre le dumping social qui met en concurrence les travailleuses et travailleurs entre eux, et que radicaliserait le projet de “28ème régime”, au service du patronat et qui fait le lit de l’extrême droite, il faut au contraire travailler à une unification par le haut, ce que poursuit notamment la revendication d’un pôle financier public qui donnerait la priorité à l’emploi, à la création de richesses dans les territoires et à la préservation de l’environnement, et non plus à la recherche de la rentabilité des capitaux.

Contretemps : Que peut la CGT dans cette situation internationale ?

Thomas Vacheron : Dans cette période, le syndicalisme international joue un rôle essentiel. La Confédération Syndicale Internationale et la Confédération Européenne des Syndicats ont clairement condamné les interventions impérialistes. Des mobilisations existent, même si elles sont inégalement relayées selon les pays et les situations. Suite à l’horreur du massacre, le soutien à la mobilisation des femmes iraniennes a pu être largement portée, notamment en France par un soutien intersyndical ; celui au peuple vénézuélien est, dans tous les pays, très insuffisant. Pourtant, rien ne se fera sans une solidarité internationale active et organisée.

Défendre la paix, ça n’est pas défendre la paix pour la paix, ou faire croire que la paix aux conditions de l’agresseur serait acceptable, mais c’est refuser la course à l’armement et soutenir les résistances. La position de la CGT tient sur deux jambes : pour défendre une paix juste et durable ainsi que la solidarité entre les travailleurs, il nous faut à la fois expliquer et dénoncer les agressions ET soutenir les populations en soutenant leurs résistances. Résistances ukrainiennes, palestiniennes, nord-américaines, russes, kurdes, et partout où des salarié·es, des syndicalistes, des militant·es progressistes font face à la répression.

D’ailleurs, c’est parce que nous avons été très clair sur l’Ukraine que l’on a pu tenir très fermement sur la Palestine. Défendre la paix, ce n’est pas une posture naïve ; c’est tenir les deux bouts du combat contre l’extrême droite, ici et ailleurs en rassemblant un front démocratique, c’est-à-dire fédérer le plus largement possible. Et c’est aussi et toujours en tant que syndicat, défendre nos revendications pour le progrès social, qui sont l’antidote contre le poison de la division qu’est la peste brune ! C’est aussi le refus du « campisme », position qui dit que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » alors que les peuples ont tout à perdre dans les systèmes autoritaires capitalistes comme pseudo-étatiques.

La fausse radicalité utilisée en slogan par des internationales syndicales comme la FSM, non indépendantes des régimes autoritaires Syrien, Iranien, Russe… font partie de ces problématiques. Nous ne confondrons jamais les peuples et les dirigeants. Nous sommes solidaires des travailleurs américains comme de ceux de Russie. Il n’y aura pas de transformation sociale sans droits démocratiques et un syndicalisme indépendant de tous les pouvoirs.

Face au risque de sentiment d’impuissance, la CGT ne peut pas tout, mais elle refuse de rester spectatrice. Les travailleur·euses ont un rôle central à jouer pour résister au fascisme et construire des alternatives démocratiques et sociales. Être à la hauteur de l’histoire, c’est assumer pleinement notre rôle syndical : organiser les salarié·es, défendre leurs droits, construire des solidarités internationales, et faire du syndicalisme un contre-pouvoir réel, d’abord dans l’entreprise puis à l’extérieur, face à un monde de plus en plus violent et injuste. Partout dans le monde, le syndicalisme joue un rôle central, parfois même quand il n’y a pas de parti politique d’opposition.

Le salariat est une force sociale en progression, bien que parcellisé, il s’homogénéise partout sur la planète, ses luttes aussi, comme c’est le cas en ce moment dans la jeunesse en Albanie, Roumanie, Portugal, Espagne, Allemagne, mais aussi en France… Le travail syndical c’est aussi participer à construire cette conscience-là, de classe, de ces similitudes de conditions matérielles et donc d’intérêts et de luttes. En France, près de 88 % des 30 millions d’actifs de ce pays sont des salarié·es.

Même si c’est insuffisant, le syndicat devient à beaucoup d’endroits le dernier rempart progressiste aujourd’hui contre la montée de l’extrême droite. C’est un vecteur de conscientisation et de politisation, que n’assurent plus, ou trop peu, les partis politiques progressistes.

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Contretemps Concernant l’actualité plus immédiate, de quelle façon la CGT accompagne-t-elle le mouvement lycéen puis étudiant qui se déploie depuis plusieurs semaines ? 

Thomas Vacheron : Avec l’extrême droite aux portes du pouvoir, le résultat de la mobilisation actuelle sera déterminant pour l’avenir. La CGT a conscience de l’importance du respect de l’autonomie des organisations syndicales de jeunesse, étudiantes et lycéennes, qui mènent cette mobilisation en grande intelligence, c’est à dire avec un très haut niveau de conscience. Le syndicalisme c’est organiser une base sociale pour en défendre les intérêts et en porter les revendications. La CGT organise les salarié·es, avec des modalités d’action comme la grève qui sont des retenues de salaires. Les lycéen·nes et étudiant·es ont d’autres modes d’actions. La CGT ne se substitue pas à leurs représentant·es, elle aide l’intersyndicale jeunes (UE, UNEF, FAGE et USL) comme une interlocutrice à part entière et accompagne la mobilisation, en restant à sa place.

Chacun·e dans sa responsabilité, à son poste de combat, tous les militant·es doivent être conscient·es des stratégies de divisions et de diversions. Les revendications portées par les organisations de la jeunesse sont légitimes :  elles et ils demandent seulement des moyens pour apprendre… Face à un soutien aux revendications très majoritaire, comme en 2023 avec la mobilisation contre le recul de l’âge légal de départ à la retraite, tout est fait pour détourner l’attention et chercher à décrédibiliser le mouvement. Tous « les faits divers qui font diversion » [citation de Pierre Bourdieu, Ndlr] servent le gouvernement et le patronat. D’où l’enjeu de protéger les manifestations, avec un service d’ordre de militant·es, mixte, avec des infirmier·es, des salarié·es du bâtiment… qui donnent de leur temps bénévole, de leur temps militant pour réussir des manifestations de masse.

Le bilan que nous faisons de la bataille de 2023 sur les retraites, c’est que face à un pouvoir qui n’accepte aucun compromis, il faut avoir un rapport de force encore plus important :  encore plus de grévistes et de manifestant·es. Pour cela l’enjeu primordial c’est l’implantation syndicale, surtout dans le privé mais j’y reviendrai, et de permettre aux salarié·es, jeunes et retraité·es de pouvoir manifester. On ne se substituera pas aux travailleur·euses : la radicalité de la mobilisation c’est la massification. Le gouvernement l’a bien compris, c’est pour cela qu’il met tant de moyen et d’énergie pour limiter voir nous empêcher de manifester !

Dans de nombreuses villes comme à Paris et en Ile de France, la CGT a été motrice dans la coordination des intersyndicales jeunes et interprofessionnelles pour réussir les manifestations. Cette coordination construite grâce à une confiance mutuelle entre la CGT et les dirigeant·es des organisations syndicales de jeunesse, a par exemple permis de réussir un changement de lieu de manifestation le 24 octobre moins de 3h avant son départ, puis dans des conditions tout aussi dégradées le 31 octobre ! Une nouveauté dans l’histoire sociale. A chaque fois, plus de 200 000 manifestants ont rejoint les cortèges parisiens ! Les partis politiques notamment du NFP (LFI, PCF, Verts, PS…), ont aidé à relayer, tout en respectant l’indépendance des intersyndicales. C’est ce chemin qu’il faut poursuivre.

La mobilisation de la jeunesse est structurée autour d’une intersyndicale large avec l’UE, l’UNEF, la FAGE et l’USL sur des revendications communes : 10 mesures d’urgence pour la jeunesse avec une pétition signée par plus de 100 000 personnes. D’autres organisations de jeunesse y prennent aussi leur part. Grâce à des revendications claires et une mobilisation très large, tous les appels de l’intersyndicale ont été des événements réussis sur la durée : les blocus, les manifestations du 6 octobre, l’envahissement de la Bastille le 8 octobre, à nouveau des manifs importantes le 13 octobre, puis la participation conséquente de la jeunesse les samedis 17, 24 et 31 octobre avec un axe revendicatif sur les bourses d’étude rejoignant celles des salaires et de la vie chère.

Pour être victorieuses les mobilisations de la jeunesse doivent être complémentaires à celles des organisations de salarié·es, ce qui est facilité dès lors que nos revendications se rejoignent. En 1968, c’est cette jonction, avec l’appel intersyndical à la grève du 13 mai qui a été déterminant et a permis ensuite de gagner une hausse de 35% du salaire minimum et 10% de l’ensemble des salaires ainsi que le droit syndical dans l’entreprise avec les sections syndicales dans le privé. En 2006, c’est cette complémentarité entre organisations de jeunesse massivement mobilisé·es et les organisations syndicales professionnelles qui a également permis la victoire du retrait du CPE.

Ce que cela nous enseigne aussi c’est que lorsqu’il y a la jeunesse, le pouvoir est obligé de céder même si l’économie n’est pas entièrement bloquée car le coup politique de s’attaquer à la jeunesse est très fort : c’est s’attaquer à l’avenir de la société. Je ne parlerai pas à leur place, ils et elles le font tellement mieux, mais les jeunes disent se battre parce que “demain sera pire qu’aujourd’hui”, et parce qu’ils transposent avec ce que vivent déjà leurs parents et refusent cet avenir si détestable…

Contretemps : Que révèle cette contestation de la jeunesse, rejointe les samedis par la population mobilisée contre la vie chère ?

Thomas Vacheron : La contestation actuelle, et la convergence entre “gilets jeunes, gilets jaunes et gilets rouges”, témoigne de l’ampleur des colères, et de leurs effets cumulatifs. Et la contestation est partout, dans les villes, les centre-villes et les campagnes…

Carburant, alimentation, logement, bourses d’études, loisirs, des masses de plus en plus importantes de la population n’arrivent plus à vivre de leur travail ou de leur pension de retraite. Alors que certains profitent de la crise (record d’Europe de versement de dividendes en France -2ème au monde !- des profiteurs de guerre et de crise) ce serait aux victimes de la crise de faire encore des “efforts”… plutôt que de s’attaquer à ceux qui en sont responsables, les ultra-riches et les grandes entreprises. Au-delà d’identifier ces responsabilités, il faut convaincre ceux qui se trompent de colère et préfèrent envier l’allocataire social qui touche une misère plutôt que les actionnaires qui vivent sur la plus-value tirée du surtravail des salarié·es.

La question centrale est partout la même : alors que les besoins existent et qu’on nous répète qu’il n’y a pas de marges de manœuvres budgétaires, que ça soit pour nos services publics ou pour les salaires, où prend-on l’argent ? On n’a jamais produit autant de richesses, mais elles n’ont jamais été autant accaparées par quelques-uns au détriment de tous les autres. C’est amplifié et organisé par les politiques publiques : cadeaux fiscaux aux plus fortunés où les milliardaires paient proportionnellement moins d’impôt que le reste de la population, aides publiques aux entreprises (211 milliards d’euros chaque année) avec notamment les exonérations de cotisations sociales.

Celles-ci fragilisent le financement de la protection sociale en même temps qu’elles constituent des trappes à bas salaires, car plus les salaires sont bas et proches du SMIC, plus les exonérations de cotisations sont élevées ! Alors qu’elles sont majoritairement compensées par l’État, près de 5 milliards ne le sont pas et manquent chaque année à la protection sociale. Surtout cette partie compensée d’exonérations, près de 80 milliards, constitue en fait une prise en charge par l’État d’une part des salaires du privé à la place de l’employeur (près du tiers pour les salaires au niveau du smic), et donc d’autant moins d’argent pour les services publics…

Affaiblir nos services publics ou la Sécurité sociale ne sert pas seulement à faire des économies – d’ailleurs le budget de la Sécurité sociale est le moins endetté mais le plus attaqué : c’est aussi pour ouvrir ces sommes gigantesques au marché du privé. Il n’y a aura aucune économie pour la population, au contraire car quand c’est privé c’est plus cher !

Cette contestation révèle également la radicalisation du gouvernement et du patronat. Cela se voit de façon spectaculaire dans la répression et les violences policières : Macron a commencé son premier quinquennat en éborgnant des gilets jaunes, et finit le deuxième en mutilant des jeunes… Mais la radicalité macroniste c’est aussi dès 2017 le profond affaiblissement du droit du travail et du droit syndical, avec les ordonnances Macron-Pénicaud, c’est un an plus tard la destruction du service public ferroviaire, avant la crise des gilets jaunes que le syndicalisme n’a pas su accompagner suffisamment, erreur qu’on ne reproduira pas aujourd’hui. C’est aujourd’hui un grand patronat qui empêche l’indexation des pensions sur l’inflation, ce qu’il refuse également dans les entreprises, et que porte la CGT.

La mobilisation actuelle voit également se généraliser les attaques au droit de manifester, avec une inversion très dangereuse entre le principe d’une liberté dans le parcours de la manifestation, censé faire l’objet d’une simple déclaration à la préfecture, et le pouvoir laissé au préfet de l’interdiction censée être exceptionnelle. On a vu ce 31 octobre l’acharnement de la préfecture qui a fait appel devant le conseil d’État, la veille à 22h, de la décision du tribunal administratif autorisant le parcours syndical… Malgré tous ces freins, les manifestations ont rassemblé à chaque fois énormément de monde. Massivement, dans la joie et la détermination.

Au-delà du fait qu’elles sont déjà extrêmement graves, toutes restrictions des libertés démocratiques seront demain utilisées et amplifiées si nous n’arrivons pas à empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.

Contretemps : Le 5 novembre prochain, l’ensemble des organisations syndicales professionnelles et de jeunesse appellent à la mobilisation. Quels sont les enjeux de cette journée de grève ?

Thomas Vacheron : Cette mobilisation montre une nouvelle fois l’importance de l’unité syndicale totale comme une des conditions de la réussite de la massification de la mobilisation. Comme les organisations de jeunesse, les organisations syndicales professionnelles connaissent un émiettement syndical qui fait qu’aujourd’hui en France il n’y a jamais eu autant de syndicats et aussi peu de syndiqué·es. L’unité syndicale permet de ne pas tomber dans le jeu de la division. Un dirigeant CGT disait « quand les syndicalistes ne peuvent pas se serrer la main c’est le patron qui se frotte les siennes ».

L’unité répond également à une aspiration des salarié·es qui ne comprennent pas les querelles entre organisations syndicales. L’unité syndicale au niveau national imprègne positivement dans les entreprises, où parfois les syndicats se combattent davantage entre eux au détriment de la lutte et des avancées sociales à gagner ensemble. Les ordonnances de 2017 ont amplifié l’inversion de la hiérarchie des normes, le droit se faisant désormais de plus en plus dans l’entreprise, transformant la nécessaire unité syndicale “à la base” en concurrence électorale mortifère. Il faut arriver à les dépasser car toutes les mobilisations qui ont permis de gagner de grandes avancées sociales se sont faites en intersyndicale. Le gouvernement et le patronat sont les seuls à favoriser et à tirer profit de la division syndicale.

L’intersyndicale ça n’est pas l’unité pour l’unité, c’est l’unité sur des revendications fédératrices qui améliorent la vie des gens. Il s’agit de valoriser davantage nos points d’accord que de désaccords et de les porter ensemble pour être encore plus forts. L’intersyndicale n’empêche pas chaque organisation de conserver ses spécificités de mode d’action et de ligne propre, on le voit bien dans les mobilisations du samedi où l’organisation qui est toujours présente c’est la CGT.

Ce que nous avons toutes et tous à construire, dans tout le pays, c’est la grande grève intersyndicale du 5 novembre. Comme cela avait commencé le 29 septembre avec 300 000 agent·es de la fonction publique en grève, cela va permettre de faire entrer la mobilisation dans l’entreprise. Là où c’est le plus dur, là où il y a le moins de contre-pouvoir à la domination patronale, donc là où il y a le moins de démocratie. En faisant grève et en bloquant l’économie, cela permet de cibler le mode de production et ainsi faire en sorte que le patronat sorte du bois, se retourne vers le gouvernement pour signifier que « ça ne peut plus durer » et l’incite à lâcher du lest sur la politique d’austérité qu’ils nous imposent conjointement.

Conscient des difficultés des bas salaires et de la vie chère, nous devons convaincre que tout le monde doit proportionnellement prendre sa part à la mobilisation en participant, dans son entreprise et son service, à la grève. La meilleure caisse de grève c’est de la faire. Chaque heure de débrayage va compter.

Contretemps : La CGT a appelé à la généralisation de la grève. Peux-tu revenir sur ce mot d’ordre ? 

Thomas Vacheron : La généralisation de la grève présuppose l’existence et la réussite de la grève.  Et attention aux débats sémantiques qui parfois ont comme effet de neutraliser l’essentiel qui est de réussir la grève. L’histoire ne se répète jamais mais elle renseigne sur les évènements qui ont eu lieu et aide à appréhender le présent. Dans le mouvement ouvrier, il y a eu tout un débat lors de la grève du 30 novembre 1938 qui a divisé le syndicalisme entre les promoteurs de la reconduction de la grève et ceux de la grève sur une journée. Cette division du corps militant a conduit à l’indécision des travailleur·ses et à ne pas faire grève ! … dans un moment de basculement de monde, qui précédait la guerre, comme on le sait aujourd’hui.

Le travail syndical fondamental c’est de convaincre les moins convaincus. On ne peut construire et mener une mobilisation sans mesurer la difficulté, encore plus dans le privé avec la répression patronale, de faire grève, et d’organiser une grève. Depuis de nombreuses années, la majeure partie des grèves porte sur les salaires, la préoccupation première des salarié·es qui n’arrivent plus à bien vivre de leur travail. Pour que la masse des salarié·es se mobilisent il faut qu’au moins 2 conditions soient réunies : se sentir concernés, et penser qu’en se mobilisant on peut gagner.

Contretemps :  Comment cela se passe-t-il concrètement ?

Thomas Vacheron : La théorie sans pratique c’est de la philosophie. Il n’y a pas de grève sans syndicat. Si ce n’est parfois pas compris, le patronat le sait très bien c’est pour cela qu’il organise tout pour empêcher la constitution de syndicat ou section syndicale d’entreprise. Les pratiques syndicales constituent le seul contre-pouvoir dans l’entreprise là où il y a le moins de démocratie. Les salarié·es n’imaginent pas ce que le syndicalisme fait pour elles et eux, et ce que l’on pourrait faire de mieux ensemble.

C’est par la confrontation et le débat sur les situations concrètes que nous pouvons dans les entreprises porter des revendications d’augmentations générales de salaire, appuyées par le soutien des salarié·es. Proposer un autre discours et une autre issue au fatalisme, imposé par les directions d’entreprises et souvent intégré par les salarié·es parfois légitimement désabusés. Montrer que d’autres solutions sont possibles, d’autres partages de la valeur. Autrement dit, faire émerger des revendications qui sont suivies et portées par le plus grand nombre de salarié·es.

Pour faire du syndicalisme la volonté ne suffit pas, il faut de la méthode. C’est pour cela que la CGT met à disposition des outils comme un tuto salaire « s’organiser avec la CGT pour gagner des augmentations de salaires ». On ne fait pas du syndicalisme dans une nouvelle implantation d’entreprises comme on le fait dans une usine où le syndicalisme existe depuis 80 ans… Idem, le statut de la fonction publique, par lequel le travailleur ne vend pas sa force de travail au capital et ne fait pas l’objet de plus-value, induit un syndicalisme spécifique lié à ce statut. Les revendications syndicales partent des besoins et du niveau de conscience des salarié·es, qui s’affinent en fonction de la réalité du secteur, de l’entreprise, de la situation sociale…

Ces réalités ne sont pas statiques mais dynamiques et dialectiques, évoluant avec le rapport de force à construire ou à entretenir en permanence. La force des travailleur·ses c’est leur nombre mais elle n’a d’effet que s’ils sont organisés. La radicalité c’est le rapport de force, le nombre de salariés qui soutiennent, qui votent aux élections, qui se syndiquent, qui font grève… C’est dans les périodes particulières de mobilisations que les organisations syndicales connaissent un développement considérable.

L’objectif est d’être majoritaire dans toutes les phases de l’action syndicale, de la consultation des besoins des salarié·es, en passant par les pétitions, les débrayages voire les grèves. Dans tous les cas et à chaque étape, c’est faire le point et chercher à élargir l’action pour s’appuyer sur le plus grand nombre. Contre la parcellisation du salariat, nos pratiques d’unité d’action syndicale sur des revendications fédératrices (par exemple dans l’entreprise sur les salaires, ou nationalement sur les retraites) vont dans le sens de tout mettre en œuvre pour tendre au ralliement majoritaire des salarié·es.

Cette stratégie permanente de chercher à être hégémonique dans les élections, les actions, les débrayages et les grèves c’est la construction concrète du rapport de force. Elle est nécessaire pour limiter le risque non seulement d’une forte répression patronale et des licenciements qui l’accompagnent, mais aussi celui de l’échec d’une mobilisation minoritaire que les délégué·es devraient supporter pendant longtemps et découragerait les salarié·es à s’engager…

C’est aussi dans ce sens que nous engageons le travail en commun avec la FSU, pour rassembler le syndicalisme de transformation sociale à vocation majoritaire, c’est-à-dire de classe et de masse, afin de lutter contre l’émiettement sans fin et de redonner des perspectives positives pour tout le salariat.

Contretemps :  Au-delà de cette journée, comment la CGT envisage cette période des 6 mois avant la présidentielle ?

Thomas Vacheron : L’enjeu de ces élections est historique : pour la première fois depuis 1945, l’extrême droite peut prendre le pouvoir. L’attentat raciste de Trappes doit être l’ultime alerte.

Cela renforce l’importance du rôle du syndicalisme, de la CGT, qui, dans la place qui est la sienne, a son action à mener. Le risque de voir les salariés tomber dans le piège de l’imposture sociale du RN est d’autant plus grand que la majorité des candidats vont s’attaquer aux salarié·es et à leurs droits. Après 10 ans de macronisme, gouvernement et patronat vont nous présenter la note et vouloir faire payer l’ensemble des salariés au nom de la dette, par une attaque brutale et frontale sur les salaires brut et net, la protection sociale, l’âge et la durée de cotisation et le montant des retraites…

C’est sur cette angoisse et cette conscience diffuse que prospère l’extrême droite ! Celle-ci y répond par la division et la désignation de boucs émissaires pour protéger les intérêts du capital. Ce sont les réponses sociales qui feront la différence ! Les faire émerger, les défendre dans le débat public et en pratiques syndicales dans les entreprises et les services, les populariser et unir le monde du travail sur ces questions, ce sont nos tâches dans la période qui s’ouvre.

Avec la question des salaires qui est centrale, notamment parce qu’elle permet de faire prendre conscience à une échelle de masse du conflit capital/travail. Augmenter les salaires c’est partager les profits en faveur des travailleur·ses, et défendre qu’une part de l’économie soit socialisée à travers les cotisations sociales, c’est s’extraire des intérêts et des logiques du privé. En plus du salaire net pour le mois, le salaire brut permet d’acquérir des droits en cas de licenciement, accident, maladie, parentalité ou pour les retraites.

Pour pérenniser ce modèle solidaire et lutter contre son démantèlement, plusieurs mesures nationales sont indispensables, avec comme revendication structurante l’augmentation de la part socialisée dans l’économie. De façon très pratique, dans les entreprises et les services en revendiquant à chaque fois d’augmenter le niveau de vie par du salaire, brut, et pas par diverses primes souvent non cotisées au bon vouloir patronal. D’autre part, en mettant fin aux exonérations de cotisations sociales inefficaces pour l’emploi, coûteuses et qui tirent les salaires vers le bas, en élargissant l’assiette des cotisations, puis en les augmentant progressivement. Une société de progrès social et environnemental qui répond aux défis d’avenir, c’est une société qui augmente la part du salaire socialisé dans son économie.

Contretemps : Comment articuler les rôles entre partis et syndicats ? 

Thomas Vacheron : La distinction entre syndicat et parti n’est pas que théorique, elle est aussi gage d’utilité et d’efficacité. À la différence d’un parti, le syndicat ne recrute pas sur un programme, mais sur la préoccupation et les besoins immédiats des salariés. Le syndicat c’est un outil, le seul dans les entreprises aux mains des travailleuses et travailleurs pour défendre leurs intérêts communs avec des revendications concrètes. Il faut qu’il soit utile et efficace. Alors que le parti c’est un choix politique, le syndicat pour les salariés est un besoin. Notre raison d’être c’est l’unité des salariés sur leurs revendications.

C’est cette différence fondamentale entre syndicats et partis qui amène à devoir assurer une articulation essentielle entre eux : l’indépendance. L’intérêt c’est d’une part, que les syndicats ne soient pas fermés sur eux-mêmes sur une base trop étroite. Tout le monde a sa place à la CGT, quelles que soient ses orientations idéologiques, sauf les militants d’extrême droite. Il n’y a pas besoin d’être progressiste pour venir à la CGT mais y être, aide à le devenir. Être à la CGT participe à l’émancipation. Par ses formations et ses diverses formes « d’éducation populaire », le syndicalisme participe à changer les idées des adhérent·es et à leur faire prendre conscience de l’intérêt du collectif, des actions de solidarité concrètes.

C’est d’autre part s’assurer que les syndicats constituent un contre-pouvoir, que le gouvernement soit libéral, réactionnaire (éviter les contre-réformes) ou, réellement, progressiste (pour le forcer à appliquer son programme, et les revendications spécifiques syndicales, comme en 1936 par exemple).

Cette indépendance syndicale est impérative quel que soit la situation :

  • Si une majorité progressiste gagne, il faudra pousser les revendications des salarié•es. 90 ans après 1936 il faut se rappeler que la mobilisation syndicale et les grèves ont permis des acquis qui n’étaient dans aucun programme politique.
  • Si ce sont les serviteurs des grands groupes du CAC 40 qui emportent les élections, qu’ils regardent les manifestations les samedis et de ce jeudi 5 novembre, ils sont avertis, le salariat ne se laissera pas faire.
  • Si nous n’arrivons pas à empêcher l’extrême droite d’arriver à l’Elysée ou à Matignon, nous devrons nous rassembler pour être le contre-pouvoir social et des libertés démocratiques.

Dans tous les cas il faudra des syndicats indépendants.

Indépendance ne veut pas dire neutralité. En écho à d’autres moments de notre histoire où la CGT a su prendre ses responsabilités. En juin 2024, au matin, c’est la première organisation collective à dire « face à l’extrême droite, Front populaire » pour défendre nos revendications syndicales. Des appels communs avec les organisations politiques ou en parallèles sont possibles, en gardant en tête que les rythmes politique et sociaux ne sont pas les mêmes, sans parler des difficultés ajoutées à la construction intersyndicale pourtant centrale à la massification et aux succès revendicatifs.

Nous avons besoin de débouchés politiques aux revendications sociales, et il y a besoin de débouchés politiques majoritaires aux revendications syndicales (face à l’extrême droite, c’était le sens du soutien au programme du Nouveau Front Populaire). Le syndicalisme porte ses revendications directement dans l’entreprise (augmentations des salaires, égalité professionnelle, application des 35 heures etc.), mais également au niveau national et de la loi (indexation automatique de tous les salaires sur les prix, Smic à 2200€ brut, rétablissement des CHSCT etc.).

Défendre l’unité des forces progressistes c’est aussi construire un débouché politique aux élections. Mais l’unité seulement d’une partie des forces progressistes et seulement d’une partie des organisations syndicales ne permet pas d’être majoritaire et divise notre camp social. Il faut convaincre au-delà !

Dès à présent : prenons toutes et tous notre part active dans la réussite de la grande grève du public et du privé, des jeunes et des retraités de ce jeudi 5 novembre !

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